EDUCATION / EDUQUER A COMMUNIQUER… par Valérie PERREAU & Jessica DUPUIS

« Ce que les écoliers faisaient avec leur maître, en lui parlant par l’intermédiaire de la marionnette-instituteur,

nous pouvons le faire, nous, avec nos enfants, en leur parlant par marionnette interposée.

N’oublions pas que les marionnettes se prêtent pour ainsi dire en permanence à des identifications. (…)

On peut charger les marionnettes – tandis qu’elles jouent leurs aventures – de transmettre

à l’enfant des messages rassurants. Communiquer à l’aide de symboles

n’est pas moins important que communiquer à l’aide de mots.

C’est parfois la seule façon de communiquer avec l’enfant« 

(Gianni RODARI, Grammaire de l’imagination – Introduction à l’art

d’inventer des histoires, Rue du monde, 1997, pp.126-127).

Le 31 mars dernier, l’information avait circulé : tous les élèves des classes de 4ème du collège Saint-Dominique à Chalon-sur-Saône se réunissaient pour la remise des prix du concours de nouvelles inter-classes, concours organisé par leurs professeurs de français. A l’issu de cette rencontre, cinq élèves ont reçu le prix de la meilleure nouvelle par classe et le premier prix a été attribué à Jessica DUPUIS pour l’écriture de « Facétie Irlandaise« , nouvelle mettant en scène un jeune garçon et un cheval…

« L’enfant de ma nouvelle partage avec son cheval des moments riches en émotion, de complicité, même si les « réponses » de l’animal ne sont pas véhiculées par les mots : c’est une situation de communication où la profondeur des sentiments est renforcée par les vastes paysages d’Irlande« . Ainsi Jessica DUPUIS caractérise-t-elle la réelle communication avec l’animal : « … le cheval est un animal qui partage beaucoup avec l’homme. Il n’y a une relation possible entre les deux que par une reconnaissance et un respect mutuels : c’est cet aspect de la communication « homme/animal » qui me passionne« .

Ainsi présente-t-elle sa nouvelle en soulignant qu’il lui semble important que la « communication à distance n’occulte pas complètement la proche communication« , en parlant notamment de la communication téléphonique et d’Internet. Certes. Mais éduquer à la communication passe aussi par l’utilisation de ces moyens modernes de communication, en témoignent les nombreuses réalisations virtuelles des élèves. Citons l’exemple de la réalisation d’un journal consacré à la Méditerranée. Ce magazine en ligne multilingue (chacun écrit dans sa langue maternelle et rédige quelques lignes dans une autre langue de son choix), a été créé et est piloté par le Centre Régional de Documentation Pédagogique (CRDP) de Marseille et le Centre de Liaison de l’Enseignement et des Moyens d’Information (CLEMI). Cette publication électronique constitue un véritable tremplin pour les apprentissages des technologies de l’information et de la communication. Le magazine est, en effet, entièrement réalisé par des élèves d’un lycée différent à chaque numéro (choix des thèmes, élaboration du sommaire, rédaction d’invitations à participer, envoyées par le biais notamment de listes de diffusion pédagogiques, rédaction en chef, évolution de la maquette, fabrication… jusqu’à la mise en ligne), encadrés par une équipe pédagogique, tous passionnés tant par les contenus que par la réalisation technique. Il est intéressant de noter que ce magazine développe chez les élèves de multiples compétences, car résultat d’un véritable travail interdisciplinaire : recherche et sélection d’informations, rédaction dans différents genres journalistiques, maniement et exploitation de toutes les possibilités des outils informatiques (images, sons, liens vers d’autres ressources, interactivité avec la création d’un forum qui fonctionne comme un courrier des lecteurs…).

Mais revenons à l’expérience pédagogique littéraire, quelques mois auparavant, lorsque les professeurs de français de 4ème proposent à leurs élèves d’écrire – dans le cadre d’une séquence pédagogique – une nouvelle qui fera l’objet d’un concours inter-classes. Les élèves motivés par cette expérience se mettent au travail : création de l’histoire selon leur inspiration, rédaction appropriée au genre, mise en page adaptée… Après six semaines d’élaboration, le défi a été relevé. Tous affirment avec véhémence que cette expérience a été enrichissante car féconde en créativité et en échanges. En effet, durant cette période, ces jeunes écrivains en herbe ont réellement communiqué, au sens premier du terme, c’est-à-dire partagé, en échangeant leurs savoirs, leurs idées, leurs impressions. Certains se sont même découvert une réelle passion pour l’écriture. C’est le cas de Jessica à qui nous donnons la parole : « J’espère avoir réussi à communiquer moi aussi avec mes lecteurs, ne serait-ce que pour leur transmettre un peu de la passion pour l’écriture et les mots qui m’anime« .

 

FACÉTIE IRLANDAISE

 

Perdu dans ses pensées, Jimmy MULLIGAN marchait d’un pas décidé sur le chemin caillouteux. Il avançait rapidement bien que ses pieds, trop serrés dans ses bottes d’une pointure trop courte, le fissent atrocement souffrir.

Jimmy était un petit garçonnet d’une huitaine d’années, vif, remuant, vêtu d’un pantalon de tweed vert légèrement râpé aux genoux et d’un pull-over d’Aran. Sa physionomie, irlandaise à n’en point douter de par ses cheveux broussailleux couleur de rouille et son visage comme éclaboussé de gouttes de miel doré, pouvait prêter à rire, quoique les deux billes d’agate perçantes qui lui servaient à voir dissuadaient quiconque à s’y risquer. Le nez au vent, il observait le paysage en marchant. Il aimait sentir la brise lui caresser les joues et apercevoir, au loin, dans la brume, les vallées de sa chère et tendre île d’émeraude. Car ici, le vert était la couleur dominante : les pâturages parsemés de touffes laineuses, les immenses landes sans arbres, les collines dénudées blotties les unes contre les autres comme pour se protéger des vents, les lacs au bord desquels se concentrait la végétation : il aimait tout et était fier de sa terre d’Irlande, tout comme l’étaient son père et son grand-père.

Mais pour l’heure, le temps n’était plus à la rêverie, mais à l’action. Il allait là où il trouverait une bonne âme pour écouter la gravité des événements qui le tracassaient, et pour l’aider à prendre les décisions qui s’imposaient dans ce genre d’affaire. Arrivé à destination, il s’arrêta devant la barrière blanche d’une grande propriété, l’ouvrit avec sa clé, entra et referma la barrière soigneusement derrière lui. Il savait pertinemment qu’en la laissant ouverte, il mettait son vieil ami à la merci d’éventuels importuns.

Le vieux lord Gonzague O’BRADLEY était là, occupé à tailler paisiblement la bouchure, du plus consciencieusement possible que lui permettait son grand âge. Quand il entendit la barrière s’ouvrir, il se retourna et son regard s’illumina de bonheur en apercevant son jeune ami. Le Lord avait bien connu le père de Jimmy au temps de sa superbe jeunesse et il était même « hôte d’honneur » à la ferme MULLIGAN le jour de la naissance de Jimmy : ce même jour, il avait été primé pour ses exploits ; c’est dire s’il l’aimait ce petit ! Sur la fin de sa vie, on lui avait offert cette dernière demeure pour ses nombreux services rendus à la famille MULLIGAN. Ainsi, il goûtait là d’une douce retraite bien méritée. Même s’il y avait toujours eu un monde entre Lord Gonzague O’BRADLEY et les MULLIGAN, il y avait entre eux un respect, une entente muette, une affection pure qui semblaient traverser les générations.

Jimmy, voyant son vieil ami s’approcher en dépliant lentement ses longs membres, se dit que la prochaine fois, il lui apporterait une de ces couvertures bien épaisses pour protéger ses vieux os contre l’humidité montante de l’arrière-saison.

Car Lord Gonzague était fier, il ne demandait jamais rien mais Jimmy, lui, savait deviner : c’était normal, il marchait quand même vers ses neufs ans ! Les deux amis s’embrassèrent, et Jimmy se mit debout sur le petit muret, à droite de la barrière, de sorte que son regard plongea tout droit dans celui de Lord Gonzague.

Le garçonnet parla sans ambages :

– « Il faut que tu m’aides, lui dit-il, d’un air tragique, si tu savais ce qui se passe, je suis la cible d’un horrible complot« .

Le Lord laissa voir ses vieilles dents usées à travers une grimace que Jimmy prit pour une moquerie.

– « Mais c’est très grave ! s’exclama-t-il, tu ne me crois pas ? Écoute un peu ! Tu sais que je n’aime beaucoup l’école. L’accord des participes passés est un mystère pour moi. Quant aux tables de multiplication, c’est une énigme. Tout ce que j’arrive à multiplier, ce sont les punitions. Jusqu’à la semaine dernière, tout allait bien. Assis au dernier rang, l’institutrice n’y voyait que du feu. Pendant les leçons de géographie, j’accrochais les hameçons de mes lignes pour aller à la pêche au brochet avec grand-père. Tu sais, dans le petit bras de rivière qui coule en bas de la ferme« .

Pendant que l’enfant parlait, le vieux Lord attrapait d’un air distrait les petits fruits du pommier sauvage qui dépassaient de la haie et les croquait méthodiquement l’un après l’autre, dans un grognement de satisfaction.

– « Tu pourrais m’écouter quand je te parle« , se fâcha Jimmy.

Lord Gonzague, surpris, lâcha sa pomme et baissa la tête en signe de repentance.

– « Bon, tout allait bien, reprit l’enfant, jusqu’à ce que maman s’aperçoive que je ne savais pas compter le troupeau quand il revenait des pâturages. Il faut dire, qu’avant la naissance des petits, je connaissais toutes les brebis, et savais dire d’instinct s’il en manquait une. Mais avec le printemps, ces vilaines bêtes ont eu des jumeaux, des triplés, des quadruplés, j’en soupçonne même parmi les plus sournoises d’avoir mis bas au moins dix agneaux à la fois ! Tout additionné : cela doit bien faire une cinquantaine de têtes, cinquante-deux a dit maman. Avant-hier, j’ai affirmé, à vue de nez, que le troupeau était au complet et il manquait six agneaux. Maman était furieuse et encore plus quand elle s’est aperçue que mes connaissances mathématiques ne dépassaient pas les « 15 » et ce, dans mes meilleurs jours !« .

Lord Gonzague fit mine de s’impatienter et Jimmy partagea avec lui le morceau de cake aux framboises qu’il avait dans sa poche pour l’aider à rester concentré. L’enfant se dit qu’en vieillissant le corps et le cerveau devaient sans doute avoir besoin de plus de douceurs pour fonctionner correctement. Lord Gonzague afficha un rictus de contentement et approcha son épaule de la joue du petit pour le remercier. Jimmy prit alors un air désespéré et déclara brusquement :

– « Mais il y a pire encore mon vieil ami !« .

Lord Gonzague pencha la tête à droite, puis à gauche, et contre toute attente ébouriffa les cheveux de Jimmy qui s’indigna :

– « Sois un peu sérieux et songe que ce matin mes parents, affolés par ma nullité scolaire, ont rencontré Mademoiselle : ma maîtresse, et devine ce que papa lui a dit :

– Je vous laisse libre de faire entrer dans la tête de ce garnement tout ce que vous jugerez bon, de la manière qu’il vous conviendra et avec les moyens, les méthodes et les INS-TRU-MENTS de votre choix« .

Lord Gonzague bâilla et chassa furieusement une mouche qui venait lui chatouiller une oreille. L’enfant, profondément contrarié, murmura péniblement :

– « Quand on sait que Mademoiselle ne sait manier comme instrument que la baguette, la règle et le taille-crayons, elle risque de transformer mon cerveau en aspirateur à culture, à grands coups d’équerre ou de rapporteur. Adieu douce vie au coin du radiateur ! C’est demain que commence ma longue agonie devant le tableau, persécuté par les compléments circonstanciels et les divisions« .

D’un coup, Lord Gonzague s’étira et envoya malicieusement Jimmy au pied du muret ; il se retrouva le nez dans les trèfles et les jambes en l’air. Puis, d’un air de défi, le vieux Lord traversa le terrain et alla se poster face à lui en clignant de l’oeil. Loin derrière, l’horizon s’ouvrait sur le lit de la rivière et plus particulièrement sur la passerelle qui permettait de la traverser. Le garçonnet resta interdit un moment. Alors qu’il était prêt à demander à son ami quelle mouche l’avait piqué là, il entrevit, au loin, la solution de son problème.

– « Cher ami, hurla-t-il, tu es tout simplement l’être le plus intelligent que je connaisse« .

L’ami découvrit sa mâchoire pour rire. Avec des yeux pétillants de ruse, le gamin s’exclama :

– « Demain, Mademoiselle sera dans l’incapacité de faire classe« .

Lord Gonzague tira la langue, comme pour dire qu’il avait compris et se gratta le cou. Du haut de ses huit ans, Jimmy agissait dans l’urgence, et l’urgence : c’était demain. Pour les jours suivants, son vieil ami lui fournirait sans doute d’autres idées de génie. Tout électrisé par son plan, il continua :

– « Demain, pas d’école car pas de maîtresse, et c’est moi qui choisit les instruments. Cette fois-ci, dit-il théâtralement, ce sera : la scie de grand-père« .

Comme revivifié, Jimmy courut à toutes jambes murmurer à l’oreille du Lord :

– « Je te promets que demain matin, depuis ton logis, à la minute même où Mademoiselle empruntera la passerelle de la rivière pour se rendre à l’école, tu ne distingueras bientôt plus que… son chignon flottant au milieu des nénuphars« .

C’est alors que Jimmy sauta prestement sur le dos de Lord Gonzague O’BRADLEY. Ensemble, ils galopèrent par-dessus les bruyères, l’enfant riant aux éclats et le cheval hennissant de joie.

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