MacroECONOMIE / PARTITION MACROECONOMIQUE : DEUX SECTEURS DE PRODUCTION par Olivier BRIFFAUT

« Si, par un dérangement quelconque dans l’ordre des dépenses des différentes classes de la société, les entrepreneurs cessent de retirer leurs avances avec le profit qu’ils ont droit d’en attendre, il est évident qu’ils seront obligés de diminuer leurs entreprises, que la somme du travail, celle des consommations des fruits de la terre, celle des productions et du revenu, seront d’autant diminuées, que la pauvreté prendra la place de la richesse, et que les simples ouvriers, cessant de trouver de l’emploi, tomberont dans la plus profonde misère« 

(TURGOT, Réflexions sur la formation et la distribution des richesses).

La crise économique est souvent décrite dans la rue comme résultant de l’opposition entre le travail et le capital. Plus précisément, on oppose la production destinée à la consommation de tout un chacun et les opérations d’investissement opérées par les entreprises… sur le dos des salariés ! Quid de ce discours ? Comment expliquer l’existence de l’inflation (même si elle est « masquée ») et du chômage (persistant « en profondeur »), en tenant compte de la distinction keynésienne entre un secteur de production de biens (et services) de consommation et un secteur de production de biens d’investissement ou un secteur de production de biens d’amortissement ? L’un de ces secteurs (« périphérique ») se nourrit-il de l’autre (« central ») ?

Tout profit permet le financement non seulement de l’investissement, donc de la (sur)accumulation, mais aussi de l’amortissement du capital déjà accumulé. Telle est l’utilisation qu’en font directement les entreprises. Par ailleurs, une partie des profits captés est redistribuée aux titulaires de revenus. Ces profits redistribués en intérêts, rentes et dividendes sont alors de nouveau des revenus appelés finalement à être consommés. Cette dépense du profit, même si elle est le fait des entreprises, n’en constitue donc pas une utilisation directe. La présence du capital dans ce cas est d’ailleurs transitoire, permettant simplement la transformation d’une partie du revenu des salariés en revenus non salariaux. Pour résumer, nous pouvons écrire que ces derniers sont finalement des salaires transférés au sein même de l’ensemble des titulaires de revenus. L’analyse de cette frange des profits n’enrichit donc pas considérablement l’analyse de l’état de crise ! Centrons par conséquent notre réflexion sur l’investissement, d’une part, et sur l’amortissement du capital, d’autre part.

 

INVESTISSEMENT NET ET INFLATION

LE CAPITAL MONÉTAIRE EST ABSORBÉ PAR LE CAPITAL RÉEL

 

L’investissement du profit exige la prise en compte de deux périodes. Dans la première période, le profit est formé par captation de salaires et constitue en quelque sorte un revenu, celui des entreprises. Or, tout revenu transféré est par définition dépensé, puisqu’il est détruit sur une entité pour renaître sur une autre. On en infère nécessairement que le profit-revenu est instantanément changé en profit-capital. Les salaires captés forment bien une « épargne forcée ». Face aux biens-salaires épargnés – capital réel créé dans le transfert des salaires – le profit monétaire en constitue leur contrepartie. Le maintien de ce capital se fait par l’investissement du profit. Si celui-ci est redistribué, le capital n’est, en effet, que transitoire. Le passage de la forme monétaire à la forme réelle du capital fixe se fait lors de la seconde période, lorsque le profit est investi en rémunération des producteurs des biens instrumentaux. Cette nouvelle émission de salaires définit la destruction du capital en sa qualité de « fonds des salaires ». Ce faisant, le capital devient instrumental. Le capital instrumental n’est-il pas alors purement réel ? En effet, le capital réel est né de la destruction du capital monétaire. Nous savons cependant que le capital ne se soustrait pas à la définition intégrée de tout produit : le capital instrumental est réel et monétaire. C’est incontournable et vérifiable dans le processus d’amortissement, au sein duquel (i) le capital monétaire est reproduit, (ii) transformé en revenu, et, dans le même mouvement, (iii) reconstitué pour être finalement (iv) réintégré dans le capital instrumental, parant ainsi à son usure et/ou son obsolescence. Dès lors, une seule conclusion s’impose : le capital monétaire est absorbé par le capital instrumental. Mais puisqu’il y a fusion du capital monétaire dans le capital réel (cf. Bernard SCHMITT, Inflation, chômage et malformations du capital, Economica, Castella, Albeuve, Suisse, 1984, p.515), logiquement, le capital monétaire ne devrait plus apparaître, dès lors que le profit est investi. Cela n’est pas le cas. En effet, l’émission des salaires destinés à rémunérer les travailleurs-producteurs des biens instrumentaux constitue d’une part l’achat par les firmes de ces biens d’investissement dans la dépense du profit, mais aussi, d’autre part, la formation d’un nouveau revenu qui se trouve dans les mains de ces travailleurs.

 

LE CAPITAL MONÉTAIRE FAIT FACE, NÉANMOINS, AUX BIENS-SALAIRES STOCKÉS

 

Tout travailleur obtient d’abord le produit en monnaie avant que de retirer le produit sous forme réelle. Or, ce sont les entreprises qui sont immédiatement propriétaires des biens-capitaux dans l’opération de dépense de leur profit. Par conséquent, les titulaires de revenus ne peuvent obtenir les biens-capitaux en monnaie, car jamais ils ne pourront les avoir en possession. Le revenu obtenu par ceux-ci est donc, en quelque sorte, « dénaturé », les travailleurs n’obtenant en fait qu’un capital monétaire. Ce dernier est corrélatif au stock de biens-salaires constitué en première période lors de la formation du profit monétaire par épargne forcée. Le capital monétaire est donc présent au sein du capital instrumental qui l’a absorbé et, additivement, face aux biens-salaires stockés, donc sous forme de titres. Il est donc simultanément présent dans l’ensemble des entreprises et dans l’ensemble des titulaires de revenus.

 

L’INFLATION EST INHÉRENTE AU MÉCANISME DE L’INVESTISSEMENT

SELON LEQUEL LES BIENS-CAPITAUX SONT ACHETÉS DEUX FOIS AU LIEU D’UNE

 

Cela ne constitue nullement un dysfonctionnement de l’économie. C’est, en reprenant le terme médical employé par Bernard SCHMITT – qui est, soulignons-le, comme son étymologie nous l’indique, une branche de la logique – une « pathologie » inhérente à son fonctionnement même. La raison est dans le paiement de salaires Sc par prélèvement dans les profits-fonds. Or, la conception logique de l’existence même du profit exige cette double présence, au sein de l’économie, du capital monétaire. De même, l’investissement est nécessaire au système économique. L’inflation lui est donc inhérente. Et le problème réside dans le fait que les biens-capitaux sont achetés deux fois au lieu d’une. En effet, ils sont achetés une fois par les titulaires de revenus salariaux, dans la mesure où les profits sont puisés dans les salaires émis initialement et dépensés pour financer l’investissement, et une deuxième fois par les entreprises, puisque les profits étant des salaires transférés, les moyens de production sont forcément identiquement des biens transférés. Le fondement analytique de ce double transfert est la double nature du capital, réel et monétaire. Le capital monétaire ne peut être transféré sans le capital réel, contrairement à ce que laisserait supposer l’observation de l’économie, en constatant « (…) une sorte de « réification », c’est-à-dire d’apparition d’une « chose » ayant un prix d’échange par elle-même. C’est alors une sorte de duplication du capital. Le capital réel (biens de production) est un élément dont la cotation existe. Et le capital financier (actif financier non liquide) est un autre élément dont la cotation existe par ailleurs. L’image financière du capital réel n’était pour l’économie politique originaire qu’une image. Les pratiques financières contemporaines ont donné corps à cette image ; elle est devenue un élément réel » (Jacqueline FAU, La rémunération du capital et de la monnaie. Smith, Keynes et les autres…, Cujas, Paris, 1977, p.118). Les entreprises s’approprient ainsi les moyens de production. Autrement dit, c’est parce qu’il y a inflation qu’il y a appropriation du capital instrumental. Pour éviter l’inflation, il faudrait que toute émission de salaires soit initiale, que l’investissement soit le fait des titulaires de revenus, qui seraient ainsi propriétaires des moyens de production déposés en entreprises. Mais tout titulaire de revenu-investisseur ne serait-il pas contraint de mettre ses biens-capitaux à la disposition d’un ensemble de travailleurs, les moyens de production étant, par définition, utilisés lors de plusieurs processus de production et donc par plusieurs travailleurs ? « Il n’est que trop évident que des travailleurs privés de moyens de production ne peuvent effectuer aucun travail ni être les éléments d’aucune division marchande. Une telle fraction de la société ne saurait produire aucune marchandise, pas même leur peau destinée à être tannée » (Carlo BENETTI et Jean CARTELIER, « Le capital comme extension de la marchandise : une contradiction de l’économie politique », Materiali filosofici, 1982). Or, le rassemblement de ces agents autour des biens instrumentaux ne constitue-t-il pas une entité juridique appelée « entreprise » ? Le fonctionnement même de l’économie impose cette organisation. C’est elle qui la définit.

Remarquons que l’inflation définie dans l’opération d’investissement, si elle est fondamentale, n’est pas pour autant très grave. Le capital s’use et devient obsolète. Il s’auto-détruit, en quelque sorte. L’inflation n’est donc pas immuable. Cependant, nous savons que le système économique comprend un mécanisme lui permettant d’assurer le maintien du capital dans le temps continu. Il s’agit de l’opération de l’amortissement. L’amortissement du capital ne pérennise-t-il pas l’inflation ?

 

AMORTISSEMENT DU CAPITAL FIXE ET INFLATION

 

Contrairement à l’inflation d’investissement, dont on peut relever le caractère ponctuel, l’inflation d’amortissement est automatique, car maintenue de période en période. L’inflation est profondément inhérente au mécanisme économique de l’amortissement, ce qu’avait pressenti KEYNES : « La cause fondamentale de l’état de crise tenant à la hausse du coût d’usage lié à la concurrence (e. g. l’obsolescence réduit la durée de vie morale des équipements productifs) (…) il faut éviter l’alourdissement inutile de l’appareil productif et la mise au rebut prématurée d’une partie des équipements » (Michel ZERBATO, « Introduction. Keynes ou la socialisation libérale », Keynésianisme et sortie de crise. Keynes contre le libéralisme ?, Dunod, Bordas, Paris, 1987 p.9).

 

« BIENS-PROFITS » ET « BIENS D’AMORTISSEMENT » :

LE CONCEPT DE « PRODUCTION DUALE »

 

Par nature, les biens d’amortissement sont produits pour pallier l’usure et/ou l’obsolescence des biens-capitaux. Autrement dit, les biens d’amortissement fusionnent logiquement avec les biens-capitaux. On en induit que les titulaires de revenus ne peuvent en aucun cas se trouver propriétaires des biens d’amortissement, puisque les biens-capitaux sont appropriés par les entreprises. Nous pouvons conclure dès maintenant à une pérennisation de l’appropriation qu’imposent les firmes aux titulaires de revenus initiaux par le mécanisme de l’amortissement. Nous savons, en effet, que les biens d’amortissement sont financés par captation de salaires à l’intérieur d’une période de production p : désignons par Ss les salaires émis dans cette période p pour produire des biens-salaires, et Sa les salaires émis dans la même période p pour la production des biens d’amortissement ; Ss et Sa forment l’ensemble exhaustif des salaires émis en p, en faisant abstraction, pour ne pas surcharger le raisonnement, de tout investissement net dont le financement serait assuré, dans la période p, par des profits monétaires réalisés antérieurement. Or, en désignant les unités de salaires monétaires formant la valeur des biens-profits par Sp, nous remarquons, d’une part, que Ss symbolise en fait la valeur numérique des biens-salaires qui seraient produits si toutefois la production des biens d’amortissement (Sa) n’avait pas pour effet (i) d’annuler une partie (égale à Sa) de la production de biens-salaires, et (ii) de la remplacer par la production d’une nouvelle catégorie de biens ( les biens-profits (Sp) ; nous concluons, d’autre part, que, la production des biens d’amortissement ayant pour effet de prélever les salaires Sp dans les salaires Ss, l’économie produit, par conséquent, au sein de la période p, des biens d’amortissement pour une valeur de Sa, des biens-salaires pour une valeur de (Ss – Sp), et des biens-profits pour la valeur Sp (égale à Sa) unités de salaires monétaires (cf. B. SCHMITT, op. cit., p.519). L’opération d’amortissement transforme donc, elle aussi, une partie du revenu en capital monétaire au sein de l’ensemble des titulaires de revenus. Les producteurs des biens d’amortissement obtiennent donc finalement dès l’émission des salaires, des salaires vides dans toute – et seulement – la mesure des profits d’amortissement. L’amortissement du capital fixe apporte donc aux titulaires de revenus un capital monétaire à la place d’un revenu, c’est-à-dire un titre sur les biens-profits produits dans la période. On peut définir les biens-profits comme tous les biens qui sont immédiatement appropriés en nature (par les entreprises) et non d’abord en monnaie comme les biens-salaires. La production de biens-profits, nécessaire à l’existence même de l’amortissement du capital fixe, et ce, parce que le prix de vente des biens-salaires de chaque période comprend le coût de production des biens d’amortissement, est ainsi, ce que l’on peut appeler, avec Bernard SCHMITT, la « production duale », dans le sens que, a piori « périphérique », elle vient se « greffer » au mouvement productif « initial » de la période. Les biens-profits sont donc tous les biens produits de façon duale.

 

EXPLICATION DE L’INFLATION

 

Le mécanisme de l’amortissement se distingue nettement de celui de l’investissement net, dans le sens que les salaires émis au sein de la production duale sont vides non seulement parce qu’ils forment un capital monétaire et non un revenu – comme c’est le cas pour le processus d’investissement – mais aussi, et surtout, parce qu’ils ne correspondent à aucun capital réel sur lequel le pouvoir d’achat des titulaires de revenus pourrait s’exercer. « La production duale émet des salaires qui sont vides au double titre du revenu et du capital » (B. SCHMITT, ibid., p.522).

L’inflation – conçue comme différence entre le revenu nominal et le revenu réel – ne peut être constatée que dans une hausse des prix au sein du processus d’amortissement. « Les salaires vides partagent instantanément la substance ou le corps des salaires pleins. La somme du « pouvoir d’achat » des salaires émis par les deux secteurs est ainsi uniformément répartie entre toutes les unités de salaires bien qu’elle soit équivalente aux seuls biens produits dans le premier secteur » (B. SCHMITT, ibid., p.536). Expliquons-nous : le prix des biens-salaires excède leur valeur de toute la mesure des unités de salaires distribuées en rémunération de la production des biens-profits. On constate une différence positive entre le prix et la valeur des biens-salaires parce que l’inflation se produit dans un flux unique, alors que le flux de l’investissement net se dédouble en deux flux distincts, témoins de deux opérations : l’achat des biens-capitaux, puis leur transfert aux entreprises. Posons que Pp (et identiquement Sp) est la somme des biens-profits en nature (et en monnaie) produits dans la période p. En tenant compte de la production duale, nous savons que les biens d’amortissement sont des biens-salaires ; dès lors, la somme Ss des salaires gagnés dans la production des biens-salaires comprend la production des biens d’amortissement (Pa ou Sa). La production totale apporte donc les revenus nominaux (Ss + Sp), mais elle n’apporte que les revenus réels Ss. Autrement dit, les biens-salaires ont une valeur égale à Ss, mais un prix de (Ss + Sp) unités de salaires. Les deux secteurs de l’économie sont ainsi clairement définis : dans le cas de la production duale, l’inflation se produit dans le flux unique de la « valorisation » des biens-salaires, puisque les titulaires de revenus perçoivent (Ss + Sp) unités de salaires, mais dont le contenu réel est la mesure de Ss unités de salaires seulement : la différence est la somme des biens-profits que les entreprises acquièrent directement en émettant des revenus nuls – et, par là même, un capital monétaire nul – sur les travailleurs ; c’est ce que l’on peut appeler un « profit d’inflation », en reprenant la terminologie de KEYNES. « L’analyse se rapproche ainsi beaucoup de la « révolution keynésienne ». Dans son Treatise on Money, Keynes distingue le « profit normal » du « profit d’inflation ». Le profit normal est la part des dividendes, des intérêts et des rentes. Seule la partie non redistribuée des salaires est captés est génératrice d’inflation. Mais le véritable profit inflationniste est engendré par la production duale, qui vérifie le célèbre « widow’s cruse » : la formation du profit est donnée dans l’action même de sa dépense« . Seul l’amortissement du capital fixe permet ainsi de poser une distinction claire et définitive entre les biens de consommation et les biens d’investissement, en révélant l’existence de rémunérations profondément vides, les revenus de la production duale étant purement et simplement dérivés de la production initiale.

 

EXPLICATION DE L’INFLATION PAR LA DISTINCTION

– INDUITE DE CELLE DE DEUX SECTEURS DANS L’ÉCONOMIE –

DES ÉMISSIONS DE « FORMES PLEINES » ET DES ÉMISSIONS DE « FORMES VIDES »

 

Nous pouvons, comme KEYNES ou MARX, distinguer deux secteurs dans l’économie, les travailleurs du second secteur travaillant « gratuitement ». Les revenus émis dans le premier secteur (« central ») sont partagés entre tous les travailleurs, du premier comme du second secteur. On peut définir l’émission de « formes pleines » dans le premier secteur, et de « formes vides » dans le second. KEYNES sut déterminer, en reprenant et affinant l’analyse sectorielle de MARX, de façon précise la nature des produits achetés par les différentes catégories d’agents économiques en s’appuyant sur l’hypothèse de l’existence de deux secteurs dans l’économie. Ainsi, toute dépense des ménages sur le marché des biens et services est considérée comme une dépense de consommation, alors qu’elle constitue un investissement si elle est effectuée sur ce même marché mais par les entreprises (cf. J.M. KEYNES, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Payot, 1971, pp.81, 92).

 

L’ÉCART INFLATIONNISTE EST DÉFINI ENTRE « COURONNE » ET « NOYAU »

LA CAUSE DE L’INFLATION CONCERNE EXCLUSIVEMENT LA « COURONNE »

 

La partition de l’économie en deux secteurs impose la conception de salaires vides. Et c’est l’amortissement du capital fixe – la production duale – qui induit la crise économique. Remarquons qu’il est incorrect d’incriminer la monnaie elle-même, comme nous pouvons souvent l’entendre. « Comme David Ricardo l’avait pressenti, l’inflation est une maladie de la monnaie : au lieu de ne s’étendre qu’au produit disponible, les revenus nominaux excèdent le produit dans toute la mesure de la production du deuxième secteur. Il serait cependant inexact de dire que l’inflation est un phénomène purement monétaire. Dans les économies monétaires, toutes les grandeurs appartiennent simultanément aux deux mondes, nominal et réel. L’inflation n’est pas non plus monétaire en ce sens que les banques ne créent pas trop de monnaie. L’inflation est entièrement due à un « mécanisme » réel, l’amortissement du capital fixe. Et les banques sont tout à fait « innocentes » : les entreprises émettent les salaires du deuxième secteur » (B. SCHMITT, op. cit., p.535). L’écart inflationniste ne peut être expliqué que par la production (de biens-profits) du deuxième secteur, c’est-à-dire de la « couronne ». La production du premier secteur – le « noyau » – a pour résultat les biens-salaires. Nous savons que toute la monnaie émise dans l’économie est dépensée, y compris celle issue de la production duale. C’est ce qui explique la formation du profit, donc la production duale, et confirme le caractère purement nominal des revenus du second secteur. Étant purement nominaux, les salaires versés dans ce secteur impliquent que le travail fourni soit « gratuit ». La monnaie émise dans la couronne, avec celle émise dans le noyau, est ainsi dépensée dans le noyau. Face aux biens-salaires, on constate ainsi l’existence des salaires leur correspondant parfaitement et, en sus, ceux émis dans la couronne. Il y a bien un écart inflationniste, mesure exacte de la production duale. Par conséquent, non seulement la couronne définit l’inflation, mais elle définit également la mesure exacte du travail gratuit. Le secteur dual atteint ainsi le secteur initial au cœur de son activité productive.

 

LA CONSÉQUENCE DE L’INFLATION CONCERNE EXCLUSIVEMENT LE « NOYAU »

 

L’inflation a sa source dans le second secteur ; elle ne touche néanmoins que le premier secteur, tout cela dans le parfait respect de l’identité de SAY dans chacun de ces deux secteurs : prix et valeur des « biens-salaires » sont globalement parfaitement égaux. Posons pour le montrer brièvement les notations suivantes :

Valeur des biens-salaires : x.

Valeur des biens-profits : y.

Ensemble des revenus dépensés sur le marché des biens-salaires : x + y.

Écart inflationniste global constaté sur le marché des biens-salaires : y.

Autrement dit, et par conséquent :

Prix nominal des biens-salaires = x + y unités de monnaie.

Valeur réelle des biens-salaires = x unités de monnaie.

Le prix nominal des biens-salaires comprend le prix des biens-salaires et le prix des biens-profits.

Prix réel des biens-salaires = x unités de monnaie.

Symétriquement, la valeur nominale des biens-salaires doit comprendre la valeur réelle des biens-profits, puisque la production duale s’impute sur la production initiale.

Valeur nominale des biens-salaires = x + y unités de monnaie.

Le prix et la valeur des biens-salaires sont donc globalement parfaitement égaux. On peut pareillement montrer que le prix et la valeur des « biens-profits » sont globalement parfaitement égaux, les deux mesures des biens-profits – nominale et réelle – coïncidant nécessairement, parce que les biens-profits sont achetés sur le marché des services producteurs, donc exactement à leur coût de production. On ne peut définir logiquement aucun écart inflationniste sur les biens-profits. Cet écart ne peut se concevoir que sur les biens-salaires, d’autant plus qu’ils sont achetés, eux, sur le marché des produits, et donc peuvent subir une non-adéquation de leur prix nominal et de leur valeur réelle.

 

LE CHÔMAGE EST DÉFINI ENTRE « COURONNE » ET « NOYAU »

 

Voilà ce qui permet d’expliquer l’état de crise – l’inflation, « masquée » par la rigueur salariale, et le chômage, expliqué par la loi de la baisse tendancielle du taux de profit développée par MARX. En effet, la production duale étant greffée à la production initiale, le capital « se nourrit » de celle-ci pour se perpétuer. La rémunération du capital accumulé dans le secteur dual – les profits monétaires – provient du secteur initial – les profits étant absorbés dans l’émission duale de salaires rémunérant les producteurs de biens-profits. Toute la question est donc de savoir sir les entreprises peuvent trouver dans la vente des biens-salaires un profit suffisamment important pour maintenir le capital fixe toujours plus sur-accumulé. Quel obstacle les entreprises peuvent-elles rencontrer dans leur recherche d’un profit en proportion croissante du revenu disponible dans l’économie ? La solution relève du simple bon sens. Les travailleurs du second secteur sont rémunérés à partir des salaires initiaux captés constitutifs, en quelque sorte, d’un « fonds des salaires ». Les biens-salaires correspondant au fonds dépensé peuvent être achetés par ces salariés dans la dépense de leur capital monétaire. Or, ce capital monétaire ne peut permettre d’alimenter le fonds des salaires, car les travailleurs rémunérés à partir du fonds le perçoivent de façon définitive. Le fond des salaires ne peut donc être alimenté que par captation de salaires initiaux. En toute logique, il est donc impossible que les revenus de transfert s’étendent à plus de la moitié des revenus gagnés dans la production des biens-salaires. Ajoutons que comme le profit net ne peut pas être supérieur à la moitié de la production, l’amortissement du capital est forcément limité au tiers de celle-ci (comme l’investissement supplémentaire). La baisse tendancielle du taux de profit rend le rendement du capital fixe insuffisant, et pousse donc les entreprises à cesser tout investissement de biens-profits générant la sur-accumulation. L’inflation se traduit dès lors par le chômage. Mais pourquoi ne produiraient-elles pas alors des biens-profits pour les vendre aux titulaires de revenus salariaux et non-salariaux ? Dans ce cas, ils forment, en quelque sorte, des biens-salaires du secteur dual. Le problème réside dans l’écoulement de ces biens-salaires du second secteur, dans la mesure où, écoulés dans l’émission des salaires de ce secteur, ils n’en sont pas pour autant revendus. L’écoulement définitif de ces biens ne peut donc être assuré que s’ils sont écoulés deux fois. L’explication du déficit de l’écoulement global trouve là sa source, dans le respect de l’identité de SAY. Car la loi de SAY stipule que tout revenu créé est dépensé, mais – implicitement – une fois ! Nous pouvons donc logiquement constater une insuffisance de revenus dans l’économie, dès lors que des biens doivent être, par nature, écoulés deux fois. Formalisons quelque peu la démonstration, pour conclure, afin de bien visualiser le raisonnement :

P1 : produit du premier secteur et R1 : revenu émis dans le premier secteur ;

P2 : produit du second secteur et R2 : revenu émis dans le second secteur.

Tous les revenus salariaux et non-salariaux du premier secteur (R1) sont nécessaires à l’écoulement des produits du premier secteur (P1). Il s’ensuit que les biens-profits (P2) sont écoulés par la dépense des revenus émis dans le second secteur (R2) en rémunération afférente à la production des biens-profits. Tous les biens-profits sont ainsi écoulés sur le marché des services producteurs (dans la « sphère de la production »), sauf ceux qui apparaissent sur le marché des produits (dans la « sphère de la circulation »), du fait de la loi de la baisse tendancielle des profits :

P3 : biens-profits de circulation = biens-salaires du secteur dual.

R1 est absorbé par l’écoulement de P1. R2 est absorbé par l’écoulement de P2. Dans l’écoulement de P2, on constate l’écoulement de P3, puisque P3 fait partie de P2. Cependant, pour assurer la revente de ces biens-salaires du secteur dual, P3 doit être écoulé encore une fois. Face à cette seconde présence physique de P3, plus aucun revenu n’est disponible pour assurer son écoulement, dans la mesure où le revenu correspondant R3 est inclus dans R2 et déjà dépensé. Aucun revenu ne peut être dépensé définitivement deux fois. Le déficit de l’écoulement global existe dans toute la mesure de P3. La totalité du produit de la période (P1 + P2) est bien parfaitement écoulée, conformément à l’identité de SAY. Et le fait que P3 ne puisse trouver aucun débouché ne l’infirme aucunement, puisque P3 a déjà été écoulé au sein de P2.

Puisque les entreprises ne peuvent pas trouver dans l’économie les revenus nécessaires à l’écoulement de P3, elles n’ont aucun intérêt à produire les biens-salaires du second secteur, puisqu’ils ne peuvent que rester invendus. Or, ces biens ont été produits et jetés dans la circulation parce que les firmes ne pouvaient plus investir les biens-profits pour sur-accumuler au sein de la sphère de la production. Le fonctionnement même du capitalisme impose aux entreprises de cesser de produire P3 et donc de licencier les travailleurs qui, maintenus dans leur emploi, auraient produit ces biens-salaires du second secteur. Le chômage est bien inhérent au fonctionnement même du système économique de production capitaliste, constitué d’une part, d’un secteur « central », primaire, « initial » de production de biens (et services) de consommation et de biens d’investissement, et, d’autre part, d’un secteur « périphérique », secondaire, « induit » car « greffé » au premier, de production de biens d’amortissement. Cette partition macroéconomique constitue le fondement d’une explication théorique de la crise.

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