MUSICOLOGIE / MUSIQUE, MUSIQUES par Joëlle-Elmyre DOUSSOT

« So far tranquillo ogni turbato core

Et or di nobil ira et or d’amore

Posso infiammor le più gelate menti« .

 

« C’est moi la Musique et par mes doux accents

Je sais calmer tous les cœurs troublés

Et je peux enflammer ou d’amour ou de noble courroux

Les cœurs les plus glacés« .

Ce poème d’Alessandro STRIGGIO, prélude au premier opéra de l’histoire de la Musique, L’Orfeo de MONTEVERDI, résume magistralement le rôle de la musique dans la civilisation, dans l’histoire même de l’humanité. Car la musique a été la première forme d’expression humaine. Avant de parler, l’homme a émis des sons au moyen d’instruments les plus simples et les plus divers, brins de roseaux, os d’animal percé de quelques trous : source de communication, d’invocation divine, d’expression intime des sentiments, des craintes, la musique faisait déjà partie de l’univers de l’homme que l’on dit primitif.

La musique est également omniprésente dans la Bible. La figure de DAVID chantant et s’accompagnant de la lyre, si fréquente dans les textes, les peintures, ou aux portails des cathédrales rappelle que les chants de l’Église se réfèrent sans cesse au chantre royal de Dieu.

La musique se doit d’être à la ressemblance des chœurs angéliques célébrant la gloire divine qui les auréole de lumière : les anges musiciens invitent l’âme à percevoir l’immatérielle résonance de leur chant. Guillaume DE MACHAUT, chanoine de la cathédrale de Reims, fait sienne la théorie que la musique sert à « essaucier » Dieu et sa gloire, tirée essentiellement de l’ouvrage du Pseudo-Denis l’Aéropagite, penseur néo-platonicien sans doute du Vème siècle, La Hiérarchie céleste. Méditant sur les noms divins et la hiérarchie des êtres de lumière, il traite abondamment des anges, messagers de Dieu, colporteurs du message divin : « La parole de Dieu a transmis aux habitants de la Terre certaines hymnes que chante la première hiérarchie et dans lesquelles se manifeste saintement l’éminence de l’illumination, la plus haute de toutes, qui lui appartient« .

Chanter, c’est donc, par l’harmonie des sons, résumer le Verbe divin, tel que le définit la Genèse : « Par sa parole, les cieux ont été faits« , mais aussi le Verbe-Vie, le Verbe-Christ.

Mais la musique n’est pas née de la civilisation judéo-chrétienne. Elle était présente dans toutes les civilisations antiques : pensons à ces représentations de musiciens dans l’art égyptien, grec, romain… Elle accompagnait les cérémonies cultuelles, certes, mais aussi la vie quotidienne, les banquets, les fêtes… La conception chrétienne de la musique, née de l’harmonie des sphères, réaffirmée par KEPLER (« Le reflet multiple des astres joue la mélodie et la nature sublunaire danse sur cette musique« ) est en effet le reflet de théories, très répandues au VIIème siècle, mais issues de l’Antiquité. En réalité, la théorie de l’harmonie des sphères remonte au Philosophe grec PYTHAGORE, pour qui l’univers entier se définissait en termes d’harmonie et de nombre. D’après lui, l’âme microscopique et l’univers macroscopique sont construits selon des rapports de proportion idéaux qu’on peut ramener à une suite de sons. L’on calculait la hauteur des différentes notes planétaires sur l’échelle musicale d’après le temps que les planètes mettaient à parcourir leur orbite et l’on mettait les distances en rapport avec les intervalles de tons.

KEPLER compliqua encore ce système en décernant à chaque planète une suite de sons propres. Quant à KIRCHER, qui représentait Dieu en constructeur d’orgues, il divisait les différentes zones du Ciel et de la Terre en octaves, dont les sept degrés englobaient le Monde, puisque le chiffre sept réunit la Sainte Trinité et les Quatre Éléments.

Basée sur les théories mathématiques, la musique est donc bien « savante » : elle est à la fois une science et un langage qui, en tant que tel, doit être organisé selon des règles. Elle est aussi, sans nul doute, le domaine où les théories peuvent justifier l’organisation des formes avec le plus de précision. Dès le VIème siècle, traiter de la musique a consisté essentiellement à élaborer une philosophie musicale, à penser la fonction des sons et, secondairement, à composer des mélodies et à les exécuter. La notion même de musique englobe un ensemble beaucoup plus vaste que de nos jours, comprenant tout à la fois les données métaphysiques qui la fondent et les mathématiques qui l’organisent. Elle est donc avant tout objet de spéculations, la plupart dérivée des théories de BOÈCE, philosophe latin, homme de science au savoir extrêmement vaste. Sa pensée s’organise autour de l’idée que, par la raison divine, toutes choses furent établies dans l’harmonie d’après l’ordre des nombres. Cet ordre figurait dans l’intelligence du Créateur et c’est à partir de lui que naquirent la multitude des éléments, la succession des saisons, la course des astres dans le ciel. Donc, le nombre est le principe de toute chose et la musique selon BOÈCE n’est pas autre chose que la science des nombres qui régissent le monde.

S’inspirant de QUINTILIEN et de MACROBE, le philosophe distingue trois grandes catégories dans la musique, où il voit la source de l’harmonie universelle.

D’abord, la Musica Mundana, la musique du monde, c’est-à-dire l’harmonie fondamentale présidant à la course des astres, au mouvement des éléments, à la succession des saisons et aussi la musique des sphères, c’est-à-dire la musique produite par les sphères dans leur mouvement concentrique autour de la Terre.

Ensuite, la Musica Humana, soit l’accord entre le corps de l’homme et son âme, sa sensibilité et sa raison, le sujet connaissant et l’objet connu et enfin la prise de conscience par le sujet qu’il est en harmonie avec le monde.

Enfin, la Musica instrumentalis qui, par l’art, imite la nature.

Les esprits médiévaux vont reprendre cette définition de la musique dont l’immense domaine recouvrait presque totalement le champ des similitudes qui organisèrent le savoir occidental jusqu’au XVIème siècle.

La musique est donc bien une authentique science et l’on peut donc bien parler de « musique savante ». Mais le mot n’avait pas alors la connotation actuelle. Notre époque ghettoïse la musique dite savante, la relègue dans un domaine soit-disant réservé à une élite et l’oppose à la musique dite populaire. D’un côté, musique de variété, de danse, techno, hip-hop… ; de l’autre, musique faussement appelée classique, mot qui ne recouvre en réalité qu’une époque très restreinte et ne concerne que trois compositeurs : MOZART, HAYDN et BEETHOVEN. Ces musiques s’opposent sur un fond de lutte sociale et de conflit de génération : la musique « populaire », largement diffusée par les médias, devenue objet et auxiliaire de consommation – les fonds sonores assourdissants diffusés dans les boutiques, les centres commerciaux, ne sont-ils pas sensés dynamiser les ventes – à moins qu’ils ne fassent fuir les clients, lassés d’être ainsi agressés par un déferlement de décibels ? – est aussi la musique des « jeunes », alors que la musique savante est celle des classes sociales plus âgées et « bourgeoises ».

Une telle distinction n’existait pas avant le XIXème siècle. Cette musique, objet de spéculations mathématiques ou philosophiques a d’abord servi à louer Dieu et était donc destiné au peuple tout entier, de même que les drames liturgiques, représentés sur le parvis des églises pour entretenir la ferveur religieuse.

Au XVIIème siècle s’ouvrirent à Venise les premiers opéras publics dont le succès fut immédiat et fulgurant. Ils accueillaient toutes les classes sociales et les valets y venaient avec leurs maîtres, écouter les opéras de MONTEVERDI, qu’ils connaissaient par cœur. Imaginons l’ambiance de la lagune, où les gondoliers se livraient à des duos improvisés… Et MOZART, déjà à l’agonie, eut pourtant une ultime joie, celle d’entendre les cochers, passant sous sa fenêtre, siffloter quelques airs de sa Flûte enchantée.

Cette musique savante peut donc être aussi populaire, au sens réel du terme, c’est-à-dire toucher tout être humain, quelle que soit son origine culturelle. Elle ne doit pas être réservée à une élite, mais rester accessible à tous et les moyens actuels de la diffusion pourraient y aider grandement. D’où vient alors cette apparente désaffection ? De nombreux malentendus sans doute et aussi d’une insuffisance de l’éducation et de la pratique musicales, particulièrement en France. Les petits Allemands, les petits Anglais sont initiés très tôt, participent à des chorales de grande qualité, bénéficient de plus d’heures de musique dans leurs emplois du temps à l’école ou au collège. Les lycées belges pratiquent l’initiation à l’opéra, les élèves peuvent assister à des répétitions, créer même des œuvres qui seront mises en scène. Devenus adultes, ils ne cesseront pas de fréquenter les salles qui leurs sont devenues familières.

Il serait donc souhaitable que les conditions de l’éducation et de la pratique musicales soient améliorées en France, que l’on redonne aux jeunes le goût de la musique, qu’on leur rende enfin accessible un patrimoine culturel indispensable à la formation – et au bonheur – de tout « honnête homme ».

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