SOCIOLOGIE / L’INTROUVABLE (ET NECESSAIRE) DISTANCE AUX VALEURS par Jean-Marc REMY

« … au lieu de principes solides qui eussent tranquillisé pour toujours la conscience humaine, tu as choisi des notions vagues, étranges, énigmatiques, tout ce qui dépasse la force des hommes…« (DOSTOIEVSKI, « Les frères Karamazov », extrait de la parabole du Grand Inquisiteur).

« Quel est l’homme qui aurait la prétention de réfuter »scientifiquement »l’éthique du Sermon sur la Montagne… ?« (Max WEBER, Le savant et le politique).

De quelle « valeur » parle-t-on ? Le lecteur averti de Papiers Universitaires, pourtant rompu aux contorsions de l' »interdisciplinarité », pourra s’interroger sur la commune mesure (il s’agit bien de mesure) entre la problématique de la « valeur » de l’économiste – tout occupé à étalonner la qualité d’un bien : un problème « technique » en somme – et celle du sociologue qui renvoie aux normes idéales d’une société, c’est à dire à sa dimension « morale »…

Notons, tout d’abord que la critique artistique, elle, n’aura aucune difficulté à articuler l’un (« combien ça vaut ?« ) et l’autre (« c’est fort, non ?« )… Convenons, ensuite, qu’un concept comme celui de « valeur travail » – que MARX a emprunté à RICARDO – revêt chez l’économiste une forte composante « morale » (en gros, l’exploitation capitaliste est un mécanisme qui montre en quoi le malheur des pauvres nourrit le bonheur des riches…). Quant au sociologue, s’il veut, par exemple, caractériser les rapports entre dominants et dominés , il lui faudra bien forger un instrument de mesure pour appréhender des inégalités de ressources… et comment exprimer le plus ou le moins sans référence – même implicite – à un « système de valeur », c’est à dire quelque chose comme une morale ?

Y-a-t il alors place pour une démarche authentiquement scientifique (« objective ») en sciences sociales ?

Peut-on s’affranchir de ses propres valeurs pour penser le monde ?

A l’un de ses collègues – juriste éminent – qui déclarait un jour qu’il lui était impossible d’accepter qu’un « anarchiste » occupât une chaire d’une faculté de droit, WEBER répondit que cette position critique – située en dehors des présuppositions tenues généralement pour « évidentes » – pouvait précisément lui conférer la plus grande pertinence car « le doute radical est le père de la connaissance« . On ne pouvait mieux caractériser la posture requise pour toute « science sociale ».

Cette « neutralité axiologique » (traduction usuelle de l’expression Wertfreiheit, ou value-freeness, en anglais) est en particulier l’horizon du sociologue qui doit, en principe, s’abstenir de tout jugement sur les faits qu’il étudie. Ainsi, la sociologie n’a pas à dire si le phénomène social du racket à l’école est « moral » ou non… en revanche il est théoriquement possible de tenir plusieurs discours également « vrais » sur ce phénomène (discours juridique, interactionniste, économique…).

La distinction weberienne entre « jugement de valeur » et « rapport aux valeurs » est bien fondatrice d’une sociologie à vocation scientifique, affranchie des questions relatives aux « fins ». Pour ce qui est de la morale : voyez le philosophe ! Ce n’est pas pour rien que MACHIAVEL est parfois considéré comme le premier sociologue « moderne »…

Un tel « dégagement des valeurs » était nécessaire : il participe de l’opposition classique entre le « savant » – voué à la connaissance – et le « politique » – soumis aux tiraillements entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité… mais – visée idéale – il est en réalité impossible ! Même la sociologie critique contemporaine s’y est fourvoyée (cf le débat actuel autour de BOURDIEU) et l’on reconnaît aujourd’hui la nécessité d’une plus grande réflexivité du sociologue sur son travail : plutôt que d’entretenir la fiction du « regard objectif » il s’agit de se demander en quoi son propre système de valeurs peut donner accès (ou non !) à tel ou tel aspect de la réalité…

 

LE SAVANT ET LE POLITIQUE

 

Rien n’est plus tentant, et plus dangereux, pour les sciences sociales que la projection des schémas idéaux sur la réalité souvent rétive : le marxisme hier, le néo-libéralisme peuvent ainsi être suspectés de vouloir « plier le réel » à la théorie plutôt que d’en rendre compte scientifiquement… ce par quoi on les tient pour des idéologies. C’est cette confusion que Max WEBER entendait dénoncer. Pour lui, malgré son caractère inachevé par essence, et bien qu’elle contribue à « désenchanter le monde« , la science avait un sens pour elle-même et il entendait la préserver de toute position politique et de toute effusion sentimentale… Chaque enseignant devrait connaître ces magnifiques pages où, s’adressant à ses étudiants dans l’Allemagne effervescente de l’après-guerre (1919/20) , WEBER entendait porter au plus haut l’ambition de la connaissance : « Comment dans une leçon qui a pour objet… l’histoire des religions, est-il possible d’amener d’un coté un catholique croyant et de l’autre un franc-maçon à soumettre les phénomènes aux mêmes critères d’évaluation ? Cela est tout bonnement exclu. Et pourtant le professeur doit… se faire un devoir d’être utile à l’un et à l’autre par ses connaissances et sa méthode » (Max WEBER, Le savant et le politique, Plon, 1959).

Cette « neutralité axiologique » n’implique pas une « négation » du rôle des valeurs dans les situations étudiées : on peut entretenir un « rapport aux valeurs » sans avoir à porter des « jugements de valeur ». Elle n’appelle pas non plus un « neutralisme » personnel du sociologue tenté de participer aux luttes idéologiques de son temps : son honneur alors, c’est d’admettre qu’ il y a des faits inconfortables… et WEBER n’hésite pas ici à prononcer le mot d' »œuvre morale » à propos d’un professeur qui habituerait ses élèves à reconnaître qu’il y a des faits « désagréables » à l’opinion personnelle d’un individu.

Mais surtout, s’il est impossible de se faire le champion de convictions idéologiques « au nom de la science » c’est que, dans ce monde, divers ordres de valeurs s’affrontent. Et WEBER d’évoquer la question de la « valeur » de la culture française opposée à celle de la culture allemande qu’on ne saurait trancher par des arguments « rationnels ». Cette « Guerre des Dieux » porte tous les déchirements de notre « modernité » : c’est « Nietzsche (qui) nous a appris qu’une chose peut être belle non seulement bien qu’elle ne soit pas bonne… mais par ce en quoi elle n’est pas bonne« … C’est avant lui le BAUDELAIRE des Fleurs du Mal.

C’est ainsi qu’en explorant, depuis plus d’un siècle, la « logique du social » (R. BOUDON, Hachette, 1979) les sociologues sont sans cesse confrontés au « paradoxe des conséquences ». C’en est devenu l’un des axiomes de la discipline : « les actions individuelles concourent à la production du social, mais selon une logique propre à celui-ci, et non selon les intentions individuelles ayant présidé à ces actions » (C. JAVEAU, Leçons de sociologie, A. Colin, 1997). En d’autres termes : dans l’ordre collectif, les bonnes intentions ne suffisent pas !

 

CROIRE OU AGIR : FAUT-IL CHOISIR ?

 

Raymond BOUDON a ainsi développé en France toute une sociologie de l' »effet pervers » (R. BOUDON, Effets pervers et ordre social, PUF, 1977), stigmatisant par exemple les menées « sociales » d’un Etat-Providence qui ne ferait qu’aggraver les maux qu’il prétend combattre… mais WEBER avait déjà tiré les conséquences de ce constat à propos de l’activité politique en général, laquelle « répond rarement à l’ intention primitive de l’auteur« … Là où le sens commun ne voit que cynisme, manipulation ou incompétence le sociologue met à jour des effets de composition, des circonstances non maîtrisables qui font que les résultats des actions débordent ou biaisent les intentions. A de candides éditorialistes qui en appellent à plus de « morale » (conformément il est vrai aux préceptes de la philosophie classique pour qui des moyens moraux donneraient des résultats moraux : voyez ARISTOTE), on opposera MACHIAVEL (cité par WEBER) qui rendait hommage en ces termes aux dirigeants florentins : « Ils ont préféré la grandeur de leur cité au salut de leur âme« …

Philippe CORCUFF (Le sociologue et les acteurs, 1/1999, « l’Homme et la société ») – sociologue contemporain – met ainsi à jour une philosophie « machiavélienne » qui rappelle opportunément que la politique est d’abord l’art des « moyens » : c’est au nom d’un bien commun (et donc de « valeurs » idéales au sens sociologique) que le conseiller du Prince préconise des moyens qui apparaissent immoraux. C’est dire – pour reprendre des catégories weberiennes – que l' »éthique de la conviction » et l' »éthique de la responsabilité » ne sont pas toujours conciliables : le politique doit s’accommoder de ces contradictions et s’exposer aux conséquences qui en résultent. Entrer en politique, c’est nécessairement s’engager dans des conflits… y compris des conflits intérieurs lorsque la logique de l’efficacité – requise au noms de certaines « valeurs » – se heurte aux convictions intimes (les situations de guerre – on songe aujourd’hui au Kosovo – illustrent de façon paradigmatique ce dilemme).

Peut-on encore aujourd’hui opposer le savant – dégagé de toute « responsabilité » concrète et à distance de toute « conviction » personnelle – au politique empêtré dans les contradictions du réel ? Depuis Auguste COMTE, la sociologie est ainsi tentée de faire la part belle à la science… mais cette idéologie « scientiste » peut-elle encore avoir cours après le vingtième siècle qu’on sait ? ! Le regain éditorial de la philosophie politique depuis quelques années révèle – par exemple – les limites de cette posture adoptée par les sciences sociales dans l’analyse des phénomènes de pouvoir (posture parfois qualifiée d' »utilitariste » en référence à un vocabulaire mêlant les « stratégies » aux « intérêts » et aux « rapports de force »…). C’est le biais utilisé aujourd’hui par une nouvelle génération de sociologues qui prend ses distances avec l’héritage de la sociologie dite « critique » (B. LAHIRE (dir.), Le travail sociologique de Pierre Bourdieu. Dettes et critiques, La Découverte, 1999).

 

QUEL RAPPORT AUX VALEURS ?

 

BOURDIEU et la science politique qui dérive de son travail mettent, par exemple, régulièrement en cause la concentration des pouvoirs par une élite auto-désignée… mais cela ne se peut qu’en référence à un idéal « démocratique » que tous les sociologues ne sont pas censés partager : les théories élitistes de MOSCA ou de PARETO tenaient – en leur temps – pour légitime cette dissymétrie… A ne pas reconnaître ces fondements « idéaux » (les « valeurs » référentielles…) de la sociologie – même critique – on s’expose parfois à la contradiction… Ainsi le BOURDIEU « militant » de ces dernières années va mettre en cause telle « réforme » de l’Éducation nationale au nom d’un principe d’universalité… ce même principe dont il entreprit- dans les années 60 – de dénoncer le caractère mystificateur en « dévoilant » les rapports de domination et la « violence symbolique » qu’il recouvrait.

Pour P. CORCUFF, la rigueur du travail scientifique, ce n’est pas alors de nier la présence de « jugements de valeurs » dans les « jugements de faits » mais bien plutôt de « la prendre en charge » pour mieux « délimiter le domaine de validité de nos énoncés scientifiques« . Ce travail réflexif (que BOURDIEU lui-même a initié : P. BOURDIEU, Méditations pascaliennes, Liber, 1998) peut prendre appui par exemple sur le corpus théorique élaboré par BOLTANSKI et THEVENOT dans De la justification qui permet d’articuler la critique sociologique et l’explicitation des systèmes de valeurs à partir desquels est portée la critique.

Ce modèle (dont l’efficacité apparaît avec éclat dans la contribution toute récente de BOLTANSKI à la critique de l’esprit du temps : Le nouvel esprit du capitalisme, écrit avec Eve CHIAPPELLO en 1999, pourrait bien être le Capital des temps modernes…) part du constat de la pluralité des systèmes de valeurs dans les sociétés contemporaines. Les controverses publiques (et bien des « disputes » privées) ne peuvent être désormais intelligibles qu’en référence aux multiples registres de « justification » qui inspirent les acteurs. Cette multiplicité fait l’objet d’une formalisation par les auteurs autour de grands principes (provisoirement au nombre de 6) qui fondent la sociologie dite des « cités » (cité marchande, civique, « inspirée », industrielle, domestique et cité de l’opinion…). Il s’agit bien de penser un monde « pluriel » où coexistent différentes conceptions du bien commun et de la justice dans une cité… car pour le sociologue la question reste toujours la même : comment vivre ensemble ? Peut-on imaginer cohabitation harmonieuse entre ces multiples « sphères de justice » ? Deux conditions sont requises d’après nos auteurs : l’existence d’un horizon général servant de repère aux individus dans le cours de leurs actions (et en particulier une contrainte de « commune humanité » reconnaissant une égale dignité aux membres de la cité) et la capacité à nouer des « compromis » orientés vers le bien commun (c’est à dire, au delà de l’intérêt des parties prenantes, comptables de l’intérêt général).

Ainsi, par exemple, les dénonciations réciproques engagées autour de la crise de l’école peuvent être appréhendées en terme de conflits entre différents « mondes » : la polémique alimentée par BOURDIEU procèderait alors de l’actualisation de l’idéal « civique » opposé aux logiques « domestiques » de certains pédagogues patentés ou aux visées « industrielles » de tel ministre (qui s’entend également à ménager – on le sait ! – le point de vue de « l’opinion »…). Tout l’art du « politique » consisterait alors à nouer de fructueux compromis entre ces points de vue également légitimes : une bonne réforme consisterait ainsi à cristalliser ces différentes logiques autour d’objets susceptibles d' »accords » (la récente réintroduction de l’éducation civique au lycée – avec des modalités originales – pourrait constituer un tel « objet »).

Quant à la légitimité du « savant » elle appelle aujourd’hui une clarification des dimensions normatives de son travail. Pour le sociologue, cela revient à se demander en quoi son système de valeurs de référence peut lui donner accès à tel ou tel aspect de la réalité : c’est seulement ainsi que le « bout de vérité » qu’il apporte sur le monde pourra être accueilli… Vérité « locale » donc, mais vérité susceptible d’être « reconnue » (précisément parce qu’elle avance sans « masque ») par delà les clivages idéologiques et culturels. C’est en faisant leur deuil d’une prétention à la « vérité totale » que les sciences sociales se donnent les moyens aujourd’hui d’avancer d’authentiques « savoirs » cumulatifs.

Mais cette modestie du savant et ce profil bas du politique laissent à découvert l’individu « moderne ». Privé de certitudes absolues et de chefs charismatiques, le voilà sommé de donner lui-même sens à sa vie. Que devons-nous faire ? Comment devons-nous vivre ? Ce qui est présenté comme un affranchissement, une ouverture des possibles peut aussi se décliner en moderne errance…

« Les dieux antiques sortent de leur tombes… d’où les tourments de l’homme moderne : comment se montrer à la hauteur du quotidien ? » (Max XEBER, ibid.).

1 commentaire

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Une réponse à “SOCIOLOGIE / L’INTROUVABLE (ET NECESSAIRE) DISTANCE AUX VALEURS par Jean-Marc REMY

  1. Jean Marc

    Il est vrai que cette distinction jugement de fait / jugement de valeur, qu’impliquerait la notion de neutralité axiologique, ne résiste pas à l’examen… On peut en voir une autre démonstration sur http://www.axiologie.org/probleme-valeurs/fondement-valeur/valeurs/Page-9.html
    Joli texte, merci !

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