PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… Inconnu à cette adresse de K. KRESSMANN-TAYLOR (1992) par Anne BERTONI

« Ils étaient pris jusqu’au cou dans les sables mouvants du désespoir. Ils allaient mourir, mais un homme leur a tendu la main et les a sortis du trou. Tout ce qu’ils savent maintenant, c’est qu’ils survivront. Ils sont possédés par l’hystérie de la délivrance et cet homme, ils le vénèrent. Mais, quel que fût le sauveur, ils auraient agi ainsi » (Ibid., p. 26).

Il faut lire cette œuvre. D’abord, parce que c’est un beau livre, un bel objet, même dans son édition de Poche parue depuis peu. Ensuite, parce que depuis le vingt et un avril dernier, chaque citoyen digne de ce nom doit avoir en mémoire ce que l’Histoire tente de nous enseigner. Enfin, parce que ces lignes, écrites en 1938, parlent tant de la pulsion du sentiment d’amitié que de l’obsession destructrice des idées extrêmes et de l’engouement qu’elles engendrèrent dans différents pays d’Europe.

Techniquement, l’auteur prend le parti de l’implicite, et le récit épistolaire se prête à merveille à cet exercice. On ne garde ainsi que l’essentiel de ce qui fonde chacun des personnages, Max et Martin. Il est vrai qu’écrire vraiment, sous forme de correspondance suppose l’intimité, la complicité, la profondeur des relations tissées entre expéditeur et destinataire. De fait, le premier plan de l’œuvre apparaît dépouillé, ne mettant en scène que les deux protagonistes, on aurait même tendance à considérer Griselle, sœur de Max, comme une figurante, un prétexte à l’éclairage tourmenté de la personnalité de Martin.

A l’époque où elle écrivit cet ouvrage, Katherine KRESSMANN-TAYLOR souhaitait simplement mobiliser l’attention des lecteurs américains face à l’hégémonie hitlérienne dont les pires crimes n’étaient pourtant pas encore connus. Et le parcours dans la notoriété de son œuvre en dit long sur notre propre faculté d’oubli : encensé à sa publication, il tomba dans l’oubli jusqu’à la date de sa première réédition, 1995.

De l’ordre de la pulsion, on pourrait donc évoquer Max, ce personnage cultivé et intègre qui refuse de voir le monstre en son ami. Jusqu’au pire, il tente de raisonner et sa spontanéité est celle de l’intelligence, de la foi en certaines valeurs partagées avec l’ami intime de toujours :

« Hélas, Martin, j’ai souvent honte de moi-même pour le plaisir que je prends à ces petits triomphes futiles. Toi en Allemagne, avec ta maison et ta richesse que tu étales aux yeux de la famille d’Elsa, et moi en Amérique, jubilant parce que j’ai roulé une vieille écervelée (…) Est-ce pour cela que l’on vit ? » (p. 20).

Si l’on se fie à la définition notionnelle de la pulsion, il s’agit pour cet homme de quarante ans de réduire la tension qu’il sent naître dans sa patrie d’origine, et chez son meilleur ami. On imagine mal, d’un point de vue historique que l’amitié devienne une telle horreur de trahison et de meurtre. Ce que KRESSAMNN-TAYLOR raconte en ces lignes n’est rien d’autre que la monstruosité vécue à l’échelle humaine, quand le pire advient et que ce qui fondait nos protections est réduit à l’état de poussière.

Rien ne manque du point de vue historique : les premières rafles, l’obscurantisme effréné des partisans du nazisme incarné ici par Martin, qui, jusqu’au bout clame sa foi dans le « sauveur » du peuple allemand ; à cet égard, le travail sur le champ lexical est admirable, on retrouve la religion, la volonté de puissance, la force armée, les références mythologiques. D’autre part, à travers ses lettres, il exprime ce que fut malheureusement l’image de la femme pour ces individus. Ainsi, on devine qu’Elsa, épouse de Martin, est réduite au rôle de mère pondeuse, ne comprenant rien à ce qui l’entoure, rassurée par les courbettes des dignitaires fascistes qui manipulent son mari. L’auteur laisse planer le mystère sur les origines de cette pauvre créature dont la famille doit se résoudre à loger dans une modeste demeure, alors que les affinités de son époux lui permettent luxe et insouciance… pour un temps.

A l’instar du Journal d’Anne Frank et dans un registre plus violent, ce livre rapproche les événements historiques de l’histoire humaine au quotidien. Au départ, ces personnages n’ont d’exceptionnel que leur statut social, privilégié, qui pourrait les sauver de l’horreur. Mais le rouleau compresseur du désespoir n’a pas de frontières ni de limites sociales et ce qui effraie le plus est sans doute la relation de l’enthousiasme suscité par un tel tyran :

« Les gens se sentent stimulés, on s’en rend compte en marchant dans les rues, en entrant dans les magasins. Ils se sont débarrassés de leur désespoir comme on enlève un vieux manteau. Ils n’ont plus honte, ils croient de nouveau en l’avenir » (p. 24).

Ce qui relève ici de l’obsession est l’absence d’interrogations. On sent chez Martin la même ferveur que chez le plus modeste des ouvriers de l’époque, on ne peut expliquer son refus d’admettre l’existence des camps, la torture, ou de n’en parler que comme « incidents » inhérents au renouveau de la nation. C’est incompréhensible, mais ce genre d’attitude exista et perdure.

Il y aurait mille commentaires supplémentaires. La correspondance, par exemple, qui s’étale sur un temps très court, et démontre ainsi la catastrophe que représentèrent ces années pour le peuple allemand. Et, bien sûr, le coup de poing final, magistral, qu’on prend en plein estomac sans pouvoir hélas se dire, en reposant le livre, que tout ceci ne fut que littérature.

 

Il faut lire ce livre. L’édition de Poche a d’ailleurs édité un livret d’accompagnement pour les enseignants désireux de faire étudier cette œuvre à leurs élèves. Mais la simple lecture peut suffire. Lorsqu’on parcourt ces pages avec une classe, la qualité du silence que l’on obtient à la toute fin est unique, pesante. Si les élèves de troisième pouvaient, en illustration du programme d’histoire qui traite, pour eux, entre autres, de la Seconde Guerre Mondiale, se nourrir de l’intuition de cet auteur, peut-être pourrions-nous à nouveau avoir confiance dans leur pulsion de vie et non dans l’obsession de la conquête, qui motive les gens laissés à genoux par des économies moribondes et un espoir en berne…

 

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