ECONOMIE Géographique / CENTRES ET PERIPHERIES DE PRODUCTION par Pierre-Eric LUBERNE

« La société tout entière repose sur l’industrie« 

(Comte DE SAINT-SIMON, L’Industrie).

Sur la surface de la terre, les hommes et les activités économiques, loin d’être répartis uniformément dans l’espace, ont tendance à s’agglomérer en un petit nombre de localisations. Ce simple constat empirique amène à remettre fortement en cause la construction d’un espace totalement uniforme par la microéconomie traditionnelle grâce notamment à l’hypothèse de divisibilité des biens et des facteurs de production. Comment peut-on alors expliquer la formation de concentrations industrielles dans certaines régions « centres » au détriment des régions dites « périphériques » ?

L’économie géographique, dont le fondateur est le célèbre économiste américain Paul KRUGMAN, se propose de fournir des éléments de réponse.

Nous nous intéresserons d’abord au principe de formation des équilibres « centre-périphérie » sur la base d’un scénario-type proposé par KRUGMAN afin d’en apprécier la portée, avant d’en montrer les principales limites ainsi que les développements possibles.

Le modèle de KRUGMAN, exposé dans Geography and Trade (1991), a été construit pour expliquer la formation d’une activité industrielle importante au Nord-Est des États-Unis. Pour cet économiste, la présence dans cette région de ressources naturelles en grande quantité n’est pas une explication suffisante. KRUGMAN pense alors que l’industrie se concentre parce que les firmes trouvent un intérêt à être proche les unes des autres. Chacune d’elles bénéficie donc d’économies d’agglomération c’est-à-dire de gains dans la réalisation des opérations de production produits par la proximité géographique avec les autres firmes. Sur cette base, nous allons voir que la formation d’une agglomération tient essentiellement à quatre grandeurs : les rendements croissants, les coûts de transport, la taille du marché et la différenciation des biens.

Dans son modèle, KRUGMAN considère deux régions et deux secteurs (le secteur agricole et le secteur industriel). L’agriculture, par hypothèse immobile, est une activité de type traditionnel avec des rendements constants, répartie également dans les deux régions. Au contraire, l’activité industrielle, qui fabrique des biens différenciés dans une situation de rendements croissants (chaque variété de biens est alors produite par une firme et chaque firme produit une seule variété), est mobile : on peut développer l’activité industrielle dans l’une et/ou l’autre région.

Lorsqu’un industriel décide d’installer son usine dans une des deux régions, il devra satisfaire une partie de la demande dans l’autre région donc exporter et subir des coûts de transport d’autant plus importants que la demande dans l’autre région est elle-même importante. Pour éviter ces coûts de transport, il peut chercher à s’installer dans les deux régions.

Cependant, ce n’est pas forcément la meilleure solution parce que l’activité industrielle fonctionne avec des rendements d’échelle croissants. Il y a rendements d’échelle croissants lorsque la production industrielle fait plus que doubler si on envisage par exemple un doublement de l’ensemble des quantités de facteurs. Il peut donc être plus intéressant dans ce cas de produire tout dans une seule unité de production que de répartir la production dans deux usines.

Ainsi, le choix de localisation d’une firme représentative du secteur industriel dans une ou deux régions résulte de l’arbitrage entre le bénéfice des rendements croissants et la proximité des marchés (qui permet d’économiser des coûts de transport). De façon générale, les firmes ont tendance à se localiser là où la demande est importante, mais la demande est importante là où les firmes se localisent. De la même façon, la préférence des consommateurs pour la variété attire des firmes fabricant des biens différenciés, qui à leur tour attirent des consommateurs recherchant la variété. Nous assistons alors à un processus cumulatif qui peut conduire, selon les valeurs de certaines grandeurs économiques vues précédemment (coût de transport, degré de préférence pour la variété…), à deux types d’équilibre : un équilibre symétrique d’équi-répartition des activités industrielles et un équilibre « centre-périphérie » où le secteur différencié est concentré dans une seule région. L’agglomération est d’autant plus probable que, toutes choses égales d’ailleurs, le coût de transport est faible, les économies d’échelle sont importantes ou encore que les biens sont plus différenciés.

Nous conclurerons à la domination des schémas d’agglomération étant donné que ces facteurs sont de mieux en mieux satisfaits dans notre économie actuelle.

L’économie géographique nous permet ainsi de mieux comprendre les conséquences spatiales du développement économique mais aussi de prendre les décisions qui permettent, dans le cadre de politiques économiques régionales, de ralentir ou au contraire d’accentuer les phénomènes d’agglomération.

Le modèle de KRUGMAN n’est pourtant pas totalement satisfaisant. Il arrive certes à expliquer quelle région concentre finalement toute l’industrie, mais ce modèle reste au fond trop statique. Les théories de l’agglomération proposées par l’économie géographique nécessitent alors d’être développées.

Le modèle de KRUGMAN et plus généralement tous les modèles d’agglomération de type « centre-périphérie » apportent des réponses insuffisantes car en fait tout dépend des conditions initiales et de la valeur des paramètres clés. Ces modèles d’agglomération expliquent seulement qu’à partir d’une perturbation initiale peut se développer un processus endogène d’agglomération.

Cette initialisation exogène consiste généralement en un « accident historique ». Un exemple classique est celui donné par KRUGMAN de l’histoire de Catherine EVANS dont l’habileté à fabriquer des tapis est à l’origine de l’industrie du tapis en Georgia. La Silicon Valley, gigantesque agglomération de firmes qui doit sa naissance à la mise en œuvre d’une formidable innovation technologique par deux étudiants de Stanford au début du siècle, constitue une autre illustration de ce que peut être un « accident historique ».

Cette perturbation, sous certaines conditions (un coût de transport faible, des économies d’échelles assez fortes…), s’amplifie grâce à un processus cumulatif (vu précédemment) qui mène à un équilibre aggloméré. Le problème est qu’il est impossible d’analyser la transition entre l’équilibre d’équi-répartition et l’équilibre d’agglomération. Comme le soulignent les économistes Catherine BAUMONT et Jean-Marie HURIOT : « Les modèles d’agglomération de type centre-périphérie expliquent seulement comment, en fonction des perturbations initiales, on est passé d’un équilibre « dispersé » à un équilibre « aggloméré »… En tant que processus d’ajustement, la « dynamique » est ici un processus de redistribution spatiale d’un nombre fixé de firmes. Au cours de ce processus, des lieux se remplissent tandis que d’autres se vident. On comprend que tout s’arrête et aboutisse à un équilibre statique lorsque toutes les firmes ont été localisées ou relocalisées. L’équilibre obtenu n’a alors aucune raison de changer sauf si on fait varier les conditions initiales ou les paramètres : on peut obtenir un autre équilibre, mais la transition ne peut être analysée« . Les deux auteurs en concluent donc que « La prise en compte d’une dynamique supposerait que l’on s’intéresse à la façon dont les activités économiques se localisent ou se délocalisent lorsque le nombre de firmes augmente… La question de la dynamique de création de firmes et de son impact sur les équilibres géographiques reste entière et seul le rapprochement des théories de la croissance et de théories de la formation des agglomérations pourrait l’éclairer » (« L’interaction agglomération-croissance en économie géographique », in BAILLY et HURIOT, Ville et croissance, 1999).

Pour résoudre cette difficulté, certains économistes opèrent alors depuis quelques années une intégration entre les théories de l’agglomération et les théories de la croissance endogène.

Ces dernières se sont développées à partir du milieu des années quatre-vingt pour renouveler le modèle de croissance néoclassique de SOLOW (1956) en recherchant des mécanismes endogènes de formation du progrès technique. C’est ainsi que LUCAS (1988), ROMER (1990), ou encore BARRO (1990) ont respectivement mis en avant le rôle de l’accumulation du capital humain, de l’accumulation d’innovations et de l’accumulation du capital public.

L’avancée la plus intéressante de la synthèse géographie-croissance consiste à montrer comment une croissance du nombre d’unités à localiser peut apparaître de manière endogène c’est-à-dire comment elle peut être produite dans le modèle lui-même.

A côté du secteur indifférencié et du secteur industriel différencié des modèles centre-périphérie, il convient d’ajouter un secteur de Recherche et Développement qui produit des nouvelles variétés pour le secteur différencié. Les firmes de ce secteur sont mobiles d’une région à l’autre. De plus, elles bénéficient d’externalités de connaissance à la ROMER qui font que le coût de production de nouvelles variétés est décroissant avec le nombre de variétés produites dans la même région (externalités locales) ou dans les deux régions (externalités globales).

La croissance, à travers les externalités de connaissance, modifie alors la forme des schémas d’agglomération. En effet, on montre que la diffusion locale des externalités de connaissance accroît, sous certaines conditions, la tendance à l’agglomération ; au contraire, lorsque les externalités sont globales (ce qui revient à dire qu’elles sont présentes en même quantité dans les deux régions), seul le nombre de firmes augmente et l’agglomération peut s’atténuer à cause de l’accroissement de la concurrence entre les firmes.

Il peut être également intéressant de montrer que la prise en compte de la croissance vient sérieusement nuancer les résultats du modèle centre-périphérie de KRUGMAN. Ainsi, par exemple, les économistes MARTIN et OTTAVIANO ont montré que, si on tient compte seulement des externalités locales, la baisse des coûts de transport a pour conséquence un accroissement de la concentration dans la région la plus riche des firmes du secteur industriel différencié à rendements croissants mais aussi de tout le secteur de la Recherche et Développement qui voit ses coûts baisser dans cette région. Au taux de croissance plus élevé qui résulte de cette forte concentration est alors liée une création de nouvelles firmes dont certaines se localiseront dans l’autre région à cause de la forte concurrence. On peut ainsi remarquer que ce deuxième effet n’était pas présent dans le modèle de KRUGMAN, ce qui est évidemment très gênant parce qu’il est loin d’être négligeable.

D’autre part, ces mêmes économistes ont mis plus nettement en évidence, notamment à travers l’existence des externalités de connaissance globales, la dépendance réciproque qui existe entre croissance et agglomération : sous certaines conditions, la croissance renforce l’agglomération, qui elle-même renforce la croissance.

La prise en compte des phénomènes de croissance, sous toutes ses formes, est donc cruciale si l’on veut expliquer de façon pertinente et complète la formation des agglomérations. Elle l’est d’ailleurs de plus en plus compte tenue de la période de croissance soutenue dans laquelle beaucoup d’économistes et de politiques pensent que nous nous engageons.

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