LINGUISTIQUE / L’INTEGRATION DES AMERICANISMES LEXICAUX A L’ESPAGNOL PENINSULAIRE par Nicolas BALUTET

« Devant des merveilles si variées et étrangères, la langue de Castille s’avérait insuffisante : son lexique, bien que copieux, ne pouvait interpréter, ne pouvait englober toute cette multitude de nouvelles idées qui surgissaient quotidiennement pour la plus grande curiosité de l’envahisseur. Son propre vocabulaire ne pouvait traduire les sensations objectives, ne pouvait exprimer toutes les choses qu’il découvrait à chaque pas » (Otero D’COSTA).

Dans une approche des expressions sonores et visuelles, comment ne pas évoquer les apports linguistiques d’une langue à une autre ? La présente contribution revient sur les vocables d’origine amérindienne que possèdent les langues européennes et explicite, depuis une perspective historique, les procédés de transmission des américanismes lexicaux à l’espagnol péninsulaire.

Qu’on me permette, en préambule, de rappeler une évidence. L’espagnol, en ce début de troisième millénaire, est très différent de celui du Siècle d’Or. En effet, toute langue vivante n’est pas figée dans les sédiments d’une norme originelle et, au contraire, ne cesse d’évoluer tout au long des centaines d’années de son existence grâce aux contacts avec d’autres groupes humains. Quand deux sociétés se rencontrent, pour des raisons de voisinage géographique, d’expansion militaire ou religieuse, etc., ses membres commencent à établir des communications et les deux cultures s’influencent mutuellement. Bien qu’il s’établisse une relation inégale, une culture ayant plus d’impact que d’autres, se produit toujours un effet réciproque. La langue, en tant qu’une des manifestations les plus importantes d’une culture, n’échappe pas à ce phénomène de diffusion et commence à adopter le lexique de l’autre société ainsi que, parfois, ses structures morphologiques, phonologiques ou autres (1).

Comme le remarque le professeur sévillan Alfredo JIMÉNEZ NÚÑEZ dans son Antropología cultural, « el caso más espectacular, por su extensión e intensidad, lo protagonizó España al llevar su cultura a un Nuevo Mundo » (2). Si l’on insiste souvent, de notre point de vue eurocentriste, sur les apports de l’Europe à l’Amérique, on oublie que le Vieux Monde doit aussi beaucoup au Nouveau, en particulier dans le domaine de la langue. Nous avons l’habitude de parler des arabismes, des gallicismes, des italianismes, des anglicismes pour désigner les emprunts (3) d’autres langues dans la formation du castillan, qu’en est-il des « américanismes » ?

Ce terme s’avère polysémique et sa signification n’est pas toujours très claire. Marcos Augusto MORÍNIGO dans son Diccionario manual de americanismos (4) donne les acceptions suivantes de ce que peut être un « américanisme » lexical :

a) les voix indigènes qui se sont incorporées à l’espagnol général ou régional [« tabaco » (5), « cigarro » (6), « maíz » (7), « chocolate » (8)…] ;

b) les mots qui ont été créés, inventés ou dérivés comme « churrasco » (viande rôtie) ;

c) les vocables espagnols qui, en Amérique, ont des acceptions différentes des péninsulaires [« león » (9), « laurel » (10), « lagarto » (11), « estancia » (12)…] ;

d) les archaïsmes et les régionalismes d’origine hispanique que l’on méconnaît aujourd’hui dans la langue péninsulaire générale [« durazno » (13), « pollera » (14), « recordar » (15)…] ;

e) les cultismes, anglicismes, africanismes qui aujourd’hui font partie du lexique américain commun.

M’appuyant sur la première définition de MORÍNIGO, je ne m’intéresserai ici qu’aux « américanismes » en tant que mots d’origine indigène intégrés dans une langue européenne (16).

 

LA TRANSMISSION DES AMÉRICANISMES

 

Le 12 octobre 1492, des hommes menés par Christophe COLOMB découvrent un nouveau continent. Cet événement va modifier radicalement l’ordre de l’Humanité. Territoire inconnu ne faisant pas partie de l’oecumène grec, les conquérants rencontrèrent à leur arrivée des peuples qui parlaient une infinité de langues étranges et trouvèrent des éléments jusque là inconnus de la faune, de la flore, de la géographie, de la vie culturelle, des relations sociales et de l’organisation institutionnelle. Le problème qui se posa alors fut la nécessité de communiquer et de nommer ce qu’ils découvraient, c’est-à-dire de trouver une terminologie appropriée à cette réalité nouvelle. En effet, « El lenguaje que trajeron los conquistadores, nous dit Baltasar Isaza CALDERON (17), tenía extraordinarias limitaciones de vocabulario para enfrentarse al espectáculo sobremanera sorprendente que se ofrecía ante sus ojos : una naturaleza anchurosa e insospechada, de una vegetación lujuriosa y llena de colorido, con lugares, ríos y animales salvajes y aves de especies raras, montañas imponentes y seres humanos de tez bronceada, adornados con penachos de plumas, anillos nasales, brazaletes y pectorales de oro en días de ceremonia, que tenían costumbres y formas de vivir totalmente ajenas a los usos peninsulares« .

 

LES PHASES DE LA TRANSMISSION

 

Pour désigner ces réalités, les chroniqueurs et conquérants commencèrent par appliquer des noms espagnols aux éléments indigènes qui présentaient une ressemblance externe avec la réalité connue en Europe. COLOMB lui-même nomma les embarcations indigènes, non pas « canoas » mais « almadías », mot d’origine arabe qui désignait le bateau sur lequel passaient les hommes ou les animaux (18). C’est-à-dire, pour reprendre l’expression célèbre d’Angel ROSENBLAT, « puso el vino nuevo en los odres viejos » (19). Ces hommes appelèrent aussi « león » le « puma », « tigre » le « jaguar », « lagarto » le « caimán », « buitre » le « cóndor », « gorrión » le « colibrí », etc. (20). De même, par analogie externe, ils créèrent des mots. Le cas le plus connu est celui de l’ananas qui prit le nom de « piña » par ressemblance au fruit du pin alors même qu’il existait en guaraní (Brésil) « nanà ». De par cette attitude, on en arriva à l’idée grotesque de la dégradation de la nature en Amérique : tigres peureux, lions timorés, etc.

Au fur et à mesure de l’avancement du processus de conquête, des changements se produisirent : « Ante tan variadas y peregrinas maravillas, el idioma de Castilla resultaba insuficiente : su léxico, con todo y con ser tan copioso, no podía interpretar, no podía abarcar todo aquel semillero de nuevas ideas que surgían cotidianamente ante la curiosidad del invasor. Su patrio vocabulario no podía traducir las sensaciones objetivas, no podía denominar las tantísimas cosas que a cada paso descubríanse » (21). Dès lors, les chroniqueurs se mirent à utiliser les voix américaines les substituant aux vocables européens utilisés jusqu’alors. L’introduction des « américanismes » dans l’espagnol péninsulaire fut telle que Gonzalo Fernández DE OVIEDO (1478-1557) ressentit le besoin de s’excuser de l’utilisation excessive de ces termes « indignes » : « Si algunos vocablos extraños e bárbaros aquí se hallasen la causa es la novedad de que se tractan, ya no se pongan a la cuenta de mi romance, que en Madrid nascí y en la Casa Real me crié y con gente noble he conversado e algo he leído para que se sospeche que habré aprendido mi lengua castellano, en la cual de las vulgares se tiene por la mejor de todas, y lo que aviene en este volumen que con ella no consuenen, seran nombres o palabras puestas para dar a entender las cosas que por ellas quieren los indios significar » (22).

 

LES PROCÉDÉS DE LA TRANSMISSION

 

L’adoption lexicale de voix indigènes qui ne fit que s’accentuer au fur et à mesure qu’augmentaient les connaissances de la vie et de la nature du Nouveau Monde, se fit au moyen de deux types de procédés que sont la comparaison et la traduction. Ainsi dans le Sumario de la natural historia de las Indias de Gonzalo Fernández DE OVIEDO (23), source importante en ce qui concerne la transmission des « américanismes », le chroniqueur établissait soit un parallélisme entre une réalité européenne et la voix indigène, soit remplaçait la voix européenne par la voix indigène correspondante :

« En esta isla ningún animal de cuatro pies había, sino dos maneras de animales muy pequeñicos, que se llaman hutia y cori, que son a manera de conejos » (24).

« […] extrújanlo en un cibucán que es una manera de talega, diez o más de luengo, y gruesa como la pierna, que los indios hacen de palmas, y como estera tejido » (25).

« […] asimismo, cuando el demonio los quiere espantar, promételes el huracán, que quiere decir tempestad » (26).

 

LES LIMITES DE LA TRANSMISSION

 

Néanmoins et malgré l’augmentation croissante de l’emploi des voix indigènes, il convient de signaler que celles-ci tardèrent à atteindre l’espagnol péninsulaire. Par exemple, « ají », terme utilisé par plusieurs chroniqueurs n’apparaît dans les dictionnaires qu’à la fin du XVIème siècle. Il existe une exception avec le mot « canoa », voix taína, qui passa immédiatement au Vocabulario de romance en latín d’Antonio DE NEBRIJA (27). Ce fut ainsi le premier « américanisme » officiellement incorporé à la langue espagnole sous la définition suivante : « nave de madera » (28).

 

LE LEXIQUE INDIGÈNE

LANGUES ET EMPRUNTS INDIGÈNES

 

Si l’Amérique fut un territoire de grande diversité linguistique, peu de langues laissèrent leur présence lexicale en espagnol comme « autant d’hommages posthumes de leur présence antérieure » (29). Les langues qui ont données le plus d’emprunts en castillan sont celles indiquées dans le tableau 1 ci-dessous (30). Parmi les emprunts indigènes, il n’est pas étonnant que les plus anciens soient d’origine arahuaco-taíno car ce fut la première langue avec laquelle les conquérants entrèrent en contact. Cependant, une fois la conquête avancée, les emprunts provinrent des langues des deux grands empires (l’aztèque et l’incasique) que sont le náhuatl et le quechua.

Par ailleurs si nous dressons la liste de tous les « américanismes », nous constaterons que les champs sémantiques les plus perméables a l’introduction des emprunts indigènes sont ceux qui se réfèrent à la faune et à la flore (31). Il n’y a là rien de surprenant car de nombreux animaux et plantes (légumes, fruits, fleurs…) n’existaient que dans le Nouveau Monde et les chroniqueurs n’eurent pas d’autres solutions que d’utiliser les voix indigènes. Beaucoup de ces « américanismes » arrivèrent ainsi à être universellement connus et utilisés, en raison de l’ample diffusion des produits et des animaux américains (tableau 2).

 

ADAPTATION DES « AMÉRICANISMES » À LA STRUCTURE LINGUISTIQUE DE L’ESPAGNOL

 

Pour s’ajuster aux normes phonétiques et morphologiques du castillan, les vocables américains connurent trois phénomènes :

a) si la voix indigène avait une structure phonétique identique ou presque identique au castillan, il ne se produisait aucun changement (« canoa », « barbacoa »…) ;

b) si la voix indigène présentait quelques différences avec le castillan, on substituait quelques éléments (« coyotl » > « coyote », « tomatl » > « tomate », « ahuacatl » > « aguacate », « mitotl » > « mitote », « cacahuatl » > « cacahuete »…) ;

c) si la voix indigène présentait de grandes différences avec le castillan, se produisait une totale substitution et adoption des règles du castillan (« xicalli » > « jícara », « tzictli » > « chicle »…).

Les formes ainsi obtenues, « espagnolisées », purent à leur tour subir des phénomènes de dérivation et de composition (« chocolatero », « cacahuetero », « jicarilla », « tomatillo »…).

Ainsi ne faut-il pas mésestimer l’importance des « américanismes » quand nous parlons des emprunts que le castillan reçut des autres langues. Partie intégrante de la liste qui englobe les arabismes, les gallicismes, les italianismes et les anglicismes, les « américanismes » ont enrichi de nouveaux mots, non seulement le castillan mais aussi les autres langues européennes, accédant ainsi à une célébrité universelle. Ils constituent en fait l’un des nombreux trésors que l’Amérique nous a légué et dont nous ne sommes pas toujours redevables.

 

Notes :

(1) On note cependant peu d’emprunts grammaticaux eu égard à la complexité des systèmes. Christian TOURATIER, « Les problèmes de l’emprunt », L’Emprunt, Travaux n°12 du Cercle Linguistique d’Aix-en-Provence, Université de Provence, 1994, p.12.

(2) Alfredo JIMÉNEZ NÚÑEZ, Antropología cultural, I.N.C.I.E., Madrid, 1979, p.28.

(3) Un emprunt linguistique se produit quand « un parler A utilise et finit par intégrer une unité ou un trait linguistique qui existait précédemment dans un parler B et que A ne possédait pas« , Christian TOURATIER, op.cit., p.11 citant Jean DUBOIS.

(4) Marcos Augusto MORÍNIGO, Diccionario manual de americanismos, Muchnik, Buenos Aires, 1966, pp.5-6.

(5) Voix taína, ibid., p.599.

(6) Voix incertaine, ibid., p.136.

(7) Du taíno « mahis », ibid., p.380.

(8) Voix náhuatl, ibid., p.197.

(9) On désigne ainsi le puma, ibid., p.358.

(10) « Laurel » connaît une acception plus ample : « nombre común de numerosos árboles, arbustos y plantas de diferentes familias, laureáceas, apocináceas y moráceas, por tener todas en común con el laurel europeo la forma lanceolada de las hojas« , ibid., p.354.

(11) On désigne ainsi le caiman, ibid., p.350.

(12) « Estancia » peut désigner en espagnol péninsulaire : 1. un séjour dans un lieu ; 2. une pièce, une chambre ; ou 3. une stance ; tandis qu’en Amérique ce terme désigne une « hacienda de campo destinada especialmente a la ganadería« , ibid., p.254.

(13) Ce mot désigne une unité de monnaie, ibid., p.226.

(14) Cette voix renvoie à « La falda externa del vestido femenino » en Argentine, en Bolivie, au Chili, au Paraguay et en Uruguay, ibid., p.512.

(15) « Recordar » signifie en Amérique « despertar a un dormido » ou « despertarse », ibid., p.550.

(16) Fernando LÁZARO CARRETER, Diccionario de Términos Filológicos, Gredos, Madrid, 1984, p.31.

(17) Baltasar Isaza CALDERÓN, « Los americanismos históricos », Boletín de la Academia Panameña de la Lengua, 4a época, n°2, 1974, p.59.

(18) Thierry DAVO, « Copa América 1492, canoa contra almadía », Dans le sillage de Colomb. L’Europe du Ponant et la découverte du Nouveau Monde (1450-1650), dir. de Jean-Pierre SÁNCHEZ, Presses Universitaires de Rennes, 1995, pp.465-470.

(19) Angel ROSENBLAT, « La primera visión de América », La primera visión de América y otros estudios, Departamento de Publicaciones, Caracas, 1965, p.16.

(20) José G. MORENO DE ALBA, El español de América, F.C.E., México, 1995, p.60.

(21) Otero D’COSTA, « Mestizes del castellano en Colombia », B.I.C.C., tome II, 1946, pp.55-65 (ici p.63).

(22) Gonzalo FERNÁNDEZ DE OVIEDO, Historia General de las Indias, Ed. de Juan Pérez de Tudela Buso, B.A.E., Madrid, 1959, p.325.

(23) Gonzalo FERNÁNDEZ DE OVIEDO, Sumario de la natural historia de las Indias, Ed. de Juan Bautista Avalle Arce, Anaya, Salamanque, 1963.

(24) Ibid., p.111.

(25) Ibid., p.98.

(26) Ibid., p.53.

(27) Antonio DE NEBRIJA, Vocabulario de romance en latín, Castalia, Madrid, 1981.

(28) Pour reprendre certains vocables que nous avons déjà vus, nous pouvons ajouter que le mot « cacao » apparaît en 1525 à Mexico dans les Indicios y extractos de los protocolos del Archivo de Notarias de México, « me déys diez millares de cacao bueno… para los indios que hizieren la dicha obra » tandis que le mot « maíz » apparaît dans les Documentos para la Historia de Nicaragua en 1528 « La cabeza grande del mahiz, porque vale 4 pesos una fanega« . Voir à ce propos, Peter BOYD-BOWMAN, Léxico hispano-americano del siglo XVI, Tamesis, Londres, 1971, pp.143 et 414.

(29) Pedro UREÑA, « L’héritage linguistique des Arawaks et des Caraïbes dans les langues européennes », Les apports du Nouveau Monde à l’Ancien, dir. d’Alain YACOU, C.E.R.C., Karthala, Festag, 1995, p.184.

(30) Tableau établi à partir des données de Tomás BUESA OLIVER, Indoamericanismos léxicos en español, C.S.I.C., Madrid, 1965.

(31) María Beatriz Fontanella DE WIENBERG (El español de América, Mapfre, Madrid, 1992, p.103), se basant sur les textes du XVIIème siècle, a établi la liste des champs sémantiques les plus courants (Flore : 29,2% ; Organisation sociale et administrative : 14% ; Faune : 12,5% ; Minerie : 7,4% ; Habillement : 7,2% ; Aliments, boissons et narcotrafics : 6,8% ; Mobiliers et ustensiles : 6,5% ; Agriculture et bétail : 5,2 % ; Autres : 12,2 %).

Poster un commentaire

Classé dans EXPRESSION SONORE & VISUELLE

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s