EDUCATION / LA REFLEXION AU CENTRE DE LA PRATIQUE PEDAGOGIQUE QUOTIDIENNE par Raphaël FRANGIONE

Une considération s’impose préalablement avec plus d’attention qu’autrefois, à savoir que quand on parle avec insistance de refondation de l’école et des systèmes éducatifs, quand on discute d’éducation dans sa globalité de façon prolixe, je dirais dans sa « complexité », d’après l’expression d’E.MORIN (jamais l’école française n’avait suscité une production éditoriale vraiment démesurée, une vingtaine d’ouvrages à la rentrée 2000), cela veut dire que l’école en tant qu’institution fondamentale va traverser un moment vraiment inquiétant, malade qu’elle est d’immobilisme et d’un certain académisme (la polémique entre « disciplinaristes » et « modernistes » me paraît banale, voire vaine).

 

RÉFLEXIONS DE PÉDAGOGIE GÉNÉRALE

 

On a l’impression, en fait, que la recherche didactique au niveau européen ne progresse pas. On est voué plus à comprendre la manière d’exploiter les T.I.C.E., porteuses sans doute de potentialités, mais aussi de risques, qu’à indiquer des voies nouvelles et performantes au niveau des réalisations concrètes en classe de langue. On apprend dans les magazines spécialisés des nouvelles approches didactiques, des formules toutes faites illustrées comme des parcours capables d’affronter chaque type de problématique. Ces innovations, au lieu d’alléger les travaux journaliers de l’enseignant, jettent dans une confusion presque totale son destinataire privilégié, l’apprenant. La dernière nouveauté, qui a séduit presque tous les systèmes éducatifs de l’Europe occidentale s’appelle « approche modulaire », à appliquer, dit-on, quand le discours devient « complexe ». Or, sans entrer dans la dispute entre ce qui est simple et ce qui complexe en didactique, soulignons simplement que la communication est un art difficile et que « l’essentiel » pour l’école reste celui de bien motiver les apprenants à prendre en charge leur formation, à devenir acteurs de leur projet formatif. Je suis de plus en plus persuadé que tout ça passe à travers l’enseignant, moteur de recherche et d’innovation, pour qui travailler à l’école ne veut pas dire appliquer telle ou telle autre théorie mais faire en sorte qu’on établisse avec l’élève un rapport d’échanges pour mieux répondre aux exigences des jeunes avides de savoirs. Maria Luisa VILLANUEVA a parlé justement « d’un travail de tissage » (FDLM, Recherches et applications, Juillet 2000, p. 160), des différentes manières d’être, ce qui n’est pas toujours simple, notamment quand on a affaire aux jeunes apprenants d’école supérieure pour qui apprendre une langue étrangère, cela veut dire l’utiliser en situation quotidienne.

 

MONDIALISATION ET CRISE DES PÉDAGOGIES

 

Dans ce contexte de variété de procédures didactiques parfois répétitives, je reste de l’opinion que c’est sur le terrain, dans les classes, que se joue la véracité d’une stratégie didactique et éducative. Quand on travaille sur l’éducation on ne peut asséner des vérités, car tout projet éducatif est valable à condition qu’il respecte les besoins premiers de l’apprenant et que, compte tenu de l’innovation, il permette de soutenir l’évolution intellectuelle et morale de l’élève / consommateur.

Dans un contexte de mondialisation, il est indispensable quand même que notre pratique didactique s’adonne à faire réfléchir et à débattre sur les grandes questions de la vie collective, qu’elles soient de nature philosophique, scientifique ou littéraire. La confrontation critique semble essentielle à la lumière de la crise des pédagogies. Le jeune connaît les conflits et les transformations concernant son corps et ses capacités intellectuelles. Il va explorer un nouveau champ relationnel qui va lui renforcer ses exigences pulsionnelles. C’est l’époque des manifestations imprévues, agressives, brusques. Il se recherche une identification qui passe par la parole, par les disputes, dans la famille et à l’école. La réponse des enseignants et de l’école est alors fondamentale, décisive pour la bonne réussite de toute pratique en classe.

 

L’APPRENTISSAGE DU DÉBAT

 

Heureusement, nous vivons dans une société plurielle, dans l’ère de la communication où règne souveraine la volonté d’écouter et de confronter les différents points de vue. Les professeurs de langue savent très bien qu’il faut davantage apprendre à comprendre les thèses d’autrui à tel point qu’ils travaillent sur les textes écrits et oraux, littéraires et non, pour atteindre à une compétence langagière et textuelle solide et stable, capable d’entrer comme dit BARTHES dans « la cuisine du sens ». Les professeurs sont persuadés qu’au cours de sa formation, l’apprenant doit être à même d’aborder n’importe quelle situation communicative pour se créer une piste autonome d’analyse et de critique. Ça commence à petits pas au collège pour se renforcer dans le secondaire, moment-clé où les jeunes sont plus disposés à prendre position, à produire une opinion et à la défendre. À partir de cet âge, il faut que tout système éducatif consacre une place plus grande à ce processus méthodologique qui privilégie la réflexion et le débat. L’apprentissage du débat devient donc une opération didactique importante d’autant plus qu’on la situe dans un contexte social et culturel se dégradant, duquel l’école, en tant que lieu de formation et d’éducation, ne peut se passer. Les transgressions quotidiennement manifestées finissent par jeter l’élève et le professeur dans la confusion et ce qui est pis dans le discrédit d’une école qui reste quand même l’unique chance contre l’ignorance et les incivilités de toute sorte.

 

QUELLES COMPÉTENCES À DÉVELOPPER ?

 

Or je pense que c’est à l’enseignant de mettre en œuvre tous les dispositifs qu’il connaît, toutes les activités qu’il a expérimentées, pour faciliter l’élève à accéder cette prise de conscience. Il s’agit de mettre en place une sorte de dynamisme intentionnel et créatif qui le conduira à exprimer son propre système de valeurs et à se confronter avec les autres. Pour ce faire, il est indispensable que les élèves apprennent les mécanismes qui règlent les échanges interactionnels car l’apprentissage du débat passe par les pratiques de négociation et de collaboration entre les deux interlocuteurs, à savoir : les élèves doivent respecter le sujet de la conversation et s’appuyer sur leurs intérêts sans exprimer des positions rigides.

Dans la classe, il est préalable lors de toute activité scolaire, qu’elle soit écrite ou orale, d’instaurer un climat de coopération et non de compétition. Le travail en équipe l’emporte sur toute attribution des notes, car l’objectif est celui de faire participer tous les élèves, même les plus défavorisés, pour s’opposer à toute forme de rejet ou pis à tout risque d’expression d’appréciations dévalorisantes qui pourraient perturber la participation à la libre confrontation d’idées. Cette pratique s’avère porteuse de bons résultats sur le plan interactionnel car elle est une occasion pour que s’établisse une relation plus étroite entre élèves / élèves et élèves / enseignants.

C’est une phase extrêmement délicate car il s’agit d’entrer en relation avec les positions et cultures des autres, notamment avec des parcours logiques et mentaux absolument intériorisés par les deux parties. À ce propos, je crois pouvoir affirmer, sur la base de l’expérience, que ce n’est pas vrai du tout que l’apprenant – interlocuteur – n’ait pas d’itinéraire à suivre. Dans la plupart des cas, on a affaire à des jeunes qui ont consolidé un processus de réflexion assez respectable et qui, dans la phase d’exposition de leur thèse, mettent en place, d’une manière consciente et logique, une compétence discursive et stratégique cohérente et linéaire. L’interaction est ainsi très bien facilitée et représente dans la classe un moment vraiment satisfaisant dès que l’apprenant prend conscience de sa maturité et de son autonomie. Il sait qu’il peut donner une représentation personnelle du monde, des choses, de la société.

 

En guise de conclusion, on ne peut que signaler un retard, une sorte de dysfonctionnement réel dont les enseignants ne sont pas du tout responsables. Chacun est libre de penser que la raison économique doit l’emporter sur la pratique enseignante. Mais pour ce qui concerne la machine éducative et le mal-vivre des enseignants et des élèves, cette prise de position là est tout à fait perdante car le pluralisme appliqué à l’éducation est un bien incontestable, une valeur à défendre.

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