MYTHOLOGIE / LES PLAISIRS DE PSYCHE par Stéphane TUPINIER

« Car telle est la fonction du conte : amener l’auditeur, en lui suggérant autre chose, à voir ce qu’il a devant les yeux« 

(Paul AUSTER, L’invention de la solitude).

Volupté, tel est le nom de la fille que Psyché, enceinte des œuvres d’Amour, met au monde après un fastidieux parcours, dans le joli conte raconté par Apulée au IIème siècle (L’âne d’or ou les Métamorphoses). Mythe singulier que celui de Psyché, repris seulement une fois – si on excepte les œuvres musicales – par LA FONTAINE en 1669 dans son « étrange monstre » en vers et en prose, Les amours de Psyché et de Cupidon. Dans ces deux versions, d’ailleurs, la légende n’est qu’un élément enchâssé dans un récit premier, les aventures érotico-mystiques du narrateur Lucius chez Apulée, la conversation galante des quatre amis dans les jardins de Versailles chez LA FONTAINE. On sait aussi qu’il en existe une version populaire dans le conte de La Belle et la Bête, publiée par Mme LEPRINCE de BEAUMONT en 1756…

Quel est le sens de ce mythe ? Quel est le sens d’un mythe en général ? A écouter PERRAULT, dans la préface de ses Contes, Psyché reste une « énigme impénétrable » et « tout ce qu’on peut dire c’est que cette Fable, de même que la plupart de celles qui nous restent des Anciens n’a été faite que pour plaire sans égard aux bonnes mœurs » ; ainsi on ne pourrait interpréter. C’est pourquoi, au-delà de la critique savante, nous nous efforcerons de l’approcher en douceur et de la laisser parler. Quels sont ses plaisirs ? Qui est-elle et que peut-elle nous apprendre ? Sans brusquer le mythe, mais au détour de ces deux auteurs, nous tenterons de la surprendre, elle et sa fille, son époux l’Amour et sa belle-mère Vénus. De la surprendre et de la voir par les yeux des peintres et des sculpteurs qui ont enrichi sa représentation.

 

LA LÉGENDE

 

Psyché, la plus belle et la plus jeune des trois filles d’un roi, désespérait son père de ne pouvoir la marier tant sa beauté faisait peur à ses prétendants. L’oracle consulté répondit qu’il fallait exposer la jeune fille sur un rocher où un monstre horrible devait l’enlever et l’épouser.

Emmenée par le souffle de Zéphyr dans un palais merveilleux, elle sent une présence mystérieuse auprès d’elle, c’est l’époux promis, Amour, qu’elle ne doit voir sous aucun prétexte. Là, Psyché attend chaque soir son arrivée et vit heureuse, au milieu des voix qui la servent.

Ses sœurs, jalouses de la fortune de leur puînée, la convainquent cependant qu’elle a épousé un serpent affreux : qu’elle enfreigne l’ordre qui lui avait été donné ! Une nuit, Psyché allume la lampe et blesse accidentellement le jeune dieu, qui s’enfuit.

Psyché est alors entraînée dans des errances sans fin qui la conduisent à subir quatre fois la colère de Vénus : elle doit successivement trier un monceau de graines, ramasser la laine de brebis redoutables, remplir une fiole de l’eau qui alimente le Styx, aller chercher, chez Proserpine elle-même, la boîte contenant un peu de sa beauté.

Ayant ouvert la boîte, Psyché tombe dans un profond sommeil, mais Amour, guéri, obtient la permission de l’épouser et de l’admettre sur l’Olympe où naîtra leur fille.

 

LES PROTAGONISTES

 

Avant Psyché, si peu présente dans les récits mythologiques – elle ne bénéficie pas, hélas, des prestigieuses références de ses aînées – il y a Vénus, son fils, Amour, et une autre figure féminine, plus délicate que nous lui associons irrésistiblement.

Vénus, l’Ishtar des Sumériens, la déesse-mère principe de toute vie, est au cœur d’un syncrétisme particulièrement fécond et surdéterminé que l’on retrouve chez Apulée lui-même : « Me voici donc, moi, la mère antique de la nature, moi, l’origine première des éléments, moi, la nourricière de tout l’Univers…” (Mét, IV, 30), rappelant l’invocation à Vénus qui ouvre le De Natura Rerum de LUCRÈCE.

Reine des plaisirs, Vénus est celle qui aime, est aimée. Son mythe comporte, comme celui de Psyché, une descente aux enfers et une initiation. L’astrologie nous enseigne en outre qu’elle est la déesse de l’attraction instinctive et voluptueuse, qu’on lui associe le sens du toucher : « Son règne est celui de la tendresse et des caresses, du désir amoureux et de la fusion sensuelle, de l’admiration heureuse, de la douceur, de la bonté, du plaisir autant que de la beauté » (Dictionnaire des symboles).

De son fils Eros, qu’elle conçut peut-être, mais rien n’est moins établi, avec son époux légitime, Héphaïstos, nous retiendrons surtout qu’il est soumis lui-même à la blessure d’amour qu’il inflige. Assujetti au désir, il manifeste une certaine passivité. Comme le notent Giulia SISSA et Marcel DETIENNE, l’homme est pris par la beauté de la femme, tel Anchise subjugué par Aphrodite : « Car l’amour plie sous la loi du désir tout ce qui est mouvant et vivant : les dieux, les mortels, les animaux de la terre et des mers » (La vie quotidienne des dieux grecs).

Chez Apulée, il est certes, le « daimôn » du cosmos, mais surtout un mari inégal : parfois tendre (il aime Psyché), parfois sentencieux (il l’accable de recommandations et de conseils pour qu’elle résiste à la curiosité de le voir), il devient carrément ridicule quand on le voit pleurnicher dans sa chambre après la blessure causée par Psyché, réalisant qu’il a désobéi à sa mère : « Pendant que Psyché, tout entière à sa quête de l’amour, parcourait les nations, lui, souffrant de la blessure que lui avait faite la lampe, était couché, gémissant, dans la chambre de sa mère » (V, 28).

L’Amour gémissant… Psyché a plus d’allure qui enchaîne avec courage les épreuves (au nombre de quatre) imposées par Vénus. Elle a d’ailleurs toujours regardé avec lucidité le destin dans les yeux, nous rappelant ainsi une autre héroïne, Ariane. Deux images nous semblent pouvoir être superposées, Psyché, amenée par ses parents en haut du rocher terrible déclarant : « J’ai hâte de conclure ces noces joyeuses, j’ai hâte de voir ce noble mari qui sera le mien. Pourquoi tarder, pourquoi me dérober à la venue de Celui qui est né pour la perte du monde entier ? » (Mét, IV, 33), Ariane, abandonnée par Thésée sur le rivage de Naxos, éperdue, la robe relevée sur sa jambe nue, lançant ses imprécations contre l’infâme : « Ainsi tu ne m’as emmenée loin des autels de mes pères que pour m’abandonner sur une plage déserte, perfide, perfide Thésée ! Ainsi tu fuis, sans craindre la puissance des dieux, ingrat, et tu emportes à ton foyer ton parjure maudit ! (…) Ce n’est pas ce qu’autrefois m’avait promis ta voix caressante, ce n’est pas là ce que tu me faisais éperdument espérer, mais une joyeuse union, mais un hymen qui comblerait mes vœux ; autant de vaines paroles que les vents dissipent dans les airs » (CATULLE, Poésies, 64).

Douceur et rage, résignation et dignité, telles sont les qualités contradictoires et communes à ces deux sœurs d’infortune que nous ne rapprochons pas par hasard : n’ont-elles pas fini toutes deux sur l’Olympe, Ariane, sauvée par Iacchus (Dionysos), Psyché, dans les bras d’Amour, retrouvé ?

 

PSYCHÉ INITIÉE ?

 

L’apothéose de Psyché, les épreuves qualifiantes franchies successivement par la jeune fille peuvent inviter à une lecture herméneutique du mythe. Si on y ajoute que psyche signifie l’âme, autrement désignée par anima, souffle, en latin, on tire la légende vers une interprétation platonicienne, voire chrétienne. L’amour n’est pas seulement plaisir d’amour, il est aussi élan vers l’autre, possession plus haute et plus durable, mort, renaissance.

Soit. Il semble cependant que la dénaturation du mythe ne soit pas loin quand il aboutit à la suppression de Psyché. Ainsi cette représentation de CHAUDET, au début du XIXème siècle qui sculpte un seul personnage : l’Amour qui, à genoux, saisit un papillon par les ailes… On apprécie l’allégorie retrouvant les valeurs antiques (dans les croyances romaines, l’âme était représentée sous la forme d’un papillon qui s’échappait du corps du mourant avec son dernier soupir, et le mot grec signifie aussi « papillon »), mais Psyché a disparu.

« Les amours de Psyché et de Cupidon sont un roman de l’interrogation et du savoir » affirme Jean-Luc GALLARDO dans Le spectacle de la parole, mais, il le reconnaît, cette lecture est beaucoup plus le fait de la mise en fiction (les quatre amis pour LA FONTAINE) que de la légende elle-même. Ceci est confirmé dans l’Ane d’or : c’est dans l’initiation finale du narrateur Lucius recevant, ébloui la vision de la Déesse aux multiples noms (le vrai est « Isis reine »), que Nerval puise l’illuminisme de Sylvie : « (…) – Quelque chose de l’époque de Pérégrinus et d’Apulée. L’homme matériel aspirait au bouquet de roses qui devait le régénérer de la main de la belle Isis« .

Nulle trace de Psyché. Nous ajouterons que ni dans l’Âne d’or, ni dans Les amours de Psyché et de Cupidon de LA FONTAINE les péripéties subies par l’héroïne ne peuvent être prises au sérieux. Bien sûr, il y a « catabase » : descente aux Enfers, mais l’effet éventuellement mystique de l’épisode est totalement ruiné par le merveilleux invraisemblable (une tour parle et lui conseille d’emporter trois galettes d’orge pour « occuper » Cerbère le temps d’aller récupérer la boîte de Proserpine…). Quant à l’apothéose de Psyché, c’est-à-dire son admission sur l’Olympe, voici comment nos deux auteurs la décrivent : « Après ce discours, il ordonne à Mercure de convoquer sans délai tous les dieux à l’assemblée, ajoutant que si l’un d’eux manquait à cette convocation des puissances célestes, il aurait à payer une amende de dix mille sesterces » (Mét, VI, 23). « La déesse (Vénus) n’y manqua pas, et voulut que notre héroïne couchât avec elle cette nuit-là ; non pour l’ôter à son fils : mais on résolut de célébrer un nouvel hymen, et d’attendre que notre belle eût repris son teint. Vénus consentit qu’il lui fût rendu ; même qu’un brevet de déesse lui fût donné, si tout cela se pouvait obtenir de Jupiter » (Les amours de Psyché et de Cupidon).

Quand on l’alourdit, le mythe se dérobe, c’est que nous avons toujours à l’esprit l’avertissement de Phèdre, décrivant la démarche interprétative adéquate à la lecture de la mythologie (il parle des supplices infligés au Tartare à Ixion, Sisyphe, Tantale, Tityos) : « C’est à dessein que les Anciens ont déguisé la vérité, pour que le sage la reconnût et que le novice se méprît » (Fables, A, 5).

 

L’ÉDUCATION DE PSYCHÉ

 

Revenons aux auteurs. Le véritable « sujet » de la version de LA FONTAINE est indiscutablement le plaisir et en cela il nous livre une clé capitale pour la compréhension de la légende.

Le récit poétique est placé sous le signe de ces mots déclinés à l’infini : plaisir, plaire, douceur, volupté, rêverie…, du début (le mot « plaisir » est présent dès l’incipit), à la fin, où l’on retrouve la fille de Psyché dans le fameux « Hymne à la volupté » :

« O douce Volupté, sans qui, dès notre enfance,

Le vivre et le mourir nous deviendraient égaux

Aimant universel de tous les animaux,

Que tu sais attirer avec violence !« .

On objectera qu’il s’agit pour LA FONTAINE de développer un idéal esthétique et que pour reprendre les mots de Jean-Luc GALLARDO : « Psyché offre un mythe à la création littéraire » (Le spectacle de la parole). Mais l' »Hymne à la volupté » clôture le récit enchâssé et non le discours des quatre amis et d’autre part LA FONTAINE nous y livre plus qu’un manifeste baroque, un idéal de vie, raffiné, et tenant en équilibre les contraires :

« Volupté, Volupté qui fut jadis maîtresse

Du plus bel esprit de la Grèce,

Ne me dédaigne pas, viens-t-en loger chez moi ;

J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique,

La ville et la campagne, enfin tout ; il n’est rien

Qui ne me soit souverain bien,

Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique« .

Enfin, Psyché elle-même nous invite à considérer les avantages du sommeil, de l’abandon au rêve où elle est souvent plongée, n’ayant pas la permission de voir son mari, seulement celle de le toucher et de l’entendre. Cependant, chez LA FONTAINE, elle souffre du manque, elle progresse, apprenant petit à petit la perception subtile de la douleur dans le plaisir : « Psyché commençait à ne plus agir en enfant. (…) Ne doutez point que ces peines n’eussent leurs plaisirs de sorte qu’on peut dire que ce qui manquait à sa joie faisait une partie des douceurs qu’elle goûtait en aimant« .

Éduquée, donc, par Cupidon lui-même qui lui livre parcimonieusement ces petits secrets de vie (c’est Cupidon qui parle) : « Premièrement, tenez-vous certaine que du moment que vous n’aurez plus rien à souhaiter, vous vous ennuierez« .

On peut donc lire la légende dans la version de LA FONTAINE comme un apprentissage de Psyché, sous l’autorité de son époux, une éducation au plaisir que Psyché éprouve sans vraiment le goûter dans la première partie, perd à cause de sa curiosité, reconquiert à force de dévouement dans la seconde.

 

LA VÉRITABLE PSYCHÉ

 

Où est l’erreur de Psyché ? Interrogeons la source, le personnage d’Apulée dans sa simplicité.

La bascule du récit, celle qui le fait plonger dans le désenchantement nous fournit un point d’ancrage pour cette analyse. A lire Apulée, on constate avec stupeur que son récit exonère totalement Psyché d’une quelconque faute : « Mais, tandis que toute émue de cet immense bonheur (la contemplation d’Amour), elle s’abandonne, le cœur défaillant, la lampe, soit abominable perfidie, soit qu’elle connût aussi le désir de toucher un corps si beau, et, en quelque sorte, de lui donner un baiser, laissa tomber du bout de sa flamme une goutte d’huile bouillante sur l’épaule droite du dieu… » (Mét, V, 23).

Psyché, dans Apulée, n’est d’ailleurs nullement désireuse d’enfreindre l’interdiction de voir son époux : elle ne « chute » dans le doute et l’envie que par l’intervention, tout extérieure, de ses sœurs. Bien plus, c’est elle qui les gronde et invente un mensonge pour les faire patienter. Mais elle ne sait pas mentir : « Alors, Psyché, dans son extrême simplicité, oubliant ce qu’elle a dit auparavant, imagine une nouvelle invention… » (Mét, V, 15).

Ses sœurs auront beau jeu de la piéger. Mais Apulée n’a de cesse de minimiser sa responsabilité, Psyché a seulement été le jouet du destin. Personne ne l’a éduquée, elle n’apprend rien et peut faire sien l’avertissement de L’Amour : « Défiez-vous du dehors !« .

La légende racontée par Apulée n’a donc pas de sens, sa structure est bien cyclique et non dialectique, dans la mesure où la deuxième partie « désenchantée » n’apporte aucun éclairage, aucune justification précise des épreuves subies par Psyché.

D’ailleurs, plus que le fil de l’histoire, les moments de bonheur simple, les scènes tendres et presque quotidiennes inspirent les représentations plastiques : Amour au lever du jour quitte sa compagne sans l’éveiller dans un tableau de DAVID.

Un détail propre à Apulée confirme cette importance de la première partie. Psyché, dans l’Âne d’Or, est enceinte dès le début du récit et c’est Amour qui est le messager de la bonne nouvelle : « Car nous allons bientôt augmenter notre famille et ce ventre qui est encore celui d’une enfant porte aujourd’hui pour nous un autre enfant qui, si tu sais garder le silence, sera un dieu, si tu le révèles, sera mortel » (Mét, V, 11).

Ce n’est pas pour accéder à une possession plus haute que Psyché acceptera l’errance et les épreuves, mais pour sa fille.

Et Volupté ? Comme le conte pour Paul AUSTER, elle était là et il n’y avait qu’à ouvrir les yeux. Là dans l’haleine paisible de Zéphyr qui transporte Psyché. Là dans la musique et les chants qui résonnent au palais d’Amour. Là dans les étreintes, toujours incomplètes, de son mari, « Car à défaut des yeux, il était merveilleusement présent à ses mains et à ses oreilles » (Mét, V, 5).

Ne pas voir, mais entendre et toucher : le mythe de Psyché, c’est avant tout le baiser qu’elle échange avec Amour et rien ne le représente mieux que les gracieuses arabesques du groupe de marbre de CANOVA, tendres, légères, sensuelles.

Que la légende de Psyché contienne une vérité révélée, nul ne le croit, surtout pas Apulée qui parsème son récit d’invraisemblances, de clins d’œil, de scènes burlesques. Mise à distance également chez LA FONTAINE, pour qui l’histoire est un prétexte à développer un hédonisme souriant. Ni débauche, ni ascèse pour cet auteur, il est illusoire et vain de résister à l’amour : il faut vivre et non se préparer pour une autre vie.

La Psyché d’Apulée, elle, décline ces plaisirs immédiats, imparfaits mais intenses, un chatouillement parfois.

Immanence de la volupté, sensibilité, douceur, la leçon est simple et lumineuse : Psyché et sa fille, l’âme et le plaisir, nous font la vie moins rude.

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