EDUCATION / EN FORME LA RELATION ECOLE-FAMILLES ? par Lydie PFANDER-MENY

« Au moment où les grandes utopies du dix-neuvième siècle ont livré toute leur perversion, il est urgent de créer les conditions d’un travail collectif de reconstruction d’un univers d’idéaux réalistes capable de mobiliser les volontés sans mystifier les consciences » (Pierre BOURDIEU, Le Monde, janvier 1992).

 

Assurément pas si l’on en juge par les titres des dernières publications sur le thème. François DUBET parle de malentendu (École, familles : le malentendu, Textuel, 1997), Philippe MEIRIEU de divorce (L’école et les parents, la grande explication, Plon, Paris, 2000), Judith MIGEOT-ALAVARADO (La relation école-familles : peut mieux faire, ESF Éditeur, 2000) pense que l’on peut mieux faire, les parents sont alternativement accusés de n’être que des consommateurs d’école (BALLION René, Les parents consommateurs d’école, Paris Stock, 1982), stratèges forcenés avec lesquels le dialogue paraît impossible ou pour le moins difficile (TAUVEL Jean-Pierre, Les familles et l’école : une relation difficile, Ville-école-intégration, n°114, Paris, 1998) ou alors totalement démissionnaires et absents, Dominique GAYET lance « c’est la faute aux parents » et parle de contentieux (C’est la faute aux parents. Les familles et l’école, Syros, Paris, 1999) !

De leur côté les enseignants ne sont guère mieux lotis : véritable forteresse, composée essentiellement des classes moyennes, le monde enseignant paraît très conservateur dans ses modes pédagogiques, peu accessible au dialogue et continue à participer à la reproduction de fortes inégalités.

On peut dès lors le constater, les relations entre ces deux grandes institutions de l’éducation et de la socialisation de l’enfant et du jeune ne sont pas simples. Elles connaissent, de façon récurrente, des tensions, des pressions, des conflits alors même que la demande et la nécessité de coopération n’a jamais été aussi forte puisque depuis 1989, en effet, la Loi d’Orientation du système éducatif place les parents comme membres à part entière de la communauté éducative.

Mais il faut bien le dire, depuis le début, la relation entre l’école et les familles en France reste une histoire mouvementée. L’école s’est constituée d’abord contre la famille, accusée d’être vissée à des croyances ou des superstitions, ancrée dans le local et la tradition. Au contraire, L’école de la IIIème République se donne pour mission de diffuser une culture à la fois nationale et universelle. Elle témoigne des progrès de son temps, portés par un fort esprit positiviste, et l’instruction qu’elle diffuse est chargée de faire de chaque écolier un citoyen s’inscrivant dans la Nation. Par conséquent, il faut prendre des distances avec ces familles qui parlent patois et sont largement sous la mainmise du clergé. Ainsi c’est grâce à des disciplines fortes comme le français, la géographie, l’histoire et des méthodes pédagogiques très cadrées que la dictée, l’apprentissage de la géographie française dans ses moindres détails (ah ! ces sous-préfectures !) et la mise en place de mythes historiques forts (VERCINGÉTORIX Charles MARTEL, Jeanne D’ARC, MIRABEAU…) façonnent « les enfants du peuple » en citoyens. Ils seront instruits dans une morale, bien sûr républicaine assurant l’unité nationale, mais aussi s’inscriront dans un processus qui ne remet pas en cause la hiérarchie sociale. L’école bénéficie à cette époque d’un crédit de confiance total de la part des familles qui valident totalement les mesures prises pour les enfants (pour les sanctions, elles auraient tendance à doubler ce qui a été infligé en classe) et ne sont pas consultées sur les choix que l’école peut opérer. Au contraire, l’école doit souvent lutter contre quelques parents dont les enfants rentrent dans le processus de méritocratie républicaine et que l’école tente d’élever au-dessus de leur condition initiale.

Ce système, bon an mal an, va fonctionner jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. À partir de là, de profondes mutations surgissent qui peu à peu vont renverser la tendance quant à la relation école-familles pour aboutir aujourd’hui à une très grande sollicitation des familles par le système éducatif et à la volonté de celles-ci de voir dans l’école une institution « rentable ».

La société change à partir des années cinquante : le monde agricole se replie au profit d’un fort développement du secteur tertiaire et des services, l’urbanisation connaît une énorme explosion aux alentours des grandes villes, les techniques et les métiers sont en totale mutation et nécessitent un niveau de qualification de plus en plus élevé. Par ailleurs, la forte poussée démographique de l’après-guerre, le baby-boom, incite les parents à donner à leurs enfants une éducation plus ambitieuse permettant une meilleure ascension sociale. L’obligation scolaire est ainsi prolongée jusqu’à seize ans et l’on parle de « l’explosion scolaire » (CROS, 1961). Mais c’est la « massification » des collèges (Réforme HABY de 1975) et ensuite la massification des lycées à partir des années quatre-vingt qui ont largement modifié les rapports entre les familles et l’école.

L’admission de tous les enfants en 6ème ,conduit un public nouveau, très hétérogène dans les établissements scolaires et donc des familles avec des différences sociales, culturelles et ethniques très fortes qui jusque-là ne franchissaient pas le portail du secondaire. L’école inadaptée à ce changement brusque qui nécessite une évolution de ses structures (apparition de la notion de projet) et de ses modes pédagogiques connaît alors pour la première fois un fort taux d’échec scolaire. Cette situation évolue dans le cadre d’une idéologie égalitaire forte qui associe à massification l’idée de démocratisation de l’enseignement. La crise économique bat son plein et il est demandé soudain à l’école par des parents angoissés pour l’avenir de leurs enfants d’être efficace et rentable, d’assurer un futur ; sinon, à quoi servent les études ?

C’est ce qu’a relayé un courant médiatique de dénonciation du système scolaire.

Obligation de résultats d’un côté et parents sans culture scolaire adaptée pour les familles populaires de l’autre, tel est le rapport de forces des années quatre-vingt dix. Entre les deux, quelques privilégiés, bien informés, circulent en stratèges entre la carte scolaire, les filières à prestige et les orientations pertinentes.

Mais la famille a également changé. Augmentation des divorces, multiplication des familles monoparentales, reconstruction de fratries complexes, éloignement des domiciles des parents ; la famille a évolué, ce qui nécessite de l’appréhender sous sa forme plurielle (Le Monde de l’éducation, septembre 2001).

Les rôles doivent donc être clarifiés pour trouver des points de contacts permettant la meilleure réussite de l’élève, du jeune, ce qui somme-toute est l’ultime objectif des deux acteurs en présence. Rarement la nécessité de s’entendre n’a été aussi forte. C’est ainsi que l’Éducation Nationale a mis en place une succession de dispositifs divers organisant la présence des parents à l’école d’un bout à l’autre de l’année, de façon individuelle, collective ou représentative. De l’accueil des parents pour la rentrée, à la semaine des parents, aux réunions parents-professeurs, aux journées portes ouvertes, aux carrefour des carrières, aux remises des bulletins en mains propres, etc. Ces établissements scolaires ont fait œuvre d’imagination et développent beaucoup d’énergie dans tous ces dispositifs dévoreurs de temps… Mais une question reste : où s’arrête la responsabilité éducative des parents et où commence celle de l’école que l’on charge actuellement de réparer tous les désordres que la société ne parvient pas à résoudre et initier toutes les formes de socialisation : violence, montée des incivilités, scolarisation des enfants de plus en plus jeunes (2 ans), éducation à la santé, au goût, à l’environnement, aux médias ? Par ailleurs, pourquoi les parents doivent-ils rentrer dans l’école ? Ils le ressentent souvent comme le rappel de leur inefficacité ou de leur manque concernant leur enfant (convoqués) ; l’école navigue dans des codes et des habitudes souvent peu connus et mal maîtrisés par les familles populaires.

Tant que la place et les missions de chacun ne seront pas clairement définies, la complémentarité nécessaire reconnue, la coopération paraît aléatoire pour ces deux grandes institutions incontournables de la co-éducation.

Poster un commentaire

Classé dans EN FORME(S) ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s