LITTERATURE / DU DESIR AU PLAISIR… par Anne BERTONI

« Et quant à la connaissance des faits de la nature, je veux que tu t’y adonnes curieusement ;

qu’il n’y ait mer, rivière ni fontaine dont tu ne connaisses les poissons;

tous les oiseaux de l’air, tous les arbres, arbustes, et fructices des forêts, toutes les herbes de la terre,

tous les métaux cachés au ventre des abîmes, les pierreries de tout Orient et Midi, rien ne te soit inconnu« 

(RABELAIS, Pantagruel, Chapitre VIII).


Le désir : la convoitise, l’envie, le « goût de ». Mais finalement, que désire-t-on, pour quels motifs agissons-nous lorsque nous nous disons mués par le désir ? S’agit-il uniquement d’objets au sens large du terme, que l’on souhaite posséder, y-a-t’il intérêt à désirer ce qui fait déjà partie de notre environnement ?


LE DÉSIR DE CONNAÎTRE 

 

Si l’on pose d’abord le postulat du désir comme envie, il faut convenir que c’est du manque qu’il faut traiter. Quelque chose fait défaut à l’équilibre, on souhaite l’obtenir afin de retrouver une stabilité personnelle. Mais le désir est-il pulsion immédiate ou plutôt le fruit d’images accumulées qui donnent naissance à ce besoin de conquérir un territoire encore vierge ? Que désire-t-on ? A dater de quel moment un individu sait-il qu’il a le désir de quelque chose ?

Peut-on désirer ce dont on ignore l’existence ? Les débuts de la Renaissance, période d’activité foisonnante, marquent également les premiers grands voyages qui feront envisager notre planète bleue comme une terre aux ressources immenses. COLOMB, Vasco DE GAMA, MAGELLAN offrent à la réflexion et à l’imagination des horizons nouveaux. La soif et le désir de connaissance existent donc si on les amorce. L’apparition de l’imprimerie, « sœur des Muses et dixième d’elles » (DU BELLAY), facilite évidemment les échanges et les envies de découvertes. Pourtant, il semble important de définir davantage cette notion de désir ; si on désire ce que l’on n’a pas, il faut en revanche posséder au moins cette chance d’obtenir ce qui nous fait défaut. Ainsi, corrélative au désir, la notion d’espoir. On dit par lieu commun que ce dernier fait vivre, simplement parce qu’il permet le fantasme et donne à certains d’entre nous, parfois, de solides raisons d’exister. Désirer, c’est rêver à l' »inaccessible étoile« , transcender un rapport au monde dans ce qu’il pourrait avoir de meilleur. Envisager une forme de perfection.

De toutes les sources littéraires, la poésie est sans doute celle qui exprime le mieux le plaisir au travers de la métrique, de la liberté des vers, de cette alchimie unique qui fait rimer l’idée avec le mot.

« (…) Là est le bien que tout esprit désire

Là le repos où tout le monde aspire

Là est l’amour, là le plaisir encore« 

(DU BELLAY, L’Idée, L’Olive).

Évidemment, le désir du Beau rappelle ici la doctrine platonicienne ; effectivement, la philosophie grecque instaure, entre autres, les bases d’un besoin de dépassement de l’individu ; l’allégorie de la caverne chez PLATON montre bien que le corps empêche l’expression totale de l’individu et ce sonnet de DU BELLAY n’est pas exempt de cette nostalgie d’une âme allégée de son véhicule qui pénétrerait enfin le domaine des Idées.

On désire alors l’âme comme souffle de vie, comme l’étincelle jaillissante de la créativité. Parallèlement, le désir d’harmonie idéaliste épouse celui d’avec la nature. C’est l’éternel souci humain : s’ériger au-dessus de l’animal mais faire corps avec les éléments qui l’ont fait naître. Désirer, c’est avant tout, à la Renaissance comme en tout temps, vouloir s’intégrer de manière idéale au monde. Vouloir transcender sa condition, c’est aussi pour l’individu reconnaître sa fatuité et les faiblesses de sa condition :

« Rochers, bien que vous soyez âgés

De trois mille ans, vous ne changez

Jamais ni d’état ni de forme

Mais toujours ma jeunesse fuit

Et la vieillesse qui me suit

De jeune en vieillard

me transforme« 

(RONSARD, Odes, IV, 10).

Désir, élévation, puis nostalgie d’un éternel retour au temps. Si les auteurs du XVIème siècle célèbrent la Nature, il faut sans doute y voir, en dehors du désir de respecter les modèles anciens, un besoin de reconnaissance pour le monde. En effet, l’observation permet au poète de ne pas se complaire dans une supériorité intellectuelle mais de sans cesse rappeler que l’homme est avant tout un élément parmi tant d’autres. C’est le désir de participer, et peut-être le point d’orgue à l’instinct vital animé par les Muses.

Par conséquent, le désir de l’autre va de soi ; il s’intègre au vœu d’harmonisation du poète. Désirer l’autre, c’est tout faire pour conjurer la finalité mortelle de la condition humaine, c’est une autre forme de transcendance et un besoin de reconnaissance. Magnifié, celui-ci permet à certains de persister dans l’existence, laisser l’amour alors qu’on meurt, même dans son souvenir, c’est extérioriser le témoignage d’un passage dans la vie. Désirer alors, c’est un peu se désirer soi-même.

« (…) Je serai sous la terre,et, fantôme sans os,

Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;

Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.

Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain ;

Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie« 

(RONSARD, Sonnets pour Hélène, II, XLIII).

La poésie est l’écriture du désir. On pourrait choisir d’autres temps, différents auteurs, tout donnerait cette même impression de « vouloir ». L’originalité de DU BELLAY et RONSARD réside, entre autres, à l’époque à laquelle ils appartinrent. A savoir que leur désir d’élévation poétique est réellement le fruit de diverses influences qui font du poète un individu d’expérience et sa vie le terrain de ses propres tentatives. Il serait hasardeux et sans doute inexact de prétendre qu’ils ont désiré leur mort, mais en tous les cas, ils choisirent de l’observer : à travers les siècles, ils transmettent un des plus beaux cadeaux qui soient. Leur désir de curiosité, intact, et parfois davantage :

« (…) Si les hommes pensaient à part eux quelquefois

Qu’ils nous faut tous mourir et que même les Rois

Ne peuvent éviter de la Mort la puissance

Ils prendraient en leurs cœurs un peu de patience.

Sommes-nous plus divins qu’Achille ni qu’Ajax

Qu’Alexandre ou César, qui ne se surent pas

Défendre du trépas bien qu’ils eussent en guerre

Réduite sous leurs mains presque toute la terre (…) ? »

(RONSARD, Les Hymnes, Livre III).

 

LA MISE EN SCÈNE DU DÉSIR 

 

Dès lors le plaisir, pourrait-on penser tout d’abord, est l’aboutissement créatif du désir, sa mise en actes. Ainsi, de RONSARD ou DU BELLAY à RACINE et MOLIÈRE, il n’y aurait qu’un pas et quelques dizaines d’années. Si cela était, tout serait harmonieux et on le saurait.

En effet, le désir est magnifié dans la forme tragique du théâtre, et ce, depuis SOPHOCLE (Vème siècle avant notre ère) qui, par les nouveautés qu’il imposera au genre, laissant notamment de plus en plus de place au débat, introduisant un troisième acteur, augmentant le nombre des choreutes, fera littéralement descendre le désir « du ciel sur la terre » : désir d’aimer, de tuer, mais désir fatal en tous les cas où la volonté, jumelle du désir, motive chacun des actants et le précipite la plupart du temps dans les méandres de la passion. La confusion humaine entre le désir et la possession trouve ainsi ses premiers échos dans les lignes de l’auteur antique.

« Dejantre – (…) Mon prétendant n’était autre que le fleuve Achèlôos, et, pour demander ma main à mon père, il se rendait visible tour à tour sous forme de taureau, d’un dragon aux replis chatoyants et d’un homme à tête de boeuf, dont le menton touffu laissait jaillir des fontaines d’eau vive ! Pourvue d’un tel prétendant, pauvre fille que j’étais ! Je n’avais qu’un désir : être morte avant le jour de mes noces » (SOPHOCLE, Les Trachiniennes, Prologue, 9-16).

« Antigone – (…) Je n’ai pas d’ordre à te donner. D’ailleurs, même si tu te ravisais, tu ne me seconderais pas de bon cœur. Fais donc ce qu’il te plaira : j’ensevelirai Polynice. Pour une telle cause, la mort me sera douce » (SOPHOCLE, Antigone, Prologue, 69-72).

Pour Dejandre et Antigone, la mort, face au désir, n’est rien. C’est peut-être là que ce dernier se mue en volonté inébranlable. On souhaite la mort, de toutes les manières on ne la craint pas, elle ne constitue plus une adversaire effrayante puisque la tragédie est fondée sur la base même du rapport entre les dieux et les hommes et l’inextinguible espoir de ceux-ci de pouvoir atteindre à la perfection de l’Olympe sans quitter leur condition humaine. De ce point de vue, on peut envisager, peut-être, que la tragédie soit une variation sur le thème du leurre quant à la maîtrise du destin personnel.

« Oedipe – (…) un langage aussi effronté, espères-tu qu’il restera impuni ?

Tiresias – Je suis au-dessus de tes menaces, car je porte en moi la vérité vivante.

Œdipe – La vérité ? Et qui te l’aurait enseignée ? Je doute que ton art y soit pour quelque chose« 

(SOPHOCLE, Œdipe Roi, premier épisode, 354-357).

Sans doute le personnage d’Œdipe reste-t-il le plus prégnant, car, en dehors du mythe qu’il crée, ou plutôt, comme une explication à cela, il semble réunir tous les processus du désir : envie de conquête de territoires, envie de régner, envie sexuelle, fût-elle de sa propre mère. A la relecture de la pièce de SOPHOCLE, le personnage est mieux compris s’il est éclairé, noyé sous son désir kaléidoscopique, aveuglé par sa propre volonté de puissance. C’est pourquoi il n’est pas antipathique, mais au contraire plongé dans une telle douleur, un tel pathos du désir, qu’il transgresse ainsi, sans vergogne et sans conscience, les plus grands interdits. L’exemple ci-dessus pourrait donc faire figure d’archétype, au sens où on voit Œdipe, Roi, certes, mais qui menace un devin… Cela déclenchera d’ailleurs la colère de ce dernier, et les révélations tragiques des actes irréparables du Roi de Thèbes.

Mais il faut se garder de voir en Œdipe un hédoniste ; il préfigure en revanche la victime de ses propres désirs. Non, pour rencontrer, en apparence, celui qui n’obtient de plaisir que dans un désir sans cesse renouvelé, il faudra attendre Tirso DE MOLINA avec El Burlador de Sevilla et MOLIÈRE avec Dom Juan. Mais l’hédonisme, et celui du héros de MOLIÈRE, posent problème : comment peut-on croire au désir pour le désir, comment le plaisir peut-il naître simplement de l’idée ? Ici, en dehors des querelles suscitées par les intentions de MOLIÈRE au XVIIème siècle, une étrange question se pose, et l’on pourrait penser que c’est pour cela, aussi, que Dom Juan est devenu un mythe. En effet, en préambule, il était question du manque lié à la notion de désir. Se pourrait-il qu’intrinsèquement soit imbriquée celle du plaisir, à savoir que certains êtres ne connaissent le plaisir que dans sa simple idée ? Actualisé, établi, le désir deviendrait alors inutile, fade, sans intérêt.

« Dom Juan – Ah ! N’allons pas songer au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été conduite par celui même qu’elle vient épouser ; (…) Jamais je n’ai vu deux personnes être si contents l’un de l’autre et faire éclater plus d’amour. (…) Oui, je ne pus souffrir d’abord de les voir si bien ensemble ; le dépit alarma mes désirs, et je me figurai un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet attachement, dont la délicatesse de mon cœur se tenait offensée (…) » (MOLIÈRE, Dom Juan, I, 2, 150-158).

La plupart des critiques ont toujours vu en Dom Juan un infatigable séducteur, jamais rassasié de conquêtes. Cette pièce est classée dans les plus célèbres comédies de l’auteur, et pourtant, si l’on s’attache au champ lexical du passage précédent, on retrouve le vocabulaire propre à la tragédie et à l’expression de la passion. Le héros, ici, à l’instar des personnages grecs, trouve son plaisir, non dans l’expression du désir, mais dans le souhait de s’accaparer ce qui pourrait être toujours au-delà du commun, ce qui est de l’ordre de l’exceptionnel. Ainsi, dans le même acte, Done Elvire, femme exceptionnelle, mais de morale classique, se voit-elle rejetée sans ménagement par Dom Juan.

Mais alors, il n’y aurait que de grands désirs, mis en scène ? A la même époque, RACINE, à travers Phèdre, remet au goût du jour les passions antiques. Dès le second acte de la tragédie, le ton est donné et l’héroïne, dans la même pulsion, avoue son amour au fils de Thésée, son mari, et devant la gêne du jeune homme tente de se suicider. On peut s’interroger sur les motivations qui poussent une souveraine à commettre une telle imprudence. Quant à la notion de désir, elle doit être bien forte pour contrecarrer le protocole et la morale, bien qu’Hyppolite ne soit pas son fils. Phèdre souhaite-t-elle accéder au plaisir en agissant de la sorte ? On peut en douter, et ici, il semblerait davantage qu’il ne faille pas considérer le plaisir comme une conséquence recherchée du désir. Celui-ci se suffit à lui-même et c’est peut-être dans sa frustration qu’il trouve son paroxysme. De là à y voir une forme de masochisme

« Phèdre – (…) Compagne du péril qu’il vous fallait chercher

Moi-même devant vous j’aurais voulu marcher

Et Phèdre au Labyrinthe avec vous descendue

Se serait avec vous, retrouvée ou perdue« 

(RACINE, Phèdre, II, 5).

Sans plaisanter, on remarquera également que pour ces héros tragiques, auxquels on peut inclure ici Dom Juan, les rivages du plaisir sont unis à un « entre-monde », une zone qui délimite le territoire des mortels de celui des dieux et par conséquent, celui des vivants de celui des défunts. Le plaisir est de l’ordre de l’au-delà, c’est pourquoi, souvent, l’idée de mort avoisine celle de l’assouvissement agréable. Loin du jugement moral, le plaisir humain peut s’ébattre. A croire donc qu’il est forcément coupable.

 

« CET OBSCUR OBJET DU PLAISIR…«  

 

La Princesse de Clèves en 1678 permet une transition romanesque entre les archétypes de la tragédie classique où le désir est magnifié dans la douleur mais demeure semi-divin et une forme d’actualisation du désir. Madame DE LA FAYETTE rapproche la narration d’une vérité plus probable.

« Et qui est-il, Madame, cet homme heureux qui vous donne cette crainte ? Depuis quand vous plaît-il ? Qu’a-t-il fait pour vous plaire ? Quel chemin a-t-il trouvé pour aller jusqu’à votre cœur ?« 

(Madame DE LA FAYETTE, La Princesse de Clèves, 1678).

Dans ce passage, le désir et le sentiment masculins naissent des aveux mêmes de l’infidélité d’une épouse. Finalement, la sincérité paie et ouvre plus de crédit au désir douloureux qu’aucune autre fourberie. Mais de plaisir, il n’est encore guère question. D’un côté, la Princesse se morfond d’abord dans la passion platonique pour le duc de Nemours ; de l’autre, M. de Clèves idéalise la franchise de sa femme. On pourrait alors aller jusqu’à comprendre que le désir est encore moins proche du corps que dans la tragédie racinienne par exemple, et plus près d’une forme intellectuelle.

Mais, heureusement, le propre de l’être humain est de savoir évoluer. Avec le XVIIIème siècle, le désir se déculpabilise chez l’individu. Les travaux de la Préciosité qui, s’ils ne furent pas exempts de quelques excès (stigmatisés au siècle précédent dans les Précieuses ridicules de MOLIÈRE, par exemple), donnèrent naissance à une première liberté d’expression du plaisir.

« Cultiver les plaisirs de mes sens fut dans toute ma vie ma principale affaire ; je n’en ai jamais eu de plus important. Me sentant né pour le sexe différent du mien, je l’ai toujours aimé, et je m’en suis fait aimer tant que j’ai pu. J’ai aussi aimé la bonne table avec transport« 

(CASANOVA, Histoire de ma vie, Préface, Volume 1, XIV-XVI).

Si Madame DE LA FAYETTE ouvre la brèche du genre romanesque avec son œuvre, les écrits de Casanova, eux, se débarrassent des formes académiques de la pensée. L’auteur semble avoir conservé toute la nature d’une écriture rabelaisienne et modernisée le genre par la force du témoignage épicurien.

« Quel goût dépravé ! Quelle honte de se le reconnaître, et de ne pas en rougir ! Ce critique m’excite à rire. En grâce de mes gros goûts, je suis assez effronté pour me croire plus heureux qu’un autre, d’abord parce que je me trouve convaincu que mes goûts me rendent susceptible de plus de plaisirs » (Ibid.).

On s’éloigne ici de la figure de Dom Juan rattrapé par la morale du Commandeur. CASANOVA raconte et ce qui importe ici, plus que la réalité du personnage en soi, c’est la valeur de la narration. Il ne s’agit plus de mettre en scène, mais de faire part d’un « vécu ». Et c’est le récit du plaisir pur qui associe toutes les « trouvailles » du jouisseur défait du sentiment de culpabilité.

« Dieu ne peut exiger de ses créatures que l’exercice des vertus dont il a placé le germe dans leur âme, et il ne nous a rien donné à dessein que pour être heureux (…) » (Ibid.).

En outre, c’est comme si la pensée elle-même s’effaçait derrière le culte de la jouissance. La seule quête de CASANOVA est la recherche de supports nouveaux, sexuels, gastronomiques, qu’importe, du moment que le désir s’assouvit enfin dans le plaisir. « Amour et liberté : le romantisme saura donner des accents tragiques à ces deux passions, mais le XVIIIème siècle laisse encore savourer la douceur de vivre, sans aucun pathétique » (Camillo FIDATE, alias Iiona KOVÀCS, maître de conférences, université de Budapest et Szeged, professeur invité à l’ENS, préfacier de CASANOVA, Plaisirs de bouche, Librio). Bien sûr, il existe une littérature érotique et pornographique. Mais il semble plus pertinent de s’intéresser à ce qui fait la notion du désir et à celle du plaisir en général. Associer uniquement le sexe à l’idée de jouissance serait pour le coup réducteur et exprimerait, plus que tout, un lieu commun. Libérer sa pensée est sans doute le premier acte intellectuel de jouissance. A travers la littérature, dit-on assez ce bonheur, cette richesse de pouvoir mettre des mots sur des envies, des fantasmes, exprime-t-on vraiment le lien physique de la plume au corps ?

Aux XXème et XXIème siècles, parmi le florilège d’œuvres qui nous est proposé, deux, en particulier, retiennent l’attention.

« Son projet était d’obtenir des substances totalement nouvelles, afin de pouvoir créer, au moins, quelques-uns des parfums qu’il portait en lui » (Patrick SÜSKIND, Le Parfum. Histoire d’un meurtrier, 1ère partie).

Cette oeuvre tient une place à part dans l’expression du désir et du plaisir. Elle relève, tout comme celle de CASANOVA, d’une marginalité et pousse encore plus loin le théorème de la particularité du désir de chacun. En effet, dès le titre, deux termes antithétiques sont associés, l’un faisant appel au champ lexical de la douceur, du bien-être, l’autre à celui de la mort. Pourtant, on est loin du tragique racinien, et même des premières tentatives d’écriture sur le désir. Ici, celui-ci est avant tout une affaire d’isolement, d’incompréhension du monde extérieur pour le « héros » qu’est Grenouille. Une forme de maladie, qui évoque peut-être le côté obsessionnel des serial-killer contemporains (on peut penser notamment au Silence des Agneaux, lorsque Anthony HOPKINS découvre à quelques mètres de distance, la fragrance du parfum porté par Jodie FOSTER…). Là aussi, le plaisir est libéré, la puanteur devient odeur délicate et la monstruosité, une pure merveille. C’est peut-être là le secret du personnage central de l’œuvre : la puissance de posséder en soi les plus grandes qualités du chercheur et les traits monstrueux de l’assassin. De ce point de vue, le plaisir extrême est lié à l’idée de l’ultime douleur. Une fois de plus.

« Grenouille mit une couche de senteurs d’huiles fraîches ; menthe poivrée, lavande, térébenthine, citron vert, eucalyptus (…). Une fois étendu avec de l’alcool et une pointe de vinaigre, ce mélange avait perdu l’odeur répugnante qui en était la base » (Ibid., 2ème partie).

En outre, la fin de l’œuvre donne un éclairage intéressant sur la notion de plaisir lié à l’inconscient. Ainsi, le père d’une des jeunes filles monstrueusement tuée par Grenouille, demande-t-il à ce dernier de devenir son fils. Là, la notion d’un plaisir, d’un bonheur extrêmes s’exprime au lecteur comme intimement liée à ce qui suivra sans doute. La grande force narrative de ce passage est toute dans la notion d’implicite.

« – Alors, tu deviendras mon fils ? bégaya-t-il (…)

Grenouille fit oui de la tête. Alors, le bonheur de Richis jaillit comme une sueur rouge par tous les pores, il se pencha sur Grenouille et de sa peau le baisa sur la bouche » (Ibid.).

Dans ce passage, Richis embrasse le meurtrier de sa fille et sans aucun doute sa propre mort. L’étude des caractères du roman montre sans exception que chaque personnage est intimement exprimé entre la notion de plaisir extrême et celle d’un destin fatal (sans moralité aucune, puisque c’est un autre que Grenouille qu’on exécutera pour ses crimes). L’assouvissement du désir conduit la plupart d’entre eux à la mort. La statue du Commandeur repasse…

Ainsi donc, le désir et la mort semblent intimement liés, dans le parcours littéraire à travers les différents genres.

Mais ceci n’est qu’un éclairage ; souvenons-nous de CASANOVA, et dernièrement, de La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules de Philippe DELERM. Sur le coup, on a pu s’interroger sur la validité d’une telle œuvre, sur son aspect minimaliste. Pourtant, à bien y lire, l’auteur ose enfin évoquer le petit plaisir, celui qui s’éloigne du héros racinien, et même de l’épicurisme excessif. Ici, le plaisir est débarrassé de son désir, il n’est plus conséquence, mais cause. A la lecture de « L’Autoroute la nuit », par exemple, on se prend à désirer traverser « la cafétaria, une épaisseur vaguement poisseuse, comme dans toutes les gares, tous les havres nocturnes« . Ici, le principe d’écriture est donc inversé. La notion de plaisir perd peut-être de son romantisme (et encore…), mais elle est magnifiée loin de tout principe intellectuel. Il s’agit du plaisir en soi, raconté de manière brute, et du coup, faisant appel à des pulsions communes chez les lecteurs. C’est un des rares ouvrages qui unifie autour de son principe, qui fasse que sans se connaître, on se reconnaisse. Il y a donc une lecture possible du plaisir.

 

En conclusion, avec l’œuvre de DELERM, entre autres, le cercle se referme en une forme parfaite : celle de la spirale… En effet, si le désir est propre à chaque individu, quoi que souvent articulé autour du sentiment amoureux, il se poétise de toutes les manières, de RONSARD à DU BELLAY en passant par l’écriture théâtrale de MOLIÈRE. En revanche, il apparaît que l’on puisse désirer ce qui est déjà de l’ordre du préhensible, peut-être l’évolution individuelle tient-elle en partie à ce que, de nos jours, le désir ne soit plus automatiquement lié à la douleur et à la culpabilité. Cela laisserait dès lors plus de place à l’expression du plaisir pour lui-même, sans majuscule, mais avec plus d’intensité.

« Alors, on parle à petits coups, et là aussi, la musique des mots semble venir de l’intérieur, paisible, familière » (Philippe DELERM, « Aider à écosser les petits pois », La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, L’Arpenteur, 1997, pp.13-15).

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