LITTERATURE / TRANSFUGES par Stéphane TUPINIER

« Au-delà d’un certain point, on ne peut plus revenir en arrière. C’est ce point-là qu’il faut atteindre« 

(Franz KAFKA).

Loin des censeurs qui dénoncent dans la fuite l’infamant abandon, la lâche démission, le dos tourné aux responsabilités, la fuite et son désir, en poésie ou en prose poétique, inspire ce parcours à travers un rêve de vie, un choix esthétique, une posture littéraire.

Obéissant à une double tentation, l’expansion en largeur ou la traversée en profondeur, le vague ou la densité, la poésie de la fuite se conjugue à la fantaisie, au silence ou à une révélation.

 

ÉLÉVATION

 

Dans une imagination hantée par les valeurs héroïques, la fuite revêt l’aspect trivial de la dégradation, de la perte d’énergie contre laquelle le courage doit lutter. Fabrice dans La Chartreuse de Parme n’aura de cesse, pour conjurer ses peurs et les présages, d’interroger ses actes : a-t-il été lâche en quittant, déguisé, sa première prison ? Cet enfermement que les signes lui désignent comme inévitables lui fait-il peur ? Son errance, après un meurtre stupide fait de lui un éternel fuyard, s’esquivant de ville en ville dans la première partie du récit.

Opposée aux valeurs du héros la fuite ? Cela dépend. Car ce n’est que lorsqu’il aura trouvé sa geôle – la Tour Farnèse – que, gravement, il éteint tout désir d’évasion dans son cœur ; la seule échappée ardemment souhaitée est verticale, vers l’amour de Clélia !

Ascension contre fuite en avant.

 

ESQUIVE

 

Il y aura évasion cependant car l’art de la fuite c’est l’esthétique de la surprise, se dérober, s’absenter, refuser la répétition, la règle, ou plutôt jouer avec en de multiples variations. Art de la fantaisie et de la fugue, transformations en liberté, sans solution de continuité. En musique, saut d’une tonalité à l’autre, « sans que l’auditeur ait pu déceler l’instant où s’est opérée la métamorphose » (Bernard WERBER, Encyclopédie du savoir relatif et absolu). La poésie libérée se fait fluide, musicale – le vers impair de VERLAINE – mais découvre surtout à travers le « tremblé » des mots, les franges imprévisibles de leur sens, leurs interactions en réseaux, un pouvoir d’évocation singulier car :

« Le sens trop précis rature

Ta vague littérature »

(MALLARMÉ, Hommage).

 

CHIMÈRES

 

Pour le symbolisme et à travers lui, toute démarche artistique qui s’inscrit dans la recherche d’un absolu artistique, à la tentation du sacré, la fuite est bien le point d’articulation du couple Réel / Imaginaire, riche d’innovations esthétiques et littéraires. C’est l’envolée provisoire de la phrase de MALLARMÉ, tentative fugace et tôt oubliée pour des balancements plus subtils :

« Fuir ! là-bas fuir ; je sens que les oiseaux sont ivres !

D’être parmi l’écume inconnue et les cieux »

(Brise marine).

C’est, après les multiples fugues de RIMBAUD, l’aventure avec VERLAINE, le refus de la « vieillerie poétique » jeté en style coupé, tranchant, fulgurant, celui des Illuminations :

« Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs.

Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.

Assez connu. Les arrêts de la vie. (…) »

(Départ).

Ellipses explosives, traits de feu des métaphores, flashes descriptifs et énergie pure des formes infinitives accomplissent la prose unique de l’exploration de l’inconnu qui se vit d’abord comme un renoncement au quotidien.

 

ÉPANCHEMENT

 

Pas seulement imaginaire, la fuite : les départs véritables, exils volontaires, fécondent les univers des poètes. Comme une respiration cadencée qui réclame son mouvement d’expansion, fuir c’est se répandre dans le monde, sans attendre qu’il vienne à soi, de peur de manquer quelque chose, mettant, pour de vrai, son courage à l’épreuve.

Image géologique d’un monde ossifié et sec refusé pour SAINT-JOHN PERSE dans Vents :

« Ha ! Qu’on m’évente tout ce loess !

Ha ! Qu’on m’évente tout ce leurre !

Sécheresse et supercherie d’autels.

Les livres tristes, innombrables, sur leur tranche de craie pâle. (…)

S’en aller ! S’en aller ! Parole de vivant !« .

Paradoxe savoureux pour CENDRARS : fuir, distendre les liens pour mieux les goûter, galvaniser sa volonté en injonctions énergiques :

« Quand tu aimes il faut partir

Quitte ta femme quitte ton enfant

Quitte ton ami quitte ton amie

Quitte ton amante

Quitte ton amant… »

(Tu es plus belle que le ciel et la mer).

Le monde est là, bien réel et il n’est que d’en contempler les facettes pour éprouver sa propre existence.

 

ÉGAREMENT

 

Affoler la boussole, égarer ses repères, brouiller les pistes, se perdre dans une recherche labyrinthique d’où l’on n’émerge plus, muet ou mort : au bout de la fuite y a-t-il autre chose que le silence ? Silence, extinction de la poésie pour RIMBAUD dès son point de fuite trouvé, au Harar.

Fuite de Kit Moresby, l’héroïne de The Sheltering Sky, de Paul BOWLES, en plein désert marocain, devant son passé, devant la mort de son époux, devant cette hantise qu’elle n’a pas su conjurer. Oubli de sa propre existence et choix irraisonné de suivre la caravane de Touaregs pour s’enfoncer un peu plus dans l’intense brûlure du désert. Point de non retour – elle échappe ainsi à toutes les recherches – cette fuite ultime sera pourtant la bonne, celle d’où naîtra une nouvelle femme, lucide, libérée des obsédantes prémonitions qui obscurcissaient sa vie :

« Une étrange intensité naissait en elle (…). Désormais, au lieu de subir les présages, elle les créerait elle-même, elle les incarnerait« .

MILIEU

Expansion puis recentrage, départ vers le large puis traversée en profondeur, deux auteurs ont particulièrement exploité, dans une prose cadencée, cette alternance.

Mouvement jubilatoire de l’échappée pour ROUSSEAU dans Les rêveries du promeneur solitaire. Le pays des chimères se conjugue ainsi à la circonscription dans sa petite île, à l’absorption dans ses détails botaniques et finalement, la possession de soi dans une rêverie fluide et apaisée, livrée au lecteur dans son rythme rassérénant :

« Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser« .

Délice de la solitude parfaite, du sentiment pur de l’existence procuré ici par l’écran protecteur de la nature.

« Bien alterné » est une expression emblématique de la poésie de SEGALEN. Le départ est tout d’abord le seul mouvement qui permette d’activer le couple Réel / Imaginaire et d’échapper à l’entropie (« une pâte tiède ») de vérifier l’existence du monde hors de la chambre, ainsi dans Équipée :

« C’est pour en finir avec cela et l’emprise du bon gros Réel que je me dépars ainsi de ce pays peuplé de couleurs immobiles et des seules musiques« .

Nécessité d’innovation, de subversion dans l’art et la littérature d’où cette prose poétique, dure serrée, monument érigé contre la dispersion.

D’où aussi le mouvement de retrait, le retour au centre géographique et ontologique qui fait l’originalité de cette pensée de l’ailleurs. Après les cinq directions nécessaires à l’appréhension de DIVERS – « Les remous pleins d’ivresse du grand fleuve Diversité » (Conseils au bon voyageur) – l’ultime traversée du Milieu permet de rassembler les énergies centrifuges pour les faire converger :

« Mais, perçant la porte en forme de cercle parfait ; débouchant ailleurs : (au beau milieu du lac en forme de cercle parfait, cet abri fermé, circulaire, au beau milieu du lac, et de tout).

Tout confondre, de l’orient d’amour à l’occident héroïque, du midi face au Prince au nord trop amical, pour atteindre l’autre, le cinquième, centre et Milieu

Qui est moi »

(Perdre le Midi quotidien).

Entreprise éminemment hasardeuse pour une fuite très ordonnée en plusieurs directions. Sans aller jusque là, la poésie comme aventure profonde, traversée de l’idée du sacré et travaillant les secrets du langage se nourrit de cette nécessaire rupture, de cette échappée quand elle fait irradier les mots, rompt la syntaxe.

Mais le virtuel resterait une coque vide sans l’expérimentation du réel : il faut vivre la fuite, mobilisatrice d’énergie. Embrasser les visages du monde, quitter pour mieux rester, retourner la pierre du quotidien avec à l’horizon, la certitude d’une résistance ultime :

« Car l’objet que les deux bêtes se disputent, l’Être, en un mot, reste fièrement inconnu »

(Équipée).

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