HISTOIRE / LE GRAND SECRET* par Renaud BUSENHARDT

* On ne nous en voudra pas trop, espérons-le, d’emprunter au docteur GUBBLER le titre de son ouvrage interdit…

S’il est une activité éminemment intellectuelle, en apparence à ce point dégagée des contingences physiques qu’on a cru un temps qu’elle pouvait même être l’apanage des vieillards, c’est bien le gouvernement des affaires publiques. Et pourtant, la santé des dirigeants politiques, qui peut tenir de la petite histoire, a eu parfois des conséquences bien concrètes sur la vie des états ainsi gouvernés. Alors, en forme nos chefs d’état ?

La question est moins anecdotique qu’on pourrait le penser. Car, si l’on n’a jamais vu un champion olympique devenir chef de gouvernement, on a plus souvent rencontré des rois ou des présidents atteints de maladies ou de handicaps lourds. Si l’on débute par l’Antiquité, on sait que DÉMOSTHÈNE bégayait, que Jules CÉSAR souffrait d’épilepsie. Bien plus tard, MARAT soignait ses problèmes de peau dans sa baignoire avant de se faire rudement sécher par Charlotte CORDAY…

La santé aurait donc une importance insoupçonnée, et pour bien gouverner, il faudrait aussi bien se porter. C’est là un héritage inhérent à la conception d’un pouvoir avant tout personnel. Dans une oligarchie, la santé des décideurs à moins d’influence, précisément parce que le pouvoir ne repose pas entièrement sur un corps physique unique, dont la décrépitude signerait aussi celle du pouvoir politique qu’il incarne.

A ce titre, la monarchie héréditaire, vieille de deux millénaires en Europe, a ancré des habitudes : que le roi vienne à éternuer, et c’est tout le royaume qui s’enrhume. C’est aussi le dauphin qui prépare son accession au pouvoir.

Mais dans les périodes troublées, le risque de voir dépérir le souverain incite à la prudence, et sa santé devient un objet de surveillance assidue.

Le pire à redouter n’est pas tant la mort du chef (il est toujours remplacé) que sa faiblesse induite par la maladie. Parce qu’affaibli, on l’imagine soumis aux pressions des mauvais conseils, incapable d’œuvrer dans sa tâche, mais toujours en place, conduisant en aveugle une destinée qui lui échappe.

La généalogie des Rois de France ne manque pas de ces rois maladifs, prisonniers de leur mal, entraînant dans leur geôle sanitaire leur pays tout entier. Pour pallier ces dysfonctionnements « organiques », la médecine s’est chaque fois acharnée soit à prévenir le mal, soit à en minimiser l’impact. Ainsi LOUIS XIV fut, paraît-il, saigné près de 2 000 fois dans sa longue vie. Au moins faut-il reconnaître aux Bourbons survivants du Grand Siècle une certaine résistance physique quand on voit à quel rythme la descendance de LOUIS XIV fut décimée par les maladies. Au point que LOUIS XV n’était après tout que l’arrière-petit-fils du quatorzième Bourbon régnant… Ce qui ne l’empêcha pas de mourir de vérole en 1774, un siècle avant que cette maladie ne devienne du dernier chic dans les milieux artistiques parisiens.

Quant à minimiser l’impact des maladies, les exemples sont encore plus frappants : et l’humoriste Pierre DESPROGES pouvait sans presque exagérer résumer que « selon ses médecins, Pompidou était mort d’une grippe généralisée« .

En Europe centrale comme chez le Grand Frère soviétique, la gérontocratie n’allait pas sans les désordres physiques qui l’accompagnent ordinairement. On se souvient que GORBATCHEV est arrivé au pouvoir après les décès rapprochés de ces deux prédécesseurs éphémères ANDROPOV et TCHERNENKO. La veille de leur mort, le Kremlin aurait juré sur Le manifeste du parti communiste qu’ils se portaient le mieux du monde… Quant à Erich HONECKER, sauvé d’un procès par son cancer, il n’était déjà plus qu’un vieillard chétif au moment de son exil au Chili, où l’on sait que le climat profite mieux aux vieux dictateurs…

De fait, la faiblesse physique d’un chef d’état est rarement mise en lumière. Le bras mort du Kaiser GUILLAUME était tabou dans tout l’Empire allemand, et on préférait voir dans la main de NAPOLÉON enfouie sous son gilet, une posture de style plutôt qu’une tentative de soulager un ulcère. Plus près de nous, on sait désormais qu’il fallait à J.F. KENNEDY ingurgiter des quantités impressionnantes de médicaments puissants pour soulager son dos qui lui raidissait la démarche et lui obsédait parfois l’esprit. Était-ce pour autant la peine de lui vider la tête à coups de Marklinker Carcano ? Franklin Delano ROOSEVELT, atteint de la poliomyélite, faisait des efforts incroyables pour masquer son mal, et aurait même confié qu’il était heureux de s’exprimer à la radio, d’où son infirmité ne risquait pas de se voir… Pourtant, il est reconnu que l’affaiblissement du président américain explique en partie les faramineux cadeaux territoriaux faits à un STALINE pétant de santé et âpre négociateur à Yalta.

C’est là un aspect un peu gênant de la santé des dirigeants. Car il arrive que des historiens y trouvent matière à expliquer certains événements funestes de l’histoire humaine, voire à en excuser leurs auteurs. Et l’on en a vu tentant d’absoudre PÉTAIN de ses responsabilités, au motif qu’arrivé aux affaires à 83 ans, il n’avait plus toute sa tête ni toute sa santé et serait ainsi devenu le jouet de LAVAL. Moins choquant, mais tout aussi significatif de cette petite histoire qui veut réécrire la grande, on raconte que NAPOLÉON Ier devrait sa défaite ultime de Waterloo à des migraines tenaces qui lui auraient brouillé l’esprit… Au moins dans ce cas là on devine la frustration : un destin aussi extraordinaire que celui du petit caporal a besoin de circonstances spéciales pour justifier sa chute. Dans le même ordre d’idée, NAPOLÉON Ier n’a pas pu mourir de déprime à Sainte-Hélène. Forcément, on l’y a assassiné à grandes doses d’arsenic !

On touche là à la question cruciale : si le chef est malade, est-il toujours en état de gouverner ? La maladie tenue secrète de Georges POMPIDOU fut un traumatisme pour une société française apprenant sa mort subite en même temps que le mal qui le rongeait depuis longtemps. Là encore, on est bien dans un système de pouvoir « personnel », l’exécutif de la Vème République reposant lourdement sur la seule personne du chef de l’État. Dans d’autres systèmes, on s’en serait moins ému. Que DESCHANEL et Mac MAHON, tous deux présidents sous la IIIème République, fussent en leur temps de parfaits imbéciles qui confinaient à la maladie mentale, ne posait guère de problèmes institutionnels.

Mais dans cette monarchie républicaine héritée de DE GAULLE, le président est surveillé comme le furent certains des monarques les plus absolus. MITTERRAND avait garanti qu’il ferait toute la transparence sur son état de santé s’il était porté à la présidence. Pas de chance, quelques semaines après le 10 mai 1981, il se découvre atteint d’un cancer dont tous s’accordent à dire qu’il finira par l’emporter. Quatorze ans durant, tous les six mois un bulletin de santé sera falsifié pour taire l’infirmité. Était-il jusqu’au bout de son second mandat en état de gouverner ? Le docteur GUBBLER suggère que non, mais qui était-il pour en juger ? Car si le peuple se choisit un souverain, qui peut décider que ce dernier a fait son temps ? Les procédures existent dans la Constitution, mais sont si lourdes qu’elles sont quasiment impossibles à mettre en place, le principal intéressé devant lui-même les engager.

En France, l’intérim de la présidence qui viendrait à défaillir est assurée par le président du Sénat. Or, on sait ce que cette assemblée compte de séniles. Au point qu’il y a peu, parfois, du Sénat au sanatorium… voilà qui n’est pas fait pour rassurer sur la bonne santé d’un éventuel chef d’État intérimaire.

De nos jours, la question de la santé est encore plus cruciale. On n’imagine plus un chef d’État « croulant » et il faut sacrifier à une mode hygiénico-jeuniste. Il faut pouvoir justifier d’une bonne pratique sportive : le footing aux USA, le basket pour certains premiers ministres français, le judo pour POUTINE, les bains fluviaux pour MAO, histoire de montrer qu’on reste fringant. Les autres, qui ne sont que des « cerveaux » n’ont plus la cote. Ne dit-on pas que BEN LADEN souffre d’insuffisance rénale ce qui le rendrait méchant ?…

Si fringant puisse-t-on paraître, il arrive tout de même que des situations particulières mettent en péril la santé d’un Grand au point d’en faire trembler le monde. Pensez-y à l’apéritif avant d’engloutir inconsidérément vos bretzels !

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