PHILOSOPHIE / LA VALEUR DES VALEURS PETITE CRITIQUE DU RELATIVISME EN MATIERE D’ETHIQUE par Jordi GRAU

« Alicujus enim valoris valor ab valetudine sive validitate haeret. Tamen valor ipse quasi negatio omnis validitatis videtur. Meretrix ! Quomodo istud futuitum problema resolvere ? » (Stultus l’admirable, De valore devalorisationis).

Une valeur, d’une manière générale, est une norme permettant de juger si une réalité est bonne ou mauvaise (utile ou inutile, belle ou vilaine, morale ou immorale,etc.). C’est dire qu’un jugement de valeur ne se réduit jamais à un simple constat : il ne dit pas comment le monde est, mais comment il doit être. Plutôt que d’apporter une connaissance, il détermine une certaine pratique. Il semble donc exprimer un désir, et non une vérité. Dans ces conditions, une valeur ne saurait avoir aucun fondement objectif : si valeur et vérité sont radicalement distinctes, on voit mal comment on pourrait se constituer une science de l’éthique, qui mettrait tout le monde d’accord sur quelques principes normatifs. A chacun sa valeur, donc : je mets de la confiture dans mes frites, je ne bats pas mes enfants, mais je peux très bien comprendre que de telles pratiques soient contraires aux principes (politiques, religieux, etc.) de certains…

Ce relativisme est bien séduisant, il faut l’avouer ; mais ne conduit-il pas à faire perdre tout son sens au mot « valeur » ? Car si je prends au sérieux les valeurs auxquelles je crois, il me faudra entrer en conflit avec des gens qui ont d’autres principes – sans valeur à mes yeux, ou moins valables que les miens. Or, à cause de mon relativisme, il me faudra également me demander au nom de quoi j’émets un tel jugement, et m’interroger par conséquent sur la valeur de mes valeurs. Une alternative s’offrira alors à moi, dont les deux termes paraissent également inacceptables. Si je continue à juger mes valeurs supérieures, j’admettrai implicitement que j’ai raison d’y croire, contredisant ainsi mon relativisme. Mais si, au contraire, je me refuse à accorder plus de respect à mes propres valeurs qu’à celles des autres, puis-je encore les prendre au sérieux ? Ne suis-je pas en train de les dévaloriser ?

 

UNE TOLÉRANCE INTOLÉRABLE

Les défenseurs du relativisme, malgré la faiblesse logique de leur position, semblent posséder un atout d’importance : l’épouvantail de l’intolérance. Prétendre défendre un principe éthique objectif est à leurs yeux non seulement absurde, mais éminemment dangereux. Si quelqu’un croit posséder la vérité en matière d’éthique, il devient par le fait même un intolérant, c’est-à-dire un fanatique prêt à tout pour imposer son idée fixe.

Pourtant, il est aisé de voir qu’il est contradictoire d’ériger la tolérance en principe suprême, puisqu’il faut montrer un minimum de tolérance vis-à-vis des intolérants, sous peine de voir la tolérance disparaître tout à fait. Mais il ne s’agit pas seulement d’un problème de logique. Si l’on y réfléchit bien, les beaux discours sur la tolérance peuvent se révéler tout aussi dangereux que le fanatisme. Tout tolérer, c’est aussi tout dévaloriser : discréditer non seulement ses propres valeurs (qu’on est prêt à voir fouler au pied), mais aussi les valeurs d’autrui (qu’on ne prend pas au sérieux). Si je dis de mon voisin de palier que je tolère sa présence, bien qu’il soit étranger et n’ait pas les mêmes coutumes que moi, j’affirme implicitement qu’il n’a aucun droit à rester dans l’immeuble. Sa seule garantie, c’est le bon plaisir des Français généreux qui ont la gentillesse de l’accueillir. Quelle chance il a, d’être tombé sur des personnes si ouvertes d’esprit !

Convenons donc que la tolérance, loin d’être la valeur suprême, n’est tolérable que si elle présuppose des principes juridiques et moraux déterminés. Faire preuve de tolérance, au bon sens du terme, c’est appliquer un principe avec finesse et sans raideur, dans un souci d’équité : ce n’est pas s’asseoir dessus.

 

PERSISTANCE DU FATALISME

L’histoire semble d’ailleurs confirmer ces analyses, en montrant à quel point il est difficile de tenir une position relativiste. Deux grands mouvements historiques – le capitalisme et le socialisme marxiste – ont eu un rôle essentiel dans la décadence des ordres sociaux traditionnels (c’est-à-dire fondés sur l’idée d’une hiérarchie « naturelle » et voulue par la divinité), accréditant ainsi l’idée que toute valeur est relative et périssable. Or, il est remarquable que les capitalistes comme les marxistes aient si souvent cherché à justifier leur pratique par une théorie objective – ou prétendue telle – afin d’ancrer leurs valeurs dans une « vérité ». Notons d’abord que la tolérance, loin d’être considérée comme la valeur suprême par les capitalistes, est toujours passée derrière un principe autrement important : la liberté du commerce et de l’industrie. Or, ce principe s’il peut souvent s’avérer source de tolérance (en matière religieuse notamment), peut aussi justifier la violence la plus éhontée – d’où la nécessité de le légitimer, de préférence de manière « scientifique ».

Ainsi VOLTAIRE, le champion de la tolérance, dut recourir à une idéologie raciste pour justifier son manque de tolérance à l’égard des noirs dont il faisait commerce entre deux pamphlets admirables. Certes, les mentalités ont évolué depuis cette époque, et nos modernes capitalistes n’osent plus guère invoquer une idéologie raciste ou religieuse (comme leurs précurseurs calvinistes) pour justifier leur exploitation massive et sauvage de la planète (il y a pourtant des exceptions : dans le film de Michael MOORE The Big One, on pouvait entendre le PDG de Nike exprimer son désir d’être fier de son entreprise lorsqu’il montrait au ciel). Mais ils se réfugient derrière les lois – ou prétendues lois – de l’économie, équivalents modernes de l’ordre cosmique des anciens ou de la Providence divine des chrétiens médiévaux.

Quant à MARX, comme l’a montré CASTORIADIS (L’institution imaginaire de la société, Seuil, 1975), il n’a pas échappé à cette mentalité scientiste. D’un côté, il a affirmé un primat de la pratique sur la théorie – de la valeur, donc, sur la vérité. De l’autre, et en contradiction avec ce projet révolutionnaire, il s’est accordé avec l’idéologie libérale pour subordonner toute évolution historique à une implacable nécessité économique. Dès lors, la pratique révolutionnaire se réduisait à l’application docile d’une théorie prétendument objective, la valeur n’étant plus que le reflet d’une vérité toute faite.

 

RETOUR AUX SOPHISTES

Puisque les relativistes eux-mêmes semblent contraints de se référer à une « vérité » (quelle soit religieuse, morale ou « scientifique »), faut-il se résoudre à revenir à la vieille mentalité fataliste, c’est-à-dire admettre que la volonté doit se soumettre à un ordre naturel inflexible ? Une telle solution reviendrait à jeter aux orties le concept de valeur. Car si la volonté n’a plus qu’à s’incliner devant l’ordre des choses, comment est-il encore possible de juger s’il est bon au mauvais ? Tout ce qu’on peut faire, c’est dire qu’il existe et tenter d’expliquer pourquoi. Par bonheur, il n’y a aucune nécessité à admettre cette solution. Tous les ordres sociaux qui prétendaient se fonder sur un ordre naturel ont été impitoyablement détruits ou bouleversés par l’histoire, en particulier par le développement du capitalisme. Cette évolution semble assez indiquer que les valeurs humaines ne s’appuient pas sur une vérité transcendante et impersonnelle, qu’elle s’appelle cosmos, Idée du bien, Providence divine, loi du marché ou matérialisme dialectique.

Nous sommes donc reconduits à notre problème initial : comment est-il possible d’accorder un sens au mot « valeur », s’il faut choisir entre le naïf objectivisme des Anciens et le stérile subjectivisme des Modernes ? Mais peut-être s’agit-il là d’une fausse alternative. On s’imagine que renoncer à l’arbitraire, faire preuve d’objectivité, c’est nécessairement faire abstraction de toute subjectivité. C’est oublier que les hommes, loin d’être purement passifs devant l’ordre objectif du monde, contribuent à le créer, avec toute leur subjectivité. Entre l’arbitraire individuel et la soumission à un principe transcendant, n’y aurait-il donc pas place pour une activité purement humaine, et cependant créatrice de valeurs universelles ? Telle serait peut-être la politique, au sens fort et noble du terme : non la petite goutte d’huile sans laquelle la machine économique et sociale s’enrayerait à tout moment, mais la prise en main par les hommes de leur destin collectif. C’est dans ce domaine, me semble-t-il, qu’un certain relativisme peut avoir sens.

Nos grands-pères les sophistes l’avaient bien compris : la vie politique (c’est-à-dire démocratique) doit nécessairement prendre ses distances avec les dieux et la nature (cf. le livre de J. De ROMILLY : Les grands sophistes dans l’Athènes de Périclès, Édition de Fallois, 1988). Il ne s’agit pas de se conformer à un modèle transcendant, mais d’inventer une pratique nouvelle. Mais cela n’implique pas non plus qu’il faille laisser à l’arbitraire individuel le soin de décider de ce qui est bien et de ce qui est mal. C’est par un débat argumenté que peut s’élaborer, sinon une vérité, du moins une opinion commune qui serve de principe pratique.

 

LES LIMITES DE LA SOPHISTIQUE

Cependant, aussi fécond soit-il, le relativisme des sophistes ne peut tout à fait nous satisfaire. En excluant radicalement la vérité de la sphère des valeurs, il ouvrait la porte à l’immoralisme de jeunes ambitieux, beaux parleurs et démagogues. En apportant un fondement philosophique à la vie démocratique athénienne, il a contribué, paradoxalement, à affaiblir cette démocratie. Car si les débats politiques ne se soucient plus de vérité, mais seulement de vraisemblance, si les effets rhétoriques se font passer pour des arguments rationnels, comment est-il encore possible de mener une politique digne de ce nom ? La chose publique devient alors la proie des ALCIBIADE de tous crins qui, par leurs fausses promesses et leurs multiples ruses subordonnent l’intérêt général à leur intérêt individuel.

Il faut donc bien admettre que la vérité a quelque chose à voir avec les valeurs, parce que celles-ci doivent soutenir l’épreuve des faits. Une valeur qui resterait un pur idéal, un fantasme qu’on n’essaie pas sérieusement de réaliser, ne serait pas un véritable principe d’action. Autrement dit, elle n’aurait aucune valeur. Un principe politique, en revanche, est susceptible d’avoir une valeur dans la mesure où il prend le risque d’être invalidé par la réalité. C’est pourquoi l’on peut dire, par exemple, que les Athéniens avaient tort de vouloir imposer leur hégémonie aux autres cités grecques, car cette politique les a finalement conduits à la ruine.

On peut comprendre aussi pourquoi PLATON, horrifié par la dérive de la démocratie athénienne et en réaction contre les sophistes, a voulu fonder une éthique politique vraie sur des Idées éternelles, soustraites à l’arbitraire subjectif. Même si cette démarche s’est avérée vaine, elle atteste d’un souci rationnel de réconcilier valeur et vérité.

 

VALEUR ET VÉRITÉ

Une valeur n’est donc pas seulement ce qui rend quelque chose désirable. Conformément à l’étymologie du mot, elle est un principe sain (« valere« , en latin, signifie, « bien se porter » ; on retrouve cette étymologie dans le mot « invalidité »), valide, qui tient la route. Autrement dit, elle est capable de se réaliser – non seulement parce qu’elle est conforme avec les lois de la nature ou de l’économie, mais parce qu’elle met d’accord les volontés individuelles par son universalisme. C’est pourquoi une valeur véritable doit être aussi une vérité valable, non un principe arbitraire, purement subjectif, donc nécessairement irréaliste. Mais cela n’implique aucunement que la volonté doive se soumettre à une vérité figée et transcendante. Parler d’une vérité de la valeur n’a de sens que si l’on envisage la vérité comme le résultat d’une pratique, comme ce qui s’est révélé comme vrai, non comme un dogme impersonnel et préconçu. Cela implique, en particulier, que les valeurs ne sont pas simplement données – que ce soit dans la nature, la machine économique, où l’opinion individuelle – mais aussi constituées historiquement dans la sphère politique.

Pour terminer, je laisse la parole à HEGEL, dont toute la philosophie est une tentative pour donner un sens acceptable à l’identité platonicienne du bien et du vrai.

« L’accomplissement du but infini consiste ainsi seulement à supprimer l’illusion selon laquelle il ne serait pas encore accompli… Le Bien, ce qui est absolument bon, s’accomplit éternellement dans le monde et le résultat en est qu’il est déjà accompli en et pour soi et qu’il n’a pas besoin de nous attendre. C’est dans cette illusion que nous vivons, et en même temps elle est seule le facteur agissant sur lequel repose l’intérêt dans le monde. L’Idée en son processus se crée à elle-même cette illusion, s’oppose un Autre et son agir consiste à supprimer cette illusion. C’est seulement de cette erreur que surgit la vérité et en cela réside la réconciliation avec l’erreur et avec la finité. L’être – ou l’erreur, en tant que supprimé, est lui-même un moment nécessaire de la vérité, qui n’est qu’en tant qu’elle se fait son propre résultat » (HEGEL, Science de la logique, addition au paragraphe 212, Trad. B. BOURGEOIS, Ed. Vrin, 1970).

Si j’ai un tant soit peu compris ces propos énigmatiques, ils signifient – entre autres – que le bien, ce qui a de la valeur, s’accomplit nécessairement dans le monde. Que nous le voulions ou non, l’ordre des choses est bon, et le mal finit toujours par s’effondrer de lui-même. Mais si nous avions perpétuellement cette idée à l’esprit, aucune action n’aurait d’intérêt à nos yeux : démotivés par un fatalisme délétère, nous sombrerions dans l’inaction. Heureusement, nous vivons généralement dans l’illusion que le bien pourrait ne pas s’accomplir, et qu’il a besoin de nous. C’est cette illusion qui nous pousse à agir, donc à contribuer à la réalisation du bien. Ainsi, paradoxalement, notre erreur est un « moment de vérité » : le bien universel ne s’accomplit que par l’action des volontés particulières, qui sont bornées, égoïstes, et aveugles à leur propre valeur.

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