PARCHEMIN DE TRAVERSE A PROPOS DE… La Sieste assassinée de Philippe DELERM par Olivier BRIFFAUT

Doit-on encore présenter Philippe DELERM, dont les blessures furent racontées avec pudeur et retenue dans son premier roman La Cinquième saison – véritable journal intime tenu scrupuleusement pour suppléer à la mort de sa petite sœur pendant la guerre ? Doit-on reprocher à Philippe DELERM son réel succès d’édition, en s’interrogeant sur le caractère minimaliste et finalement, disons-le franchement, brute, simple de son écriture – mais DELERM lui-même se considère-t-il comme un romancier ? Doit-on dédaigner le sentiment de plénitude qui se dégage de sa prose, le trouble émotionnel que chaque lecteur ressent, plongé dans l’atmosphère intime de ses textes ? Et le lecteur lambda n’est pas forcément quelqu’un qui lit peu, comme certains critiques tendent à le faire croire pour expliquer – rationnels ! – la recherche du bonheur, fragile, inondant chacun de ses livres… L’attrait qu’exercent les textes de Philippe DELERM concerne tout le monde, lettrés et moins lettrés, si chacun accepte de s’immobiliser un instant, de prendre la mesure du temps, le pouls du bonheur… Carpe diem, pourrait-on écrire… La Sieste assassinée se goûte aussi, au fil des phrases dont la lecture permet d’atteindre au plaisir. N’en déplaise aux esprits chagrins considérant que parler du bonheur, plutôt que la violence des sociétés modernes, est suspect, voire déplacé, si ce n’est démodé, dérisoire… Non, le monde n’est pas que douleur et lamentations ; la vie offre parfois de merveilleux moments de douceur. « Comme elle semble longue, la première gorgée ! (…) ; le bien-être immédiat ponctué par un soupir, un claquement de langue, ou un silence qui les vaut ; la sensation trompeuse d’un plaisir qui s’ouvre à l’infini… » (La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, L’Arpenteur, 1997, p.31). A travers tous ces livres – citons, par exemple, La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, Il avait plu tout le dimanche, Un été pour mémoire, Le Bonheur-Tableaux et bavardages, Autumn, Le Portique, Les Chemins nous inventent (avec des photographies empreintes de sensibilité de Martine DELERM) – l’auteur poursuit des instants d’éternité… Les « capter » avant qu’ils ne s’évanouissent suppose une réelle prédisposition à être présent aux petites choses qui meublent le quotidien, et sans lesquelles celui-ci ne revêtirait que l’enveloppe de l’ennui et de la banalité dont on l’affuble souvent. Mais DELERM ne donne pas de recettes pour freiner le fol empressement rythmant nos journées ; il nous invite à nous arrêter et à regarder la vie autour de nous… Elle est beaucoup plus harmonieuse que l’on pourrait le penser au prime abord. Philippe DELERM nous le démontre. « Mais le banana-split s’étale : c’est un plaisir à ras de terre. (…) Une perversité salubre vient à la rescousse de l’appétit flageolant. Comme on volait enfant des confitures dans l’armoire, on dérobe au monde adulte un plaisir indécent, réprouvé par le code – jusqu’à l’ultime cuillerée, c’est un péché » (Ibid., p.43).

Des « plaisirs minuscules » au désir de vie… Le plaisir chez DELERM n’est pas induit par le désir. Le plaisir nous envahit, en lisant, mais aussi en ouvrant les yeux, comme l’auteur nous l’apprend, sans désir apparent. A moins qu’il s’agisse du désir de déguster la vie… « Ce n’est pas vraiment une sortie, le cinéma. On est à peine avec les autres. (…) le parallélisme, l’orientation vers l’écran mêlent l’adhésion collective au plaisir égoïste » (Ibid., p.55). Entre amis ou en solitaire, l’auteur nous invite à ne pas bouder le plaisir s’offrant quotidiennement à nous. « Bientôt, à la mauvaise humeur d’interrompre sa sieste, il faut ajouter le remords d’éprouver ainsi un sentiment bas (…). Car quoi, ces parents, ces amis vont vous faire plaisir, en vous assaillant par surprise !? Sûrement. Peut-être. Plus tard » (La Sieste assassinée, L’Arpenteur, 2001, p.97). Aucune niaiserie ne peut être décelée dans le ton feutré de Philippe DELERM, la mélancolie étant toujours broyée au creuset d’une douce ironie (peut-être pour garder le bonheur dans le ton du siècle ?!). « C’est à peine si le chemin semble mouillé. Sur le coup, on ne sent rien. Le pas reste léger, corde contre terre, avec cet ébranlement du sol sous le pied qui fait le plaisir de marcher en espadrilles » (La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, p.64).

La Sieste assassinée présente moins de plaisirs alimentaires – par rapport à La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules – (gâteaux, petits pois, porto, pommes, croissant, manger dehors, bière, banana-split, loukoums, petit-déjeuner…) et de désirs d’espace (bruit de la dynamo, autoroute, vieux train, Tour de France, trottoir roulant, en voiture, bicyclette…), mais plus de situations-sensations. « Mais la pivoine vous attend toujours au détour d’un buisson, et l’on risque aussitôt l’outrage aux bonnes mœurs. Si ronde, si pleine, si sûre d’elle, elle n’en finit pas de se gonfler. Même en bouton, elle déploie ses courbes avec la volupté d’une belle dormeuse dans ses draps, feignant le plaisir du sommeil – car son bonheur est d’être regardée. Offerte, la pivoine, pulpeuse dès l’enfance, accablée de langueur au creux de son berceau… » (p.17)… Bref, laissons-nous envelopper d’une sensualité conduisant au bien-être… ô combien salutaire !

 

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