MUSICOLOGIE / LE CLAVECIN OCULAIRE DU PÈRE CASTEL par Joëlle-Elmyre DOUSSOT

 « Toute musique qui ne peint rien n’est que du bruit« 

(D’ALEMBERT, Discours préliminaire à « L’Encyclopédie »).

 

« Les couleurs et les sons se répondent » disait Baudelaire… Bien avant lui, la synesthésie avait fasciné scientifiques, philosophes et poètes. A l’Âge des Lumières, à une époque d’intense activité intellectuelle, alors que l’homme rêvait de faire la somme de toutes les connaissances acquises (le but de l’Encyclopédie de DIDEROT) et d’arriver à montrer l’unité d’un univers régi par des lois mathématiques, un savant jésuite, le Père Louis-Bertrand CASTEL consacra une grande partie de ses recherches à la musique des couleurs.

A l’époque, ses travaux eurent un grand retentissement, aussi bien en France que dans toute l’Europe. Le sujet de la musique des couleurs et du clavecin oculaire fut en effet débattu par nombre des grands esprits du temps : DIDEROT, VOLTAIRE, ROUSSEAU, TELEMANN… Beaucoup de questions posées restèrent et restent encore sans réponse : qu’est-ce que la musique des couleurs ? Qu’est-ce qu’un clavecin oculaire ? Un instrument qui permettrait d’interpréter une musique oculaire ? En a-t-on construit dans le passé ? Pourrait-on en réaliser aujourd’hui ? Les réponses ne peuvent que demeurer incertaines, d’autant que le Père CASTEL avait souvent été présenté par ses contemporains comme un homme d’esprit victime d’une trop grande imagination. Heureusement, le savant a été particulièrement prolixe et nous a légué un nombre important d’ouvrages, ce qui permet de suivre la genèse, le cheminement et le développement de sa pensée. Ses travaux relatifs à la musique oculaire s’étendent sur une période de trente ans et, à l’exception d’un important manuscrit inédit daté de 1752, furent tous publiés de son vivant.

Le texte fondateur de ses recherches date de 1725. Il s’intitule Clavecin pour les yeux avec l’art de peindre les sons et toutes sortes de pièces de musique et contient le germe de l’œuvre centrale de sa vie : il existe une même harmonie entre les couleurs qu’entre les sons ; on peut jouer avec cette harmonie de couleurs comme avec l’harmonie des sons sur le clavecin ; ce jeu de couleurs plaît à l’âme par l’œil comme le son plaît à l’âme par l’oreille.

Il affirme devoir ces idées à KIRCHER qui voyait les couleurs plus vives « lorsque l’air est semé de divers trémoussements dus au son« , ainsi qu’à NEWTON qui a établi une correspondance entre les couleurs du prisme et les tons de la gamme. Mais, alors que KIRCHER sentait l’analogie entre le son et la couleur, le Père CASTEL, lui, va donner des preuves précises de cette analogie, car il « n’estime que ce qui est prouvé« . Il souhaite aller plus loin que NEWTON qui « diapasonnait » les couleurs du prisme en produisant, grâce au jeu d’un clavecin oculaire, un mouvement de couleurs analogue au caractère fugace des couleurs rencontrées dans la nature.

Ce clavecin oculaire initial répondait à la doctrine newtonienne : à la succession diatonique des notes ut, ré, mi, fa, sol, la, si, ut correspondait la succession diatonique des couleurs violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge, pourpre. La notion d’octave colorée n’apparaissait pas encore : à l’intervalle ut-ut étaient associées les coloris distincts violet et pourpre.

Devant l’intérêt suscité par ses idées, le Père CASTEL entreprend un approfondissement de ses recherches, publié en 1735 dans un gros volume : Nouvelles expériences d’optique et d’acoustique. Le clavecin oculaire initial ne possédait qu’une succession diatonique de tons tandis que le clavecin auriculaire, lui, est caractérisé par une succession de douze demi-tons chromatiques. Le Père CASTEL a donc dû approfondir l’analogie son-couleur par des travaux menés en collaboration avec un amateur de peinture. D’où une refonte complète du clavier des couleurs : à la gamme chromatique commençant par ut vont correspondre les douze couleurs : bleu, céladon, vert, olive, jaune, fauve, nacarat, rouge, cramoisi, violet, agate, turquin. Ainsi l’œil peut-il glisser d’un coloris à l’autre sans sauter les degrés des couleurs analogues aux degrés des hauteurs sonores. Toutes ces expérimentations rendent l’œil plus subtil : ainsi acquiert-on progressivement une meilleure perception des tons.

Grâce à l’expérience des teinturiers montrant que les couleurs proviennent toutes du noir, à la progression bleu, rouge, jaune pourront être associées la tonique, la dominante et la médiante. Une couleur quelconque pourra alors dériver de ces trois couleurs principales comme les différents degrés de la gamme chromatique dérivent des divisions de la corde en vibration : cela résout les problèmes de l’accord parfait et de la succession chromatique des coloris. Quant à la succession des octaves, elle trouvera sa solution dans l’utilisation du clair-obscur. En effet, chaque coloris peut évoluer lui-même vers le noir et le blanc selon les proportions relatives d’ombre et de lumière qu’il contient, idée que notre savant vérifie encore une fois par l’expérimentation : en tissant un ruban sur une trame de couleur neutre et en garnissant la navette de fil de chaîne d’un coloris donné mêlé d’un nombre décroissant de fils noirs et croissant de fils blancs, il obtient des effets de coloris dégradés. Les différents octaves associés à un coloris donné peuvent ainsi correspondre à différents degrés du clair-obscur. Et pour créer différents timbres oculaires, il suffira de teinter des tissus de nature différentes : satin, taffetas, velours… Ainsi, sur la base d’un clavier de douze coloris nuancés d’octaves de divers clairs-obscurs, pourra-t-on donner une mobilité aux couleurs, mobilité qui procurera du plaisir à l’âme et à l’œil. L’étude du clavecin oculaire rendra de plus en plus connaisseur et l’on pourra voir des peintures sous un jour nouveau.

Infatigable, le jésuite fait apparaître en 1740, non plus sous forme d’articles mais de livre L’Optique des couleurs, fondée sur les simples observations et tournées surtout à la pratique de la peinture, de la teinture et des autres arts coloristes. Cet ouvrage approfondit l’analogie son-couleur, à partir de l’orgue de tessiture plus étendue. Le Père CASTEL lui attribue douze octaves. De manière analogue, chacun des douze coloris d’une octave pourra se retrouver dans chacune des douze octaves du clair-obscur. L’ensemble de ces subdivisions aboutira ainsi à cent quarante-quatre demi-tons chromatiques. Tout ce travail d’échelonnement des couleurs s’effectue dans une perspective expérimentale : le Père CASTEL colorie des cartes, tisse des rubans harmoniques en dégradés réglés mathématiquement selon le nombre de fils colorés, de fils blancs et de fils noirs. Raffinement extrême : comme le tempérament du clavecin nécessite des quintes affaiblies et des tierces fortifiées, dans les cent quarante-quatre demi-tons du cabinet universel des couleurs, les quintes rouges vont être éclaircies et les tierces jaunes brunies. Cela va donc permettre d’étiqueter chaque coloris et les peintres et coloristes pourront ainsi appuyer leurs travaux sur une théorie scientifiquement établie. Aux quatre sciences de l’optique : optique même, dioptrique, catoptrique, perspective s’ajoute maintenant la chromatique.

Il était peu question du clavecin oculaire dans cet ouvrage, si ce n’est l’explication d’une objection importante à l’analogie son-couleur. En effet, les sons se caractérisant par une « volatilité spirituelle « , tandis que les couleurs demeurent dans une « fixité locale et matérielle » : l’essence des sons, en effet, est temporelle, alors que celle des couleurs est spatiale. Par conséquent, le caractère aigu ou grave de chaque son reste lié à chaque ton, tandis que les coloris peuvent être séparés par les degrés du clair-obscur.

Douze ans plus tard, le Père CASTEL rédige une dernier texte important : Journal historique et démonstratif de la pratique et exécution du clavecin des couleurs et des découvertes des machines nouvelles qui l’ont fait et perfectionné depuis vingt ans. Au soir de sa vie, notre savant éprouvait le besoin de faire le point sur ce qu’il estimait avoir été sa mission et son œuvre : révéler le clavecin oculaire à l’humanité. Mais cette mission avait-elle été accomplie ? Ou bien cet instrument n’était-il qu’une chimère ?

Jusqu’alors, seuls quelques privilégiés avaient pu voir quelques rubans, cartes ou étoffes colorés. Rien de concret n’avait été construit. Mais, persuadé de la réalité de sa découverte, le jésuite rassemble un public de gens déjà informés de ses travaux pour lequel il reproduit des expériences vieilles de quinze ans, avec claviers, éventails, lanternes, soupapes, afin de persuader que « le clavecin est fait, possible à faire et à refaire ou à parfaire« . Pour la première fois, il va argumenter sur le plan théologique : avant le déluge, la nature était semée de mille coloris. Après le déluge, l’arc-en-ciel a été donné à l’homme comme sceau d’une alliance entre celui-ci et Dieu. Le premier ton de l’arc est le la, tandis que le clavecin possède une tonique ut-bleue. L’arc-en-ciel est donc monté en mineur, le clavecin en majeur. Comment résoudre ce problème ? Avant le déluge, l’œuvre de Dieu, pure, résonnait en majeur et le ciel était entièrement bleu. Après le déluge, le bleu devint sanglant, comme tout ouvrage divin. La fondamentale bleue du départ, mélangée au rouge devint violette et résonna dès lors en mineur : « L’arc-en-ciel n’est qu’une allégorie de Jésus-Christ et mon clavecin qui en descend est chrétien« .

Malgré cet enthousiasme apparent, on sent le Père CASTEL désabusé : faute d’argent, il ne pourra jamais intéresser « un architecte de l’instrument » et il finit par passer pour un doux rêveur, un utopiste abandonné même par ceux qui s’étaient tout d’abord intéressés à ses théories, tels RAMEAU – qui redoutait que la réputation de théoricien du Père CASTEL ne fît ombre à ses propres ambitions – ou encore DIDEROT qui se moquait de lui et qui l’évoque de manière fort ironique dans ses Bijoux indiscrets.

Pourtant, le Père CASTEL n’a jamais été oublié et la synesthésie a continué de fasciner les chercheurs.

Actuellement, un musicologue et compositeur, Daniel AQUETTE, Professeur émérite à l’Université de Lyon II, a réalisé un piano oculaire, reprenant les principes du génial jésuite et arrivant à les réaliser avec les moyens techniques offerts par notre siècle. Preuve que le bon Père était, plus qu’un doux rêveur, un génial concepteur en avance sur son temps.

Cependant, l’intérêt des visions du Père CASTEL réside surtout dans leurs dimensions philosophiques. Pur produit des Lumières, le savant est le reflet de la passion de l’époque pour les mathématiques, les sciences et l’expérimentation. Il s’agissait à la fois de redéfinir les lois régissant l’univers, de le montrer comme « un grand tout » et resituer l’homme dans ce monde dont il n’est pas le maître.

D’autre part, la méthodologie rigoureuse dont le savant faisait preuve lui a permis de mettre en œuvre un mode de connaissance qui élargit la stricte approche objective. Le clavecin oculaire reste avant tout un réel outil d’exploration consciente des gestes de la pensée créatrice. Curieusement, on le retrouve aussi subtilement caractérisé dans cette pensée de DIDEROT : « Éclairez vos objets selon votre soleil, qui n’est pas celui de la nature : soyez le disciple de l’arc-en-ciel, mais n’en soyez pas l’esclave« . Finalement, qu’il s’agisse d’art ou de science, jouer du clavecin oculaire équivaut ainsi à devenir soi-même l’artisan actif de sa propre connaissance.

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Classé dans EXPRESSION SONORE & VISUELLE

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