PARCHEMIN DE TRAVERSE A PROPOS DE… Le Premier Homme d’Albert CAMUS, L’Ecriture ou la vie de Jorge SEMPRUN, Les Dents du topographe de Fouad LAROUI, par Anne BERTONI

On peut se demander dans quelle mesure le manuscrit posthume d’un illustre écrivain participe d’une volonté de partager un message et non d’un mercantilisme de bas étage. Pourtant, à la lecture de Le Premier Homme d’Albert CAMUS publié par sa fille en 1994, la question ne se pose pas. Il s’agit d’un témoignage qui éclaire, tant sur la technique narrative (ellipses, confusions, mots illisibles, tout a été laissé « en l’état ») que sur le contenu d’un texte qui renvoie à une large part autobiographique. Pourtant, pas une ligne de complaisance de CAMUS pour lui-même, la vérité de ces lignes est ailleurs ; elle nous informe du fait que l’on peut aimer quelqu’un d’innocent (la mère) et communique cet appétit vital qui fait de certains hommes des guides (lire le Discours de Suède du même auteur). CAMUS ne donne aucune leçon, il raconte son expérience, sa solitude enfantine dans ce pays méditerranéen au soleil si dur, la quête de son identité à travers les drames familiaux que furent pour lui l’absence paternelle et le vide maternel. Dans ce texte, qu’apprend-on ? L’essentiel, à savoir que l’être humain se construit sur son histoire et que lorsque celle-ci fait défaut, la tâche est beaucoup plus ardue. On sait aussi que sans les autres, rien n’est possible, sans ce minimum solidaire indispensable. Ce qui nous fait exister est bien le fait que l’on croit en nous. C’est sans doute pour cela que paraît dans les dernières pages la lettre de l’instituteur du narrateur, symbole d’une fidélité éternelle et de la foi qu’un adulte sait mettre parfois dans l’évolution d’un enfant : un grand moment de pédagogie, entre autres, les attentes de l’enfant évoquées dans ce livre sont universelles : il est toujours en quête du merveilleux, toujours assoiffé de reconnaissance maternelle, toujours en souffrance, à un moment ou à un autre. Parler de biographie pour Le Premier Homme serait réducteur : c’est un manuel de savoir-vivre, une volonté de partager pour dire : « Nous sommes tous égaux« . Communiquer son expérience, sans mégalomanie, n’est-ce pas la volonté de s’installer parmi ses semblables en œuvrant pour l’histoire du genre humain ?

Il en va de même pour L’Écriture ou la vie de Jorge SEMPRUN. A la nuance près que l’auteur espagnol (le titre le dit trop bien) vécut la création de son œuvre dans une souffrance totale et que si pour CAMUS, le manuscrit semble une étape édificatrice de la personnalité, l’ambivalence entre le soulagement de l’écriture et sa puissance destructrice est quasi-permanente chez SEMPRUN. Comment témoigner de l’indicible ? Peut-on informer sur les camps de la mort sans communiquer tout ce qui s’y fit, y compris les moments de fraternité entre déportés ? (Dans Marius et Jeannette, rappelez-vous que l’une des protagonistes, rescapée des camps, raconte à sa voisine que sa déportation fut un des moments où elle fit le plus l’amour…). La question récurrente de cette œuvre est surtout : y-a-t-il des mots pour expliquer ? Le premier témoignage de SEMPRUN, alors âgé de vingt ans, dans Buchenwald libéré, est de relater les dimanches musicaux du baraquement où il rejoint ses frères de misère. L’horreur est trop grande pour la narration, pour le verbe. L’histoire ainsi vécue est en décalage total avec la réalité de la Libération et du récit. Il est impossible d’informer parce que cela heurte les limites de la conception humaine. Et puis parce que l’horreur est faite aussi de moments plus doux qui magnifient encore plus l’atrocité. Reste le pouvoir de transmettre le malaise, l’immensité indépassable de l’horreur et c’est ce que fit SEMPRUN à travers son mutisme pendant plusieurs dizaines d’années, refusant les questions sur sa déportation, les éludant car ne pouvant y faire face. Finalement, tout ce qu’il écrit peut paraître parfois décousu, car relaté en état d’urgence. Et je pense qu’il faut voir ainsi cette œuvre : comme un cri d’alerte face à la barbarie.

CAMUS racontant sa sieste forcée avec sa grand-mère ou SEMPRUN s’allégeant de l’aveu d’un crime sur le jeune officier allemand qui chante La Paloma, écrivent dans un contexte commun. En effet, ils réunissent leurs lecteurs autour du même foyer. Il faut dire, écrire pour vivre, rien n’est possible sans le regard d’autrui, le premier acte de communication est la volonté de reconnaissance. En cela, ces livres marquent inévitablement la sensibilité, ils nous rendent meilleurs. Évidemment, il s’en est écrit d’autres depuis, mais tous constituent, à mon sens, un grand exemple de ce que chaque honnête homme tente de faire tout au long de son expérience : comprendre.

A titre indicatif, Les Dents du topographe de Fouad LAROUI entre dans cette fraternité d’écriture : le thème de l’œuvre serait plutôt ici le détachement de l’individu pour sa patrie (le Maroc), la tentative de définition identitaire dans le refus de l’ordre établi. Communiquer pour LAROUI est plutôt dénoncer les travers d’une culture par le sourire tendre, mais sans concession aucune (le titre élucidé exprime sans doute la volonté de l’auteur de ne rien excuser des abus de pouvoir). Dans ces pages drôles et tragiques, l’auteur nous présente sa part d’humanité, son désarroi et la volonté farouche d’un peuple de se trouver des guides, fussent-ils simples icônes du petit écran… On sort de cette lecture abasourdi, pris entre le fou rire et la réflexion, entre la jubilation de l’auteur et la tristesse des événements rapportés : une ode à la vie ?

 

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