LINGUISTIQUE / PEU SAVOIR : HYPER- OU HYPO-TEXTE ? TOUT CE QU’IL MANQUE A UN HYPERTEXTE POUR FAIRE UN TEXTE par Olivier MARTY

En parcourant le courrier que le facteur m’a apporté, je suis tombé sur une carte postale étrange : « Jules, Je t’écris de Guyane où il fait un grand et beau soleil. J’espère que tu vas bien et que Mireille s’est remise de ses émotions. Je te rappelle dès mon retour en France. Bonnes vacances ! Simon« …

Au dos, cette photo peu commune : une splendide pirogue glissant sur les eaux saumâtres d’un fleuve exotique. Je souris. Apparemment le facteur s’est trompé d’adresse. Ici nous sommes au 1 bis rue Cluvier, et non au 1 rue Cluvier. Le facteur a du se méprendre à nouveau. Mais qui est donc ce Jules ?

Je pose la carte sur la table et parcours le lot de factures qui m’a été adressé. Distrait, je repense au message adressé à Jules. Que dit-il exactement ? Que Jules passe des vacances et qu’il pense à Simon au point de lui écrire. Soit, ceci constitue l’objet explicite du texte. Mais il contient d’autres éléments que je ne peux pas comprendre. Quelles sont donc ces « émotions » desquelles doit se remettre Mireille ? Et qui est Mireille ? La femme de Jules ? Il me manque beaucoup d’éléments pour comprendre ce texte. Il faudrait demander à Simon : lui doit savoir puisqu’il connaît le contexte dans lequel s’inscrit ce message (contexte au sens de E. T. HALL, La dimension cachée). Il partage plusieurs données avec Jules que ce dernier n’a pas besoin de rappeler dans sa carte postale. Étranger à ce contexte, une grande partie du sens du texte m’échappe. Enfin, je connais tout de même la majeure partie des mots employés : le texte est écrit en français et de vagues souvenirs de géographie me permettent de resituer la Guyane. Mon voisin, qui est anglais, aurait été encore plus étranger au texte : il ne comprend rien au français ! Le « hors contexte » serait encore plus marqué chez lui. Mais laissons-là mon anglais de voisin. Que dire de plus de cette carte postale ? Elle contient un deuxième implicite : en plus du contexte qui rend compréhensible le texte de Simon à Jules, la carte contient un méta-texte qui nous renseigne sur la relation entre Simon et Jules (cf. la méta-communication de G. BATESON, Pour une écologie de l’esprit). On devine en effet, en filigrane, que Simon et Jules s’entendent bien : si le premier écrit un message de bonjour au second, c’est qu’ils doivent être amis – peut-être de la même famille ? La carte postale comporte ainsi plusieurs indicateurs qui précisent la relation entre l’auteur et le lecteur à qui elle est destinée, indicateurs de relation qui constituent un méta-texte.

Reprenons. La carte postale de Simon a un objet explicite : la volonté de donner de ses nouvelles – un simple prétexte ? Elle contient ensuite deux types d’implicites : d’une part le contexte partagé par l’auteur et son lecteur de sorte que les deux peuvent se comprendre ; d’autre part le méta-texte qui renseigne sur la relation que veut établir l’auteur avec son lecteur. Cette structure tripartite des textes est-elle réservée aux cartes postales ? Non : le texte que vous avez sous les yeux se veut être un texte théorique et peut se décomposer de la même manière. Il a un prétexte : analyser les différences entre un texte et un hypertexte – mais n’anticipons pas trop sur la suite. Il a un contexte : tout d’abord le sens des mots français ; ensuite le sens de l’abstraction « méta-texte » qui s’est précisé dans votre esprit au fil des lignes. Il a enfin un méta-texte : le ton employé, le choix de la personne à laquelle il est écrit… autant d’indices sur l’état de notre relation, à vous et à moi, cher lecteur. Les textes théoriques, et d’autres encore, ont donc une structure tripartite.

Quoique. J’entends d’ici votre remarque judicieuse : « Pas tous !« . Effectivement, il faut le concéder, certains textes théoriques ne contiennent que peu d’implicites. Le contexte est explicité au maximum (toutes les mots sont soigneusement définis) et le méta-texte est très pauvre (comme si le texte n’avait été écrit par personne et s’adressait à tous). Comment analyser cette absence de méta-texte ? On peut, pour simplifier, classer les textes selon leur degré d’anonymat. Les textes les moins anonymes, comme la carte postale que Simon adresse à Jules, sont écrits par une personne déterminée et adressée à une autre personne non moins déterminée. A l’opposé, les textes les plus anonymes ne parlent pas de leur auteur et encore moins de leur lectorat : c’est le cas de la Bible, ou de toute autre texte qui semble tomber du ciel. Entre ces deux extrêmes se rangent la plupart des textes pour lesquels l’auteur, comme le lecteur auquel il s’imagine écrire, sont plus ou moins perceptibles au travers d’indices méta-textuels. On peut alors lire dans le texte le lecteur imaginaire auquel s’adresse l’auteur – qui n’est pas toujours le lecteur réel comme le montre l’exemple de la carte postale. Quoiqu’il faille alors rajouter, par souci de symétrie, que l’auteur tel que le lecteur le devine à travers le texte, n’est jamais que son auteur imaginaire.

Et vous lecteurs ! Je vous ai vus à essayer de vous évader dans les méandres de vos pensées ! Laissons là, si vous le voulez, cette remarque de second ordre sur les auteurs imaginaires. L’essentiel est de coller à l’idée principale. Quelle est-elle ? La différence entre les textes et l’hypertexte. Après avoir vu la structure tripartite de bon nombre de textes, voyons à présent comment peut se caractériser l’hypertexte.

Une des particularités de l’hypertexte est la liberté offerte au lecteur de couper le fil d’un texte pour se saisir au vol d’un autre. Il tisse ainsi ses propres suites de mots en sautant d’un texte à un autre, au gré de ses envies. Le lecteur est libre d’aller et venir comme bon lui semble. Plus moyen, pour l’auteur, de l’enfermer dans un hermétique texte de fer. Inutile, donc, de bâtir des architectures textuelles trop complexes : le lecteur vagabond ne prendra pas la peine d’explorer tout l’édifice, il ne parcoura pas plus d’une ou deux pièces du raisonnement. Ces changements incessants ne laissent plus véritablement le temps d’établir une relation de complicité entre le lecteur et l’auteur : les implicites s’amenuisent.

C’est tout d’abord le sens précis accordé à certains mots qui ne peut plus être précisé au fil du texte. L’auteur n’a plus le temps de développer peu à peu le contexte à partager avec ses lecteurs pour que ses textes soient bien compris. Tout a au contraire tendance à se ramasser en quelques lignes brèves et explicites. L’hypertexte, parce qu’il veut être compris par un lecteur passager, diminue son contexte implicite.

Ce sont ensuite les variations dans la relation auteur-lecteur qui sont plus difficiles à mettre en place : pressé par le temps, l’auteur ne prend plus la peine de jouer avec son identité au fil du texte. Il ne peut qu’en rester à une présentation brève, voire à une réserve totale. La tonalité de la relation est donc donnée rapidement et ne varie pas au fil du texte. Ici aussi c’est un second implicite, celui du méta-texte, qui s’amenuise.

Un hypertexte relié au Web, ou quelques uns de ses fragments, a beaucoup de chance d’être parcouru à toute hâte dans le plus grand anonymat. Le lecteur pressé ne vient que pour le prétexte, que pour l’information précise qu’il recherche. Et une fois le train d’information attrapé, il s’en retourne. Les hypertextes sont finalement comme des halls de gare : à l’inverse d’un habitat textuel privé et personnalisé, on les traverse sans prendre garde à ceux qui les ont fait, sans s’attarder à des ornements qui deviennent de plus en plus standardisés.

Ainsi l’hypertexte est un hypotexte dans le sens où il ne laisse pas de place aux implicites – ni au contexte ni au méta-texte.

Poster un commentaire

Classé dans QUE SAVOIR ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s