PARCHEMIN DE TRAVERSE A PROPOS DE… La misère du monde de Pierre BOURDIEU par Jean-Loïc LAMBERT

Un Parchemin de Traverse un peu original pour ce numéro car le livre présenté est lui même assez particulier, par sa taille déjà (près de 1500 pages en format poche !) et par son contenu, mélange d’interviews et d’analyses critiques des auteurs. Nous allons exclusivement nous appuyer sur une de ces analyses ; elle est de Michel PIALOUX et Stéphane BEAUD, qui nous narrent ici, au travers de l’exemple de Peugeot, les rapports entre les différents personnels de l’entreprise, entre ceux qui en constituent le cœur, par l’ancienneté notamment, et ceux qui ne sont pas vraiment insérés dans l’entreprise, à la périphérie, les intérimaires.

Grève à l’usine Peugeot de Sochaux en septembre 1989, grève des O.S. (ouvriers spécialisés) : le rituel semble immuable. Chaque jour, réunion en Assemblée Générale puis défilé dans les ateliers, avec pour triple objectif de bloquer la production, de maintenir le moral des grévistes et de pousser les autres dans la grève. Enfin, les pousser, pas tous. A l’approche de la dernière chaîne qui fonctionne encore, le silence se fait autour de certains ouvriers, alors que d’autres sont parfois conspués par leurs collègues. Près des premiers, souvent, une petite pancarte, qui n’est pas cachée : intérim. Et, avec étonnement pour cette entreprise où il a toujours fallu savoir choisir son camp, où les non-grévistes sont marqués pour longtemps dans les conversations par le reste des troupes, comme étant « du côté du patron » (expression au sens lourd), cette minuscule pancarte entraîne l’indulgence du personnel. « Ce n’est pas leur faute« , voilà ce qu’on entend. Réaction compréhensible, les grévistes, ayant la plupart entre 35 et 55 ans, semblent projeter sur la situation des intérimaires les inquiétudes qu’ils ont pour leurs propres enfants, notamment le fait d’être confronté à la nouvelle exigence du diplôme pour accéder à un emploi. Ils prêtent aussi à ces jeunes le même esprit combatif qu’eux avaient en rentrant à l’usine, sans mesurer que des années de non-embauche, de galère et de petits boulots (les années 80) ont bien souvent fait de « leurs enfants » des personnes déjà largement « soumises » à l’usine.

Un an après, juillet 1990 : récession dans l’industrie automobile et organisation du travail en flux tendus (rythmes plus élevés, pas de stock de pièces) amènent à une dégradation de l’ambiance entre les ouvriers, surtout entre jeunes arrivés et plus anciennement installés. Surtout que les premiers nommés sont de plus en plus nombreux. On leur confie les postes exigeant à la fois rapidité d’exécution et endurance physique, ceux que les anciens, en période de hausse du rythme, ne peuvent plus tenir. En quelques heures, ils apprennent ce qu’ils ont à faire et surtout, ils suivent la cadence. Ils n’entendent rien aux pratiques de sociabilité traditionnelle des ateliers d’O.S. (notamment la consommation d’alcool), autant de coutumes qui allaient de soi et que beaucoup d’intérimaires découvrent, indignés. Pour les anciens, dans leur majorité, cette augmentation de la présence d’intérimaires signifie la disqualification de leur savoir-faire : on peut être remplacé du jour au lendemain. Il y a surtout une grande différence de générations : dans les années 50, 60, 70, travailler à 16 ans, dès la sortie de l’école, était chose fréquente. Aujourd’hui, les jeunes précaires se pensent et se vivent comme des ratés ou des exclus du système scolaire. En rentrant dans une grande usine comme celle de Sochaux, c’est l’occasion pour eux de faire leurs preuves, d’accumuler les bons points pour se faire remarquer et embaucher. Ceci n’est guère compatible avec un temps nécessaire de compréhension de la nature des relations complexes qui se nouent dans les ateliers, de compréhension de l’histoire qui a façonné les différences d’attitude, les clivages, les plaies, les hostilités et les haines, et même les différences entre les syndicats et leurs stratégies : « Ce qui était au cœur de la vie des militants, ce qui constituait un principe fort d’identité, passe à leurs yeux inaperçu« . Le recrutement actuel à un niveau minimum au-delà du bac a pour effet objectif de faire passer les O.S. qui sont entrés à l’usine sans diplôme, « avec rien », pour des gens qui ont eu « de la chance ». La chance d’arriver sur le marché du travail à une bonne époque, en tout cas plus facile que celle-ci. Se faisant et s’ajoutant au rapport au travail de ces jeunes, une distance culturelle irréversible se creuse entre les générations ouvrières. Le jeune précaire devient celui qui ne fera jamais un militant, un vrai ouvrier, dans le sens où ce mot engage l’idée de luttes, d’histoire, de combat et d’espérance collective. Les anciens O.S., au centre du mouvement ouvrier, découvrent alors qu’ils ne peuvent à peu près rien transmettre à leurs enfants de ce pourquoi ils ont beaucoup lutté et c’est là une leçon très difficile à tirer. Ils ne peuvent rien transmettre et ils ne peuvent pas non plus vraiment aider scolairement leurs enfants, l’école étant un univers qu’ils connaissent mal et dans lequel ils ne sont pas forcément à l’aise. Ils ne peuvent que haïr un peu plus ce monde qui les a trahi et espérer, en leurs enfants propres, un avenir meilleur.

Le centre est ainsi devenu moins revendicatif, moins militant car ne trouvant dans la main d’œuvre périphérique ni appui, ni remplaçant. C’est là une des réalités du marché du travail et c’est tout l’intérêt de ce livre (qui en comporte de nombreux autres) de nous en rendre compte.

 

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