PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… Le Travail, une valeur en voie de disparition de Dominique MEDA par Jean-Loïc LAMBERT

Si, pour vous, apprendre, c’est une aventure dont les étapes et les points d’arrivée ne sont pas programmés par des agences. Si vous pensez que vous valez par ce qui vous manque (Paul VALERY), si vous pensez qu’on n’apprend jamais que pour la suite, que pour les voies infinies et inexplorées qui se trouvent désormais ouvertes, alors vous ne pouvez pas passer à côté de ce livre de Dominique MEDA. Mieux qu’un trésor, des cartes. La sensation réelle d’avancer…

Notre philosophe s’est penché sur un problème, qui se pose à nous avec une acuité nouvelle depuis vingt ans : la valeur-travail. Son idée est qu’on ne peut sereinement et sérieusement débattre du travail en tant que valeur si on ne se pose pas la question suivante : qu’est-ce que cela signifie que nous appartenions depuis moins de deux siècles à des sociétés fondées sur le travail ? Celui-ci est ici pris dans son sens reconnu comme tel par la société, c’est-à-dire rémunéré, principal moyen d’acquisition des revenus permettant aux individus de vivre, rapport social fondamental (Marcel MAUSS parle de fait social total, le travail structurant notre rapport au monde et aussi nos rapports sociaux) et aussi moyen rarement (jamais ?) remis en cause d’atteindre l’objectif d’abondance.

Le travail, une catégorie anthropologique, un invariant de la nature humaine ? Alors, c’est qu’il a toujours existé ? Cela ne nous arrange-t-il pas de le penser, d’en faire une valeur à part entière… ? MEDA prend deux exemples : le premier dans la société grecque où le travail est assimilé à des tâches dégradantes et n’est nullement valorisé. Le lien social est en rapport inverse avec la dépendance économique et sociale ; il semble bien que les Grecs avaient compris le lien entre illimitation des besoins et écrasement de l’humanité sous le travail. Le second dans notre société telle qu’elle était jusqu’à la fin du Moyen-Age : certes, elle était alors divisée en deux parties, l’une soumise à la nécessité de travailler et l’autre vivant du travail des premiers, mais le travail ne structurait pas la société au sens où il ne déterminait pas l’ordre social (qui tenait du rang et du sang).

C’est un peu plus tard qu’on a assisté à « l’invention du travail ». La richesse du propos de MEDA est ici difficile à résumer : les références aux auteurs sont nombreuses et d’une précision presque absolue. L’époque (XVIIème, XVIIIème, XIXème) est une synthèse des apports de NEWTON qui ne place plus l’homme au centre du monde, DESCARTES qui fait de la nature une matière connaissable par l’esprit (d’où la nécessité d’agir et, sous-entendu, grâce au travail), HOBBES qui remet en cause un Dieu déterminant l’ordre social et évoque une société œuvre de l’homme ou encore HEGEL pour qui, par le travail, l’homme détruit le naturel et se fait toujours plus humain. Plus tard, MEDA n’oublie pas MARX. Les hommes font leur propre histoire. Le travail est l’essence de l’homme car l’histoire nous montre que l’homme est devenu ce qu’il est par le travail. L’homme n’est homme que s’il imprime sur toute chose la marque de son humanité.

Il est ainsi concevable que, saisis par les prodigieuses capacités de développement ouvertes par l’industrie, et emportés par le mouvement de l’histoire qui semblait s’accélérer, philosophes et théoriciens aient fait l’éloge d’une activité humaine qui semblait exprimer à la fois la liberté de chaque individu et la puissance d’une humanité triomphante en marche vers le bien-être.

Nous vivons donc aujourd’hui toujours sur ces idées et plus encore, nous continuons d’accorder au travail de bien grandes vertus : à la fois moyen d’aménager le monde (mais quand aurons-nous atteint l’abondance ?) et le lien social (mais l’échange marchand n’est-il pas le lien social de manière dérivée, lien sans parole ni débat ?). Ne sommes-nous pas aujourd’hui, dans nos société fondées sur la valeur-travail, face à une logique explosive, celle de vivre sur l’impératif de développement qui repose sur des progrès de productivité toujours plus grands et de garantir le plein emploi pour tous car le travail est « le » structurant ?

Pour MEDA, la place que tient la valeur-travail est d’autant plus importante que nous fuyons une réflexion sur la conception du lien qui nous unit à nos concitoyens. Il semble anormal (lâchons le mot) de laisser au travail toujours la même fonction alors que le processus d’entrée et de sortie du marché du travail n’est ni contrôlé ni régulé, et qu’il résulte d’arbitrages d’acteurs privés dont l’impératif est la production et leur propre développement, et aucunement l’emploi. N’oublions pas qu’accepter le travail comme valeur dominante, valeur presque unique, c’est avaliser une répartition des richesses issue d’une évolution arbitraire, où l’un des membres a eu la malchance de se trouver dans telle ou telle entreprise, dans telle région et d’avoir exercé tel métier tandis que l’autre y a échappé. Le hasard peut-il être au principe de nos sociétés modernes ?

 

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