PARCHEMIN DE TRAVERSE A PROPOS DE… Chroniques de San Francisco de Armistead MAUPIN par Anne BERTONI

« Michael s’approcha du bord de la piste et regarda les couples se croiser en dansant le quadrille. Il se rendit compte qu’il régnait dans la salle une vraie joie – une allégresse née de circonstances inattendues«  (Autres Chroniques de San Francisco, épisode 3, p.225, coll. 10-18, n°3217).

 

Avec une certaine jubilation, MOLIÈRE joua en son temps de l’académisme ampoulé des Classiques, malmenant la longueur des scènes, des actes, attentif surtout, semble-t-il, aux désirs de son public et à son premier représentant, le Roi. Il suffit par exemple, d’observer la scène d’exposition du Bourgeois Gentilhomme pour s’amuser de la pirouette de l’auteur, qui réussit à nous présenter un personnage… absent. Plus tard, dans la même œuvre, on reconnaîtra le besoin de liberté et le refus de la norme dans la brièveté de la première scène de l’acte III. Ce ne sont ici que deux exemples de la pléthore de libertés que prit MOLIÈRE à l’époque. Si la pérennité de cette œuvre s’éclaire aussi en ce qu’elle eut de marginal, il faut peut-être interpréter son succès comme un travail sur la véritable forme de l’œuvre: celle qui sait séduire l’auditoire parce que celui qui compose y est attaché. Tout simplement. Comme un écho ironique à la caricature du formalisme théorique, ROSTAND dans Cyrano de Bergerac stigmatisa lui aussi les prétentions des Précieuses réunies en concile et prononçant le mot « bouche » comme s’il s’agissait là d’un sommet de l’érotisme au féminin. Finalement, à plus de deux siècles d’écart, le message demeure le même : point n’est besoin d’un bel emballage si le paquet est vide, et au bout du compte, « peu importe le flacon, pourvu…« . A ce titre, une tradition inconsciente, sans doute, crée un lien presque familial entre ces auteurs aux membres desquels il faut bien sûr, compter RABELAIS.

Ainsi, aujourd’hui, à l’heure des grands succès de librairie et de toutes les métaphysiques, qu’elles proviennent de tubes ou des pensées retorses de grand couturier frustré, il est pourtant possible de retrouver la fraîcheur d’une forme littéraire qui ne s’encombre pas de paravents pour exprimer et séduire, ce qui n’exclut pas forcément la pudeur.

Armistead MAUPIN a écrit les Chroniques de San Francisco tout d’abord comme les grands romanciers du XIXème ont débuté : dans les colonnes d’un journal, en l’occurrence le San Francisco Chronicle. Aujourd’hui, il existe six tomes de ces Chroniques… et leur succès a largement franchi l’Atlantique. Pourtant, au premier abord, il s’agit simplement là d’un feuilleton retraçant la vie presque familiale de co-locataires dans un quartier pittoresque de San Francisco. La peinture des personnages est, certes, riche en couleurs, avec entre autres, Anna MADRIGAL, propriétaire des lieux, dont on apprend, assez tard, la réelle identité. Assez tard, oui, pour que ce mystère prenne forme, qu’il épaississe le personnage jusqu’à le rendre crédible à l’esprit du lecteur. Et c’est là une des premières forces de ce livre : MAUPIN ne triche pas avec sa création, donc pas avec nous. L’auteur ne cherche pas à livrer un message en soi, du moins à la première lecture. On peut se retrouver entraîné par ces différentes chroniques sans trop savoir pourquoi. Ceci dit, un fait est indéniable : lorsqu’on commence la lecture, impossible de s’arrêter, même lorsqu’on s’interroge sur la validité du scénario de l’œuvre. Et la seconde force de MAUPIN est sans doute là : il ne semble pas avoir créé de synopsis préalable, on sent que ces personnages sont quasiment vivants, au sens où, ils ont leur libre arbitre, on a le sentiment que l’auteur les a retrouvés, chaque fois en leur demandant : « Alors, aujourd’hui, que faisons-nous ?« . Cette intimité est plus que touchante : elle instaure une relation triangulaire auteur-personnages-lecteurs qui semble unique à chacun de ces derniers. Parce que dans la kyrielle des individus proposés, il est possible, plus, il est évident, que l’on retrouve un peu de soi, de manière kaléidoscopique ou plus globale, à travers un seul protagoniste, par exemple.

Ce que laisse cette lecture, est la toute première impression d’avoir avalé un médicament sans s’en être aperçu : c’est-à-dire que, sous couvert de légèreté, voire même de futilités (qui frôlent parfois l’absurde), MAUPIN va au cœur de ce qui motive chacun d’entre nous : les sentiments, la position sociale et la dichotomie qui résulte de ces moteurs. Le problème identitaire est ouvertement exposé, bien que cette œuvre ne soit pas une « part de ghetto » gay. On sent plutôt que ces lignes appellent à la tolérance, au message peut-être simpliste, mais important de nos jours, selon lequel, du moment que l’on aime, il faut aller au bout de ses choix… Évidemment, et c’est peut-être en cela que la comparaison – hasardeuse, certes, mais assumée – avec M. POQUELIN se justifie, certaines attitudes des personnages relèvent du grand ridicule et renvoient au caractère d’improvisation dans la tradition de commedia dell’arte. Sauf qu’ici, bien sûr, maquillage et brushing, peignoirs affriolants et débardeurs moulants remplacent les masques et le satin. Mais l’apparence ne sert-elle pas de paravent, parfois, de « dessous chics » ? Après la lecture de ces six tomes, ce qui reste est un peu à l’image des illustrations de couverture : des couleurs, vives et harmonieuses, bien que diverses. A la manière des intermèdes, ou de la foule qui se presse chez M. JOURDAIN, les habitants du 28, Barbary Lane occupent la scène de cet étrange théâtre qu’est souvent la vie. Sans tomber dans le cliché de l’existence en communauté, ils se croisent, s’aiment, disparaissent, se retrouvent (plus rarement) sans jamais oublier ce qu’ils ont tissé entre eux auparavant. Ils nous ressemblent, mais pas à la manière d’un modèle au rabais. Tout d’abord, on pense qu’ils vont rester étriqués dans leurs petits fantasmes, leurs ambitions minuscules, et soudain, tout bouge, mais très rarement de la manière à laquelle on pouvait s’y attendre. C’est enfin sans doute en cela que les Chroniques… séduisent le mieux : ces co-locataires pourraient être nos voisins, d’ailleurs on se prend parfois à le souhaiter, quand l’un d’entre eux se désespère de la mort de son compagnon ou que la propriétaire s’inquiète du sort de sa fille. Tout d’abord vaudevillesques, ces situations intégrées les unes aux autres forment la peinture homogène d’un ensemble créé sur le principe de la force puisée dans la diversité.

En conclusion, on ne peut considérer cette œuvre comme légère, futile, éclatée. De la même manière que l’art brut puise sa force dans l’assemblage d’éléments de récupération, il faut considérer Mme MADRIGAL et « ses enfants » comme des individus ayant eu la chance quasi-impensable de s’inventer une famille au lieu de la subir.

 

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