MacroECONOMIE / UTILITE & ECONOMIE par Jean-Luc BAILLY

« Le désir est le grand ressort providentiel de l’activité ; tout désir est une illusion, mais les choses sont ainsi disposées qu’on ne voit l’inanité du désir qu’après qu’il est assouvi« 

(E. RENAN, Dialogues et Fragments philosophiques).

« Le désir s’évanouit si vous possédez, ne possédez rien« 

(F. PICABIA, Ecrits, Belfond).

Une chose est dite utile lorsqu’elle est susceptible de satisfaire des besoins. D’une manière générale les besoins étant supposés individuels chacun semble admettre que l’utilité relève d’appréciations personnelles subjectives portant sur les qualités intrinsèques des objets. Tout le monde s’accorde cependant pour dire que l’utilité fonde les relations économiques, puisqu’il est admis qu’un objet qui n’aurait pas d’utilité n’aurait aucune valeur et ne pourrait entrer dans des relations d’échange. C’est donc que valeur et utilité sont intimement liées et de ce fait ne peuvent être définies dans des champs séparés, individuel pour l’utilité, social pour la valeur. Toute relation d’échange suppose une expression quantitative de ce qui est échangé en même temps que la reconnaissance objective de son utilité. Il devient dès lors difficile d’admettre que l’utilité relèverait de déterminations individuelles, alors que la mesure des objets économiques ressortirait du domaine des relations sociales. Les échanges, s’articulant sur la division du travail, supposent que les besoins des uns trouvent un écho dans ceux des autres. Par sa production l’un donne naissance à des biens qui ne lui sont pas nécessairement utiles directement au plan physique, néanmoins ces mêmes biens présentent pour lui-même une utilité dans le sens où, grâce à eux, il peut se procurer les utilités produites par d’autres. C’est dire que dans l’espace économique l’utilité s’exprime sous une forme objective : la valeur, qui n’est autre chose que l’utilité mesurée.

Nous nous proposons de montrer ici qu’utilité et mesure économique ne sont pas définies dans des espaces séparés, mais que l’espace économique est précisément défini par l’utilité mesurée.

 

PRODUCTION ET CONSOMMATION

 

L’utilité ne se confond pas avec l’usage des objets. L’utilité n’est telle qu’en raison de la satisfaction que l’on attend de l’utilisation des objets. Ainsi un bien est dit utile parce qu’il s’inscrit dans l’intervalle qui sépare le désir initial de satisfaction et le moment où les besoins sont effectivement satisfaits. Autrement dit, l’utilité se présente comme une forme matérielle intermédiaire entre le moment où sont imaginés et fabriqués les objets et celui où ils seront finalement consommés.

Telle qu’on l’emploie en économie, la notion d’utilité n’a de sens qu’autant qu’elle peut être mesurée. Toutefois il est certain que sa mesure n’est pas donnée par les caractéristiques physiques des objets exprimées dans diverses dimensions de poids, de longueur etc. En d’autres termes l’utilité est évaluée en une unité de mesure sociale, par opposition aux unités de mesure physique. Le point de vue humain qui est généralement retenu est un point de vue individualiste et naturaliste. De ce point de vue, l’utilité serait mesurée par la plus ou moindre grande satisfaction que tirent les individus de l’usage des objets qui sont directement à leur disposition. Cette définition naturaliste a plusieurs conséquences.

La première est que l’utilité n’est pas objectivement mesurable et, partant, on ne peut comparer l’utilité des biens et donc les biens entre eux. La raison en est que, étant mesurée par le « flux de satisfaction » que tirent les individus de l’usage des biens, l’utilité serait rigoureusement insaisissable matériellement puisqu’elle ne serait véritablement connue qu’une fois que son objet serait détruit. Si l’on pense définir la richesse par le flux de satisfaction, la cause est d’avance perdue, on se saurait plus ou moins riche une fois que la richesse n’existerait plus.

Une autre conséquence de cette définition naturaliste est que l’on ne peut distinguer la production de la consommation. A proprement parler, ce qui est produit c’est le flux de satisfaction, or la satisfaction naît de l’usage ou plus exactement de la consommation. Les deux opérations sont confondues en une seule, ce qui fait que le revenu réel supposé résulter de la production est rigoureusement insaisissable.

La dernière conséquence que nous retiendrons ici est que l’espace économique serait lui-même rigoureusement indéterminé. Toutes les choses qui forment notre environnement sont potentiellement susceptibles de nous fournir une certaine satisfaction. Donc tout est économique. Les personnes elles-mêmes sont des capitaux, naturels pour WALRAS, sociaux pour BECKER. Tout nous est déjà donné dans le présent, y compris notre futur en tant que personne, puisqu’un capital est mesuré par les flux actualisés de satisfaction (ici synonyme de revenu) qu’il procure. Donc, à proprement parler la production n’ajouterait rien à ce qui existe déjà et, en produisant on ne ferait que substituer ce que l’on consommera demain à ce que l’on pourrait consommer aujourd’hui.

Cette conception de l’utilité, que nous avons qualifié de naturaliste, est en vérité tout à fait inadaptée à l’analyse de nos économies modernes. Nous ne vivons pas dans d’imaginaires économies de troc où les individus seraient autonomes les uns par rapport aux autres. Nos existences se déroulent dans des économies monétaires de production fondées sur le salariat.

Chacun peut le constater, dans nos économies, la production et la consommation sont disjointes dans le temps et l’espace. Cela tient au caractère monétaire des relations économiques. Lorsque nous disons que nos économies sont monétaires, nous n’entendons pas simplement que nous sommes dans des économies avec monnaie, mais beaucoup plus précisément que la monnaie joue un rôle essentiel dans le fonctionnement de l’économie. La monnaie est active, non en ce qu’elle peut perturber l’équilibre réel des marchés, elle joue un rôle beaucoup plus important que cela, elle entre dans la formation et la définition des catégories économiques. En bref, tout ce qui est économique est monétaire, et tout ce qui est monétaire est économique. En conséquence l’économique n’est pas tout, même s’il est dominant et que nos vies sont aujourd’hui organisées au regard de l’économique, comme en d’autres temps elles l’étaient en référence au religieux.

La distanciation entre la production et la consommation, qui se traduit précisément par la formation de l’espace économique, nécessite d’expliquer la relation qui s’établit entre les objets produits et la monnaie. Il nous faut donc revenir sur le sens même de la notion de production.

Il est certain que l’action de produire n’a de sens qu’au regard de sa finalité, qui est de satisfaire les besoins des individus. Les facteurs de production ne peuvent donner naissance à un produit, c’est-à-dire à un ensemble de biens ayant une valeur sociale, donc économique, qu’autant que leur activité est aboutie dans la consommation. F. QUESNAY écrivait : « Enfin, on doit reconnaître que les productions de la terre ne sont point des richesses par elles-mêmes ; qu’elles ne sont des richesses qu’autant qu’elles sont nécessaires aux hommes, et qu’autant qu’elles sont commerçables : elles ne sont donc des richesses qu’à proportion de leur consommation et de la quantité des hommes qui en ont besoin« . Autrement dit, la consommation est la finalité de toute production. C’est dire encore que les opérations de production et de consommation sont organiquement liées, et le lien qui les unit est ce que nous désignons sous le vocable d’utilité.

« La production n’est jamais une création de matière, écrit J. B. SAY, mais une création d’utilité. Elle ne se mesure point suivant la longueur, le volume ou le poids du produit, mais suivant l’utilité qu’on lui a donnée« . Il est indéniable que ce ne sont pas des matières que détruisent les individus en consommant, mais la forme particulière qui a été donnée aux matières. L’utilité consiste en vérité en ces formes imaginées, donc créées par les hommes, dans lesquelles sont introduites les matières. L’utilité n’est pas une dimension des objets mais une forme.

L’espace économique ne se confond pas avec l’espace physique, il est créé par les hommes au fur et à mesure qu’ils produisent. L’activité économique ne se déroule pas dans un espace dont les contours seraient fixés à l’avance par les dotations « initiales » des individus, l’utilité ne préexiste pas à l’exercice du travail humain et ne survit pas à la consommation. Dès l’instant où l’on comprend que la production est un processus de création, il devient certain que l’action de produire ne se confond pas avec le déplacement mécanique de matières dans l’espace. La production est le processus grâce auquel on ajoute de l’utilité, donc mesurer ce qui est produit c’est mesurer la différence entre l’utilité dont on disposait avant de produire et celle dont on dispose à l’issue du processus. Produire, c’est créer un espace occupé par des formes préalablement imaginées par les hommes et répondant à certains types de relations que les hommes établissent entre eux. L’espace économique est un espace proprement humain, quand bien même les relations qui s’y établissent sont essentiellement quantitatives.

La production est caractérisée par : 1- l’exercice d’une activité physique qui transforme les matières : le travail, et 2- la création de formes utilité préalablement conçues. Ce ne sont pas les matières ni le travail qui définissent l’utilité, ni l’utilité physique qui donne la mesure économique des produits. Cependant, c’est indéniablement en raison de l’utilité que les matières et le travail présentent un caractère social.

Toutefois s’ils ne présentent pas une forme quantitative, les objets, mêmes individuellement utiles, n’ont pas d’existence économique. Cette idée n’est pas nouvelle. Quelle que soit la théorie économique à laquelle on se réfère, on peut constater qu’il est admis par tous que l’utilité est toujours saisie dans des paiements. C’est dire que dans nos économies monétaires on accède à la forme réelle des produits par l’intermédiaire de leur forme numérique abstraite, autrement dit leur forme monétaire. Cela tient au plus profond à ce que, dans nos économies, les rapports de production et d’échange sont fondés sur le salariat.

 

LE RAPPORT SALARIAL

 

Le salariat n’est pas la déformation d’une structure de division du travail où les individus œuvreraient les uns à côté des autres pour ensuite, éventuellement, échanger les différents biens qu’ils ont produits. Dans une société de travailleurs indépendants, le travail se révèle divisé au moment des échanges sur les marchés des produits. Le salariat est en revanche l’expression immédiate de cette division suivant laquelle l’activité de chaque travailleur est un élément d’un ensemble d’activités productives, qui se présentent d’emblée comme un tout homogène.

La division du travail fondée sur le salariat suppose l’abstraction du travail lui-même. C’est à MARX que nous devons la découverte de ce que dans nos économies capitalistes, le travail n’est pas pris économiquement en compte dans son caractère concret. Bien qu’il n’ait pas complètement abouti sa démonstration, MARX a tout de même établi le principe suivant lequel le travail de chacun est nécessairement ramené à une expression indifférenciée qui masque les conditions de son exercice réel. Le salariat dénote de ce que les différents travaux se présentent dans l’espace économique d’abord de façon quantitative abstraite, sans référence immédiate au temps de leur exercice, ni à la nature des objets auxquels ils ont donné naissance. Ce n’est pas le travail concret qui entre dans les relations d’échange, mais son produit exprimé en monnaie, autrement dit le salaire monétaire. Partant, il n’est nul besoin de chercher à rapporter le produit au temps de travail ou à sa qualification, pour en avoir la mesure. C’est la mesure du produit qui va permettre de déterminer le temps et la qualité du travail concret nécessaire.

Dans le régime du salariat, tous les travaux sont ramenés à une expression monétaire commune et tout se passe comme s’il existait un travail global unique, qui a été décomposé, segmenté, etc. Ne serait-ce que parce qu’ils perçoivent tout d’abord un revenu monétaire, homogène pour l’ensemble, les travailleurs sont inévitablement liés les uns aux autres à travers leurs produits. Le salariat généralisé suppose d’emblée l’établissement de relations objectives entre les producteurs, quelle que soit l’entreprise dans laquelle ils sont employés. L’évaluation des besoins des uns et des autres n’a rien de subjectif. Dés l’instant où sont versés les salaires, la satisfaction des besoins de chacun apparaît dans une forme numérique abstraite, la monnaie. Celle-ci va délimiter l’espace clos dans lequel les différentes opérations économiques pourront être réalisées.

Il est généralement admis que dans une économie de travailleurs indépendants chaque travailleur produit pour lui-même puisqu’il obtient directement le résultat de son activité sous forme des objets qu’il a fabriqués. Par opposition on dit qu’un salarié travaille pour son employeur. En vérité cette présentation du rapport salarial n’est pas exacte. Il est vrai que ce sont les entrepreneurs qui décident ou non de l’emploi, de ce point de vue il y a indiscutablement une « asymétrie », qui n’a rien à voir avec un déséquilibre de marché, mais qui tient à ce que le pouvoir de décision d’engager une production appartient aux employeurs. Il est vrai aussi que ce sont les firmes qui autorisent les travailleurs à produire en leur permettant d’accéder aux moyens de production et fixent par anticipation le montant de la production dans la perspective de réaliser un profit. Il est vrai aussi que les travailleurs salariés ne jouiront pas de la totalité du produit auquel ils ont donné naissance. Néanmoins, il est tout aussi vrai qu’une fois employés, les travailleurs reçoivent tout d’abord la forme monétaire de l’intégralité des biens formés dans les entreprises.

Il est certain que contrairement aux travailleurs indépendants, les salariés ne peuvent échanger directement les objets qu’ils ont produits parce que précisément, en tant que salariés, ils ne les détiennent pas. Il n’en reste pas moins que, même lorsqu’ils sont salariés, les travailleurs reçoivent directement leur produit sous forme monétaire. Comme les travailleurs indépendants ils procèdent à un échange sur eux-mêmes. Ces derniers doivent vendre les biens qu’ils ont fabriqués pour en obtenir l’équivalent monétaire. Les salariés ne vendent pas les objets utiles qu’ils ont produits, ceux-ci sont convertis en monnaie par l’intermédiaire de leurs employeurs et des banques, puisque la monnaie est bancaire. Etant salariés, ils ne sont pas immédiatement rémunérés à l’aide des objets physiques qu’ils ont fabriqués, mais en monnaie. Cependant c’est bien leur produit qu’ils reçoivent sous forme de salaire monétaire. C’est au demeurant pour cette raison que les échanges sont monétaires, et non pas parce que les paiements se font en monnaie sur les marchés que les salaires sont payés en monnaie.

Lors du versement des salaires on assiste véritablement à un échange puisque c’est parce qu’ils déposent un produit physique dans l’avoir des firmes, que les travailleurs reçoivent en retour un salaire monétaire. Il y a bien échange, mais cet échange ne consiste pas en un transfert de richesses, le produit physique contre de la monnaie. Chaque travailleur reçoit son propre produit sous forme monétaire, il s’ensuit que les salariés ne vendent leur travail ou leur force à personne, leur revenu ne consiste pas en des richesses qui auraient été formées en dehors de leur activité productive. Ils reçoivent en rémunération le produit même auquel ils ont donné naissance et non pas la forme valeur d’une marchandise dont ils disposeraient préalablement et qu’ils échangeraient contre une autre valeur. La valeur ne préexiste pas à la production. Nous pouvons dire que l’échange duquel résulte les revenus salariaux est un échange que les travailleurs salariés font avec eux-mêmes par l’intermédiaire des entreprises. Cet échange est un échange absolu puisqu’il n’est l’occasion d’aucun transfert de richesses, mais vaut création de richesses réelles présentant deux faces indissociables : physique d’un côté et monétaire de l’autre.

Du fait qu’il contribue à la formation du produit global à proportion de sa rémunération, le travail de chaque salarié est proportionné à celui des autres salariés qui produisent les objets qu’il sera amené à consommer. Le produit de chacun n’a d’utilité pour lui-même qu’autant qu’il en a pour les autres et vice versa. C’est dire que l’utilité présente d’emblée un caractère social. Il s’ensuit que tant qu’un objet n’est pas saisi dans une relation d’échange, donc numérique, il n’a pas de valeur. Hors de cette mise en relation objective avec d’autres, l’utilité des objets fabriqués n’est pas seulement indéterminée, elle est inexistante. Une conséquence s’impose alors : ce n’est pas les qualités du travail qui définissent l’utilité, ce n’est pas non plus le temps de travail qui donne la mesure économique des produits, c’est la mesure des produits pris dans l’échange généralisé qui leur donne leur caractère d’utilité et qui, du même coup, valide socialement le travail effectué. On ne peut donc pas dire que le travail soit la cause, ou même l’essence de la valeur. La valeur est la forme numérique de la relation établie entre le travail et la forme utilité des objets à travers les salaires. C’est en référence à la forme monétaire des objets utiles que le travail lui-même peut être saisi dans ses différentes dimensions qualitatives et quantitatives. En dernière analyse nous pourrions dire que la cause de la valeur est la rémunération des travailleurs, puisque le versement des salaires est précisément l’opération grâce à laquelle les objets et la monnaie sont intégrés et donc, que l’utilité est représentée en une forme sociale objective, qui n’est autre que sa mesure.

De cela nous pouvons induire que la relation quantitative qui relie les facteurs de production et le produit n’est pas celle qui irait de la mesure physique des facteurs vers celle du produit, comme le prétend la tradition classique. Dans nos économies, c’est la mesure des produits qui donne celle des facteurs. Certes, ce sont les facteurs qui donnent naissance aux produits, mais le travail des facteurs est lui-même mesuré comme à rebours par son résultat, par l’utilité quantifiée du produit. Les facteurs ne peuvent donner naissance à une valeur sociale, mais aussi individuelle, qu’autant que leur activité est aboutie dans une forme utile particulière. Le signe de l’aboutissement est le paiement des salaires. Le revenu ainsi formé est la preuve tangible de la reconnaissance sociale du produit, donc de son utilité, et, à travers lui, de l’activité dont il résulte.

Il suit de cela que l’utilité est d’emblée un rapport social numérisé qui s’exprime d’abord en la forme monnaie des salaires versés aux travailleurs. En ce sens l’utilité n’a rien de subjectif, elle répond à un principe duquel découle la définition de l’espace économique.

 

LE PRINCIPE D’UTILITÉ

 

Le principe d’utilité répond au processus suivant lequel le produit de chacun est économiquement utile à condition qu’il soit exprimé dans une forme numérique indifférenciée, car la division du travail exige qu’entre toutes les productions individuelles s’établissent des relations d’équivalence. Les biens économiques sont donc définis sous deux formes distinctes et pourtant indissociables, les formes physiques des objets et une forme numérique, la forme monnaie.

Quelle que soit la théorie économique à laquelle on se réfère, on peut constater qu’il est admis par tous que l’utilité est toujours saisie dans des paiements. C’est que dans nos économies monétaires on accède à la forme réelle des produits par l’intermédiaire de leur forme numérique abstraite, autrement dit leur forme monnaie. Hors de cette forme, les objets n’ont pas de valeur, donc pas d’utilité sociale. C’est dire encore que l’utilité est exprimée en monnaie.

Crée par les banques, la monnaie se présente d’abord comme une pure forme nominale ou, en d’autres termes, comme un ensemble de nombres. Il est donc certain qu’elle ne s’ajoute pas aux biens pour former la richesse nationale. Nous devons à B. SCHMITT d’avoir montré qu’elle n’a pas d’existence propre et ne peut donc être traitée comme un bien. Bancaire, donc créée ex nihilo, elle est sans valeur intrinsèque ni utilité si elle n’est pas associée aux produits physiques. Elle est une forme numérique dans laquelle s’exprime l’utilité de ce qui est produit. La mise en correspondance entre la monnaie et les produits physiques est réalisée dans la production, et plus précisément encore, lors du paiement des salaires. A cet instant, l’unité de monnaie existe véritablement en tant que revenu et à ce titre elle devient réelle. Elle se présente comme le tout achevé de la production, son expression identiquement nominale et réelle. De ce fait elle est la forme numériquement déterminée dans laquelle l’utilité est posée dans le temps et qui se traduit par la création d’un espace homogène dans lequel vont pouvoir se dérouler les diverses opérations économiques.

Attachée aux produits physiques, la monnaie ne peut leur faire face dans des échanges. Intermédiaire, la monnaie ne l’est pas en tant qu’elle remplacerait plus ou moins provisoirement un autre bien dans l’avoir des agents, elle l’est en tant que forme particulière dans laquelle sont détenus ces mêmes biens dans l’attente de leur consommation. Réciproquement, les produits sont formés grâce à la monnaie, en dehors de la monnaie ils seraient économiquement informes, donc économiquement indéterminés. Monnaie et utilité se présupposent réciproquement dans la production.

Toutefois il est bon de préciser que la monnaie ne détermine pas l’utilité comme dimension des objets. En elle-même elle n’a pas de dimension, elle n’existe pas en dehors de son attachement aux objets utiles. A proprement parler, l’unité de monnaie ne peut être l’unité de mesure de l’utilité. Monnaie et utilité ne sont pas déterminées l’une en dehors de l’autre, et l’une ne peut être rapportée à l’autre comme deux choses présentant un caractère d’homogénéité. Donc lorsque l’on dit que la forme monnaie détermine l’utilité, c’est dans le sens où cette dernière acquière une forme numérique qui la pose dans une relation d’échange, mais que, pour autant son caractère spécifique, sa forme matérielle, n’est pas non plus gommée. Autrement dit le produit est l’association de deux formes : utilité et monnaie, mais aucune de ces deux formes n’est dissoute dans l’autre, elles conservent leur autonomie l’une vis-à-vis de l’autre, sachant qu’elles ne sont pas indépendantes l’une de l’autre dans l’espace économique.

Lors du paiement des salaires, les utilités sont prises dans une forme numérique qui les enveloppe et les représente. Chaque objet étant alors inscrit dans des unités de monnaie, il est pris dans une relation quantitative avec les autres présentant la même forme homogène. Une fois convertie en monnaie, la production de chacun est en quelque sorte fondue dans la masse des salaires qui constituent le revenu national. Certes les salariés n’obtiendront pas finalement la totalité des richesses qu’ils ont produites. Il n’en reste pas moins que lors du versement des salaires, les biens physiques sont intégralement enveloppés par la forme monnaie qui se présente dès lors comme le produit réel de la période. Monnaie et utilité n’existent pas indépendamment l’une de l’autre, leur effectivité réside dans les salaires qui sont précisément le moment de leur unité.

Les travailleurs n’obtiennent pas en rémunération une monnaie qui serait distincte du produit de leur travail, ils reçoivent la forme nominale de ce même produit et de ce fait ils détiennent un revenu réel. Précisément, chaque titulaire de salaire dispose du pouvoir d’acheter son propre produit dans quelque forme utilité que ce soit. Lorsque le travailleur X achète le produit y du travailleur Y, et réciproquement, il achète en vérité son propre produit, l’utilité qu’il a produite, sous la forme d’une certaine quantité de y.

Il est vrai que, détenant la monnaie, les titulaires de revenus ne détiennent pas l’utilité mais son expression numérique. On peut alors se demander si la relation d’équivalence formée dans la production ne peut pas être redéfinie sur les marchés des produits. Il n’existe en vérité aucune opération qui pourrait remettre en question la relation établie entre les utilités et leur forme monnaie au moment de la formation du revenu. La relation entre la monnaie et les objets est une relation d’intégration qui défini le revenu lui-même, elle ne peut être défaite que dans la consommation. Les unités de salaire ne sont pas la contrepartie des biens physiques, elles les englobent. Pour obtenir les objets utiles, les titulaires de revenus doivent détruire la forme numérique qui les enveloppe en dépensant leur revenu. Il s’agit là encore d’un échange absolu, puisque le titulaire de revenu qui consomme ne fait que convertir la forme monétaire des biens en ces mêmes biens dans leur forme physique utile.

Etant donné qu’un même agent ne peut détenir en même temps les biens et leur forme monnaie, l’appropriation de l’utilité nécessite la destruction de sa forme monnaie lors d’un paiement. Sur les marchés des produits, on n’échange pas de la monnaie contre des objets utiles, le paiement consiste en la conversion de la forme monnaie en une forme physique par destruction de la première. Après le paiement, le pouvoir d’achat a disparu ; ne subsiste que l’objet qui est du même coup sorti du champ de l’économique et a perdu son utilité, c’est-à-dire qu’il est consommé.

Ce qui détermine l’espace économique, ce n’est pas la forme monnaie et ce n’est pas non plus l’utilité (ou le travail), c’est en réalité leur unité. Cette unité qui est la définition même du revenu en lequel chacune des deux formes conserve son autonomie. Autonomie qui se traduit par la distanciation dans le temps et l’espace de la production et de la consommation, et laisse la place au déroulement des diverses opérations qui caractérisent l’activité économique.

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