LITTERATURE / L’OBSESSION ÉROTIQUE DES MARQUES (Au sujet de La nuit est vierge de Jaime BAYLY(1)) par Nicolas BALUTET

Il y a de cela déjà un ou deux ans, la campagne publicitaire des Jeans Jean-Paul GAULTIER mettait en scène, sur fond d’éléments à la fois rockers et japonisants, trois mannequins, deux hommes et une femme. Directement inspiré du style de Trademark, l’attention du lecteur se portait tout naturellement non pas sur le physique des mannequins intrinsèquement déjà assez attirant mais sur l’ombre du sexe quelque peu turgescent de l’un et sur le fessier rebondi de l’autre, mis en valeur par les jeans dont il est question ici. Cette anecdote n’a d’autre fin que de rappeler une constatation troublante : les vêtements sont partie intégrante de l’érotisme.

Que voilà un mot magique qui sous-tend tout un imaginaire lové dans la douceur de l’alcôve ou d’ailleurs… L’écrivaine uruguayenne Cristina PERI ROSSI explique dans ses Fantaisies érotiques que l’érotisme est « à la sexualité ce que la gastronomie est à la faim : le triomphe de la culture sur l’instinct« (2) En cela elle partage l’avis d’Octavio PAZ pour qui si « La sexualité régit la reproduction des animaux et de nombreuses plantes […] l’érotisme est la forme que la sexualité adopte dans l’espèce humaine. L’érotisme n’est pas naturel : il s’insère dans le monde, la culture« (3) Dès lors l’érotisme est un fait culturel, il est appris, acquis, ce qui comporte en soi l’idée de transmission consciente ou non, par reproduction, de la part d’un groupe déterminé.

Le « groupe » qui m’intéresse ici est celui des homosexuels car la culture gay véhicule, dans le monde entier grâce aux moyens modernes de communication, un ensemble d’idées et de valeurs et parmi elles une certaine vision de l’érotisme(4).

Je ne m’arrêterai pas sur ce culte du corps(5) présent depuis de nombreuses années et qui fit dire au poète espagnol Jaime GIL DE BIEDMA que « un corps [est] le meilleur ami de l’homme« (6) mais sur la valeur érotique qu’exercent les vêtements et plus précisément sur ceux qui sont griffés.

La fonction des vêtements et des marques en particulier est celle d’un indicateur de statut social, de position dans la société, d’appartenance à un groupe déterminé. Les homosexuels, communauté marginalisée jusqu’à une actualité récente, le comprirent rapidement et se servirent du langage des vêtements pour se reconnaître. Depuis les années 70 et les événements fondateurs de la conscience homosexuelle actuelle (je pense aux événements de Stonewall(7)), les homosexuels ont transformé des panoplies vestimentaires qui appartenaient à des groupes sociaux dont ils étaient exclus mais qui polarisaient leurs fantasmes sexuels. Dans le roman du jeune écrivain péruvien Jaime BAYLY (1965), La nuit est vierge (1997) qui reçut le XVème Prix Herralde du Roman, Gabriel Barrios, un jeune présentateur de télévision, bourgeois et hautain, fait référence principalement à trois marques pour séduire :

1. Les chaussures Timberland :

« Tu me regardas alors avec une infinie indifférence. Je portais ma petite veste noire et mes petites lunettes d’intellectuel et mon blue jean qui empestait la marihuana et mes petites chaussures Timberland qui étaient du dernier cri » (pp. 21-22) ;

« Okay, mets ton blue jean et tes vieilles chaussures Timberland » (p. 60).

2. Les costumes Armani :

« Je fais mine d’être distrait et je continues à conduire comme si de rien n’était, je me cache derrière mes Armani que je me suis acheté à Miami (n’est-ce pas chou que riment presque Armani et Miami ?) » (p. 41) ;

« Et j’enfourche mon vélo et je me mets mes Armanis pour ne pas passer pour un quelconque » (p. 45) ;

« Et mes petites cravates Armani » (p. 113).

3. Les caleçons Calvin Klein :

« Et je me suis acheté une infinité de caleçons Calvin Klein bien moulants pour qu’ils me soulignent les fesses rebondies et avides que m’a donné la mère nature » (p. 42) ;

« Mariano m’aida. il baissa son caleçon – il était blanc, Calvin Klein, et il était vieux, déchiré – » (p. 86).

Il n’est pas surprenant qu’apparaissent ces trois marques dans la bouche d’un personnage gay parce qu’elles sont devenues de véritables fétiches érotiques dans la communauté homosexuelle. Ces marques portées par l’objet du désir contribuent à la manifestation d’un processus d’identification : porter le même vêtement que celui qui cristallise nos rêves érotiques est comme le posséder symboliquement faute de le posséder concrètement. Ainsi s’explique le goût pour les chaussures Timberland, précurseur de la mode work-wear, c’est-à-dire de l’invasion du monde physique du travail dans les rues urbaines(8). En ce qui concerne les costumes Armani, je l’interprète comme la manifestation du chic, de l’élégance de la couture italienne et la manifestation d’une certaine supériorité liée au pouvoir de l’argent, ce qui concerne parfaitement Gabriel Barrios. Mais le cas le plus spectaculaire est celui des caleçons Calvin Klein. Très en vogue dans les années 90, ils symbolisent le retour à la blancheur, à la virginité, s’opposant au look ultra viril des moustachus des années soixante-dix. Popularisés par les mannequins et acteurs Marky MARK et Antonio SÁBATO JR et aussi par les acteurs du porno gay américain (FALCON en particulier), Calvin Klein véhicule de plus un discours basé sur la tolérance et la fierté de ce que l’on est, ce qui ne pouvait pas laisser indifférents les homosexuels(9).

Il est à remarquer enfin que les deux protagonistes, Gabriel et Mariano portent tous deux des caleçons Calvin Klein bien qu’ils n’appartiennent pas au même milieu social et qu’ils sont chers et difficiles à trouver au Pérou. C’est pourquoi Gabriel les achète à Miami(10). La différence entre les deux est que Gabriel possède « une infinité de caleçons Calvin Klein » tandis que Mariano, pour le moins, en a un, « vieux, déchiré« , ce qui montre qu’il l’aime beaucoup car il le met très souvent comme s’il était nécessaire de le posséder pour sentir que l’on appartient au monde gay.

 

Notes :

(1) BAYLY, Jaime, La noche es virgen, Anagrama, Barcelona, 1997. Les traductions sont les nôtres.

(2) PERI ROSSI, Cristina, Fantasías eróticas, Ediciones Temas de Hoy, Colección Biblioteca Erótica, Madrid, 1991, p. 39.

(3) PAZ, Octavio, Pequeña crónica de grandes días, F.C.E., México, 1990, p. 120.

(4) ERIBON, Didier, Réflexions sur la question gay, Fayard, Paris, 1999, p. 11.

(5) Le protagoniste de La nuit est vierge se lamente car il trouve son corps trop maigre : « Je me regardai dans le miroir et je me vis maigre, maigrichon et conservateur, comme dirait ma maman. pour dire vrai, ce que je vis ne me plut pas beaucoup. Ça m’emmerde de penser tous les matins devant mon miroir que j’aurais pu avoir un corps bien musclé comme celui tellement attirant de mon ami, Nicolas, le célèbre acteur. Mais non, moi je n’ai pas de bol, je suis condamné à rester maigre toute ma vie. Malédiction, ça m’apprendra à ne pas être allé au gymnase quand j’étais jeune, ça m’apprendra d’être un fainéant. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas fait cent mille mouvements d’haltères et d’abdominaux quand j’avais quatorze, quinze ans, l’âge où on développe sa musculature et on prend des formes et on devient tout dur et on tire son coup, comme le beau Nico, si musclé (sans parler de son petit cul) » (p. 36)… et rappelle l’importance du corps : « C’est bien meilleur de se donner au corps jeune, tout dur, musclé, d’un gamin athlétique et à l’esprit volage » (p. 45).

(6) GIL DE BIEDMA, Jaime, Las personas del verbo, Seix Barral, Barcelona, 1990, p. 148.

(7) Voir le film de Nigel FINCH, Stonewall.

(8) LEWI, Georges, L’odyssée des marques, Albin Michel, Paris, 1998.

(9) THÉVENIN, Patrick ; BALTESCO, Paul ; TRIEULET, Stéphane ; LESTRADE, Didier, « Les nouveaux mecs et leurs marques », Têtu, n°5, juillet-août 1996, pp. 76-83 et 113-114.

(10) Miami, ville gay par excellence, apparaît de nombreuses fois dans le roman, et toujours avec une hautaine nostalgie dans la bouche de Gabriel. Pour exemples : « Largue-toi à Miami et pourris-toi au milieu de toutes ces grosses en tennis et collants roses qui vont au mail de Dadeland pour dégoter les choses en sale » (p. 23) ;

« Et avec mes meilleurs vêtements achetés à Miami (parce que nous voyageons aussi à Miami de temps en temps car nous ne sommes pas non plus une quelconque classe moyenne qui achète ses vêtements dans les boutiques / putiques de Larco) » (p. 37) ;

« Je saisis ma bicyclette à vitesses et selle en toile que j’avais ramenée de Miami » (p. 38) ;

« Et alors tu finis par faire tes courses bimensuelles à Miami » (p. 42) ;

« Et au milieu de la méga fête, j’ouvre un petit champagne que j’ai rapporté de mon dernier voyage à Miami » (p 170).

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