MacroECONOMIE / VALEUR D’USAGE ET VALEUR(S) D’ECHANGE par Olivier BRIFFAUT

« Adam Smith a remarqué que le mot valeur a deux significations différentes, et exprime, tantôt l’utilité d’un objet quelconque, tantôt la faculté que cet objet transmet à celui qui le possède, d’acheter d’autres marchandises. Dans un cas la valeur prend le nom de valeur en usage ou d’utilité ; dans l’autre celui de valeur en échange… Ce n’est donc pas l’utilité qui est la mesure de la valeur échangeable quoiqu’elle lui soit absolument essentielle« 

(David RICARDO, Des principes de l’économie politique et de l’impôt, Champs/Flammarion, 1977, p.25).

Galvaudée, la notion de « valeur économique » n’est pas pour autant aisée à analyser et encore moins à définir. Le recours à deux familles théoriques historiquement avérées – néo-classique et classique – éclaire les difficultés rencontrées lorsque l’on s’attelle à l’étude de la valeur. Et la distinction habituellement dessinée entre valeur d’usage et valeur d’échange n’est pas si simple… Ce faisant, on constate combien il est primordial de saisir la notion de valeur pour appréhender d’autres notions telles que la mesure économique, la monnaie, le travail, la production…

On considère traditionnellement que tout objet et tout service est intégré dans les relations économiques en considérant les biens dans les échanges entre agents économiques. Toute la question est de savoir si l’analyse centrée sur les échanges de biens aboutit à une conception « absolue » ou seulement « relative » de la valeur. Il en va de la force du concept de « valeur économique ». Or, nous pouvons montrer qu’expliquer ainsi les rapports d’échange entre objets et services selon leur utilité ne permet pas de construire une relation d’équivalence entre les biens définie sur la collectivité à partir de l’utilité subjective accordée aux objets et services par les individus.


L’ANALYSE NÉO-CLASSIQUE DE LA VALEUR

 

L’analyse de la valeur passe par l’analyse de l’échange pour nombre d’auteurs tels MENGER, JEVONS ou WALRAS (cf. Michel DE VROEY, Histoire de l’analyse économique, Economica, 1990). Les biens échangés sont choisis en fonction des critères de rareté et d’utilité. « Bien que nous ne puissions créer la matière nous pouvons lui donner des caractéristiques qui la rendent utile. Ce que nous produisons ou souhaitons produire est toujours, comme le dit justement M. Say, de l’utilité. Le travail ne crée pas des objets mais des utilités ; nous ne consommons jamais ni ne détruisons les objets eux-mêmes ; la matière dont ils sont composés demeure, plus ou moins transformée. Ce qui a réellement été consommé ce sont les qualités qui rendaient les objets aptes à remplir l’usage auquel ils étaient destinés » (John Stuart MILL, Principles of political economy to social philosophy, Routledge & Kegan Paul, London, 1965, p.46).

 

ÉCHANGE, RARETÉ ET UTILITÉ


Référence est faite aux auteurs classiques, lesquels soulignent en effet que les objets ne sont pas produits en tant que matière : la production ne se rapporte qu’aux valeurs ; c’est tout l’enseignement de la distinction classique entre valeur et richesse (que l’on étudiera plus loin). Jean-Baptiste SAY note effectivement : « La production n’est point une création de matière, mais une création d’utilité. Elle ne se mesure point suivant la longueur, le volume ou le poids du produit, mais suivant l’utilité qu’on lui a donnée » (J.-B. SAY, Traité d’économie politique, Calmann-Lévy, Paris, 1972, p.51). Ainsi, déjà se fait jour quelque doute quant à la capacité d’explicitation du concept de valeur de la théorie néo-classique (seule), doute dont les contours sont plus nettement dessinés encore, l’utilité apparaissant comme une notion totalement subjective. « Les choses utiles limitées en quantité sont appropriables« , et « les choses utiles limitées en quantité sont valables et échangeables (…). Les choses rares étant une fois appropriées (et celles-là seules le sont), il s’établit entre toutes ces choses un rapport consistant en ceci que, indépendamment de l’utilité directe qui lui est propre, chacune d’elles acquiert, comme une propriété spéciale, la faculté de s’échanger contre chacune des autres dans telle ou telle proportion déterminée. Si l’on possède quelqu’une de ces choses rares, on peut, en les cédant, obtenir en échange quelque autre chose rare dont on manque. Si on ne la possède pas, et qu’on n’ait rien à donner en échange, il faut s’en passer (!). Tel est le fait de la valeur d’échange qui, comme le fait la propriété, ne porte que sur la richesse sociale » (Léon WALRAS, Éléments d’économie politique pure, Librairie générale de droit, Paris, 1952, pp.23-24).

Toute valeur résulterait-elle donc d’un échange sur le marché et non de la production même ?

« La richesse sociale (est définie) comme l’ensemble des choses matérielles ou immatérielles qui sont valables et échangeables » (Léon WALRAS, ibid., p.43). Mais l’échange est motivé par la recherche d’utilité par les individus. Or, pour que le rapport d’échange existe, il faut qu’utilité et désutilité s’équilibrent, ce qui réduit à néant toute incitation à échanger ! MILL et WICKSELL avaient noté que valeur d’échange et valeur d’usage se devaient d’être équivalentes pour que la relation d’équivalence entre les objets à échanger puisse se justifier (cf. Karl WICKSELL, Lectures on political economy, Routledge & Kegan Paul, London, 1967, Vol. 1 : General theory, pp.29-30). En introduisant d’une part des degrés d’utilité différents selon les unités échangées, et en vertu d’autre part de la loi de l’utilité décroissante selon laquelle l’utilité accordée à chaque bien supplémentaire diminue, la difficulté soulignée par MILL et WICKSELL semble résolue. L’utilité totale définit l’incitation à échanger, alors que l’équivalence, donc l’équilibre, est définie sur les unités marginales : « En ce qui concerne les marchandises échangées, leur utilité marginale correspondra au besoin le moins pressant qui sera satisfait si elles ne sont pas offertes en échange… Le résultat est qu’après réalisation d’un échange les utilités marginales des deux marchandises sont pour les deux partenaires dans le même rapport que leur valeur d’échange commune. Si ce n’était pas le cas, l’une des parties souhaiterait échanger davantage et, en offrant un prix plus avantageux, inciterait l’autre partie à accepter » (Karl WICKSELL, ibid., pp.30-31).

Il existe un problème de cohérence quant à cette conception de l’échange. En effet, les objets hétérogènes sont transformés en biens (économiques – mais c’est une redondance, comme nous le montrerons plus loin) sur les unités marginales, et non sur tout le stock à échanger. Une réponse est donnée par H. KNIGHT : « Mais la valeur du service physique (en comparaison de n’importe quel autre service) dépend en premier lieu de son relatif attrait subjectif, son utilité, pour un consommateur. Plus précisément, étant donné que toutes les unités physiques sont évaluées de la même façon, elle dépend de l’attrait d’une seule unité ou d’un accroissement (ou d’un flux) considéré en supplément du flux total – pour les deux services comparés » (Franck H. KNIGHT, On the history and method of economics, The University of Chicago Press, Chicago, 1956, p.44). L’équivalence définie sur les unités marginales peut être étendue à toute les unités grâce à la notion d’homogénéité physique. Cela dit, le problème de cohérence subsiste, réduisant à néant l’argument de KNIGHT. En effet, il s’agit de fonder l’équivalence économique sur l’utilité. Or, la relation d’équivalence n’est valable que pour les unités concernées. Il est vrai, certes, que la relation d’équivalence est déterminée en fonction du nombre d’unités consommées de chaque bien. Il apparaît cependant clairement que l’on a besoin de la relation d’équivalence pour déterminer le nombre d’unités à échanger. Autrement dit, les conditions résultant de l’équilibre sont nécessaires pour établir cet équilibre ! (cf. Xavier BRADLEY, Biens de consommation et biens d’investissement : essai de définition, Thèse de Doctorat ès Sciences Economiques, Dijon, 1991). WICKSELL a tenté d’utiliser un principe issu des sciences physiques – que Alfred MARSHALL a généralisé dès la première édition des Principes – pour résoudre ce problème : « (…) la continuité des variables économiques serait acceptable pour des quantités limitées » (Karl WICKSELL, op.cit., p.38). La page de titre des Principes (1890) de MARSHALL porte ainsi en exergue l’adage suivant : « Natura non facit saltum » (« La nature ne procède pas par bonds« ), emprunté à LEIBNIZ, philosophe et inventeur, en même temps que NEWTON, du calcul infinitésimal et du principe de continuité (on peut utilement se reporter à l’ouvrage de Claude JESSUA, Histoire de la théorie économique, P.U.F., Économie, 1991, pp.374-380). Ce principe ne peut être validé ici, puisque l’on ne parvient pas à établir l’homogénéité des objets. « Finalement Wicksell recourt au même procédé que Knight : l’homogénéité physique est la seule justification de l’homogénéité économique » (X. BRADLEY, op.cit., pp.15-16). L’utilité tirée des objets par les individus formant un principe d’équivalence discutable, reprenons, avec WALRAS, la définition de l’échange à la base.


L’ANALYSE WALRASIENNE DE L’ÉCHANGE EST IMPRÉCISE

 

Pour définir la valeur du produit, WALRAS étudie d’abord l’échange bilatéral entre deux biens, puis multilatéral entre n biens. A l’aide de la formalisation mathématique, WALRAS construisit ce qu’il appelait une « économie pure », c’est-à-dire indépendante de tout jugement de valeur : « (… il convient de) rechercher les uniformités que présentent les phénomènes, c’est-à-dire leurs lois, sans avoir en vue aucune utilité directe, sans se préoccuper en aucune manière de donner des recettes ou des préceptes, sans rechercher même le bonheur, l’utilité ou le bien-être de l’humanité ou de l’une de ses parties. Le but est dans ce cas exclusivement scientifique : on veut connaître, savoir, sans plus » (Vilfredo PARETO, Manuel d’économie politique, tome I, L.G.D.J., Paris, p.3).

L’échange bilatéral met en évidence deux variables à partir desquelles on peut dégager la valeur d’un bien : le prix auquel l’échange a lieu et les quantités échangées. « Figurons-nous donc un marché sur lequel arrivent d’un côté des gens qui ont de la marchandise (A) et qui sont disposés à en donner une partie pour se procurer de la marchandise (B), et d’un autre côté des gens qui ont de la marchandise (B) et qui sont disposés à en donner une partie pour se procurer de la marchandise (A). Comme il faut une première base à l’enchère, nous supposerons qu’un agent offre de céder n unités de (B) contre m unités de (A), conformément, par exemple, au cours de clôture du marché précédent, et suivant l’équation d’échange : m.va= n.vben appelant va la valeur d’échange d’une unité de (A) et vb la valeur d’échange d’une unité de (B). En appelant généralement prix les rapports des valeurs d’échange, ou les valeurs d’échange relatives, en désignant généralement par pb, pa les prix de (B) en (A) et de (A) en (B), on tire de cette première équation : vb/ va= pb= m / n et va/ vb= pa= n / m et l’on tire, en outre, de ces deux dernières : pb=1 / pa, pa=1 / pb » (L. WALRAS, op.cit., pp.48-49).

Le prix est expliqué, pour WALRAS, par le rapport de valeurs à travers le rapport des quantités. Le problème est qu’un rapport de valeurs donne une valeur, alors qu’un rapport de quantités donne un nombre totalement indéfini, et ce d’autant plus que l’échange s’effectue entre des biens non homogènes. Un deuxième problème nuit à la précision de la conception walrasienne de la valeur. En effet, si nous connaissons le rapport de valeurs, ne manque-t-il pas une équation pour qu’il soit possible de connaître une valeur ? Cette imprécision subsiste dans l’échange multilatéral. « Si donc on voulait que les arbitrages n’eussent pas lieu, et que l’équilibre des marchandises deux à deux sur le marché soit général, il faudrait introduire la condition que le prix de deux marchandises quelconques l’une en l’autre fût égal au rapport des prix de l’une et l’autre en une troisième quelconque » (L. WALRAS, ibid., p.49). Les prix doivent donc être transitifs pour que l’échange entre plusieurs marchandises soit possible. C’est une condition supplémentaire, nécessaire, qui conduit WALRAS à la définition du numéraire qui permet d’accéder à tout bien, dans la mesure où tous peuvent être définis par rapport à ce dernier. C’est là un problème de définition de la notion de monnaie ; tel n’est pas là notre propos. Mais le problème de la détermination de la valeur n’est ainsi toujours pas résolu. En effet, bien que les biens puissent être, dès lors, évalués entre eux, la détermination de la valeur individuelle des biens (et du numéraire d’ailleurs) reste indéterminée.

Sans rejeter la notion d’utilité, il semble nécessaire de remonter dans le temps pour reprendre, avec MARX, l’établissement d’une valeur commensurable au sein même de la production.

 

L’ANALYSE MARXIENNE DE LA VALEUR

 

MARX a fondé son système économique sur la création de la valeur et non pas sur sa transformation. Il s’appuie d’abord sur la notion d’utilité pour définir la marchandise. Tout objet dont les propriétés physiques répondent à un besoin humain possède ainsi une valeur d’usage.


L’UTILITÉ INDIVIDUELLE ET LA VALEUR D’USAGE

 

L’étude des caractéristiques des marchandises amène MARX à distinguer deux formes : la valeur d’usage et la valeur d’échange. « Les marchandises viennent au monde sous la forme de valeur d’usage ou de matières marchandes. Cependant, elles ne sont marchandises que parce qu’elles sont deux choses à la fois, objet d’utilité et porte-valeur. Elles ne peuvent donc entrer dans la circulation qu’autant qu’elles se présentent sous une double forme, leur forme nature et leur forme valeur » (Karl MARX, Le Capital, Œuvres complètes, Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard, Paris, 1968, pp.561-562). Quelle est l’importance relative de l’une par rapport à l’autre ?

Il semble analytiquement difficile de répondre à cette interrogation. Un bien peut-il exister sous une seule de ces formes ? Il semble que la circulation nécessite, par définition, la coexistence des deux formes de valeur. « L’utilité d’une chose fait de cette chose une valeur d’usage. Mais cette utilité n’a rien de vague et d’indécis. Déterminée par les propriétés du corps de la marchandise, elle n’existe point sans lui. Les valeurs d’usage ne se réalisent que dans l’usage ou la consommation. Elles forment la matière de la richesse. Dans la société que nous avons à examiner, elles sont en même temps les soutiens matériels de la valeur d’échange » (MARX, ibid., p.562). Valeur d’usage et valeur d’échange sont ainsi profondément liées car toute valeur d’usage est inhérente au bien auquel elle est attachée et ne peut, par conséquent, définir l’opération d’échange.

Ce sont les caractéristiques techniques de tout objet qui déterminent donc la valeur d’usage. C’est ce qui importe avant tout pour la société, car c’est en utilisant ces caractéristiques techniques qu’elle peut accroître la richesse. La valeur d’usage, par le biais de l’utilité, est pourtant un concept variable selon les biens et les individus. il renferme une certaine subjectivité. La valeur d’usage établit un rapport entre l’objet et l’homme. Elle apparaît ainsi comme une qualité proprement économique. En ce sens, elle permet de passer des objets (physiques) aux biens (économiques). Remarquons que c’est parce que la valeur d’usage permet la conception de ce lien que nous pouvons qualifier ce dernier de « lien économique ». En lui-même, celui-ci n’a rien d’économique au sens strict, puisqu’existant en dehors de toute organisation de société, étant en cela « pré-social ». Cela dit, lorsque l’on énumère des attributs physiques, on ne peut faire référence qu’aux objets (ou services), et non aux biens économiques. « Pour qu’un objet puisse être considéré comme un bien économique, il faut qu’il soit doté d’une valeur d’usage. Un objet dépourvu de toute utilité n’aura jamais de valeur, ce qui l’exclut de la catégorie des biens économiques » (Alvaro CENCINI & Bernard SCHMITT, La pensée de Karl Marx, Critique et synthèse, Vol. I : La valeur, Castella, Albeuve, Suisse, 1976, p.15).

Précisons à cet égard la distinction bien connue des économistes entre valeur et richesse. Elle permet de comprendre que la production est une opération de création d’un pouvoir sur les objets et services, en dessinant une distinction tranchée entre l’aspect économique des produits et leurs formes matérielles. « La valeur diffère donc essentiellement de la richesse ; car la valeur ne dépend pas de l’abondance, mais bien de la difficulté ou de la facilité de production. Le travail d’un millions d’hommes produira toujours la même valeur industrielle, sans produire toujours la même richesse. Par l’invention des machines, par plus d’habileté, par une division mieux entendue du travail, ou par la découverte de nouveaux marchés où l’on peut faire des échanges plus avantageux, un million d’hommes peut, dans un état donné de la société, doubler ou tripler les richesses, les choses nécessaires, utiles ou agréables, que produisaient auparavant le même nombre d’ouvriers ; mais on n’ajouterait rien par-là à la valeur des produits » (D. RICARDO, op.cit., p.241). Une observation fine de l’économie enseigne que valeur et richesse n’évoluent pas parallèlement, ce qui indique l’existence d’une distinction. « La richesse cependant, il faut le reconnaître, n’augmente pas toujours dans la même proportion que la valeur ; car une augmentation de valeur peut quelquefois accompagner une diminution réelle des objets de consommation ; mais elle n’augmente pas non plus en raison de la simple quantité des choses qu’on comprend sous la diminution de richesse, parce que les différents objets dont cette quantité se compose peuvent ne pas être assez en rapport avec les besoins et les moyens de la société, pour acquérir la valeur qui leur est propre. La plus utile des denrées, quant à ses propriétés intrinsèques, si la quantité en est excessive, perd non seulement sa valeur d’échange, mais encore le pouvoir de satisfaire aux besoins de la société, relativement à sa quantité totale. Une partie de cette denrée perd par conséquent sa qualité de richesse » (Thomas Robert MALTHUS, Principes d’économie politique, considérés sous le rapport de leur application pratique, Calmann-Lévy, 1820-1969, pp.242-243). Cette distinction reste intéressante, même si MALTHUS détermine la richesse par confrontation entre l’offre et la demande émanant de l’ensemble des individus : « (…) la richesse d’un pays dépend en grande partie de la masse des produits obtenus par le travail national, et en partie de l’équilibre qui s’établit entre ces produits et les besoins, les facultés de la population existante, de manière à leur donner une valeur » (T.R. MALTHUS, ibid., p.243). Il est écrit que le « travail national » seul est producteur de « richesse » (ou de valeur ?).

D’ailleurs, si l’homme imagine une « forme-utilité », cela révèle l’existence d’un besoin. La production existe d’abord dans l’esprit humain. Il est acceptable que la valeur puisse déterminer la richesse – résultante de la production : « C’est cette valeur qui est non seulement le grand stimulant à la production de toute espèce de richesse, mais qui est également le grand régulateur des formes que prendra la richesse, et des quantités relatives dans lesquelles elle existera. (…) On ne saurait prétendre évaluer approximativement la richesse d’un pays, sans s’appuyer sur la valeur. Une étude attentive du sujet nous indique, entre la valeur et la richesse, des rapports si intimes, que la mesure de celle-ci peut, à elle seule, nous servir dans la pratique pour appréhender l’opulence des différentes nations que nous voulons comparer entre elles » (T.R. MALTHUS, ibid., pp.244-248). Il est donc par contre inacceptable de déterminer la richesse par confrontation d’une offre et d’une demande. La notion de richesse se rapporte ainsi à des formes matérielles (objets et services), alors que la valeur concerne les grandeurs économiques – donc leur mesure – et se rapporte alors au domaine des échanges. L’analyse de MARX semble de ce fait dotée d’une plus grande cohérence interne.

 

L’ÉCHANGE ET LA VALEUR D’ÉCHANGE


Irving FISHER a su dépasser le problème de la valeur « relative » néo-classique fondée sur la notion d’utilité subjective. La valeur n’est-elle pas effectivement produite et définie objectivement sur la communauté économique ? A l’intérieur de celle-ci, la valeur définit un pouvoir d’appropriation des objets et services. Irving FISHER a ainsi étudié l’échange comme processus au cours duquel l’homme peut exercer son pouvoir sur les objets. Et c’est le travail qui est la source de toute appropriation des objets et des services. Appropriés, ceux-ci deviennent « biens ». L’acte de la production les rend disponibles pour l’échange. « La valeur d’échange apparaît d’abord comme le rapport quantitatif, comme la proportion dans laquelle des valeurs d’usage d’espèces différentes s’échangent l’une contre l’autre, rapport qui change constamment avec le temps et le lieu. La valeur d’échange semble donc quelque chose d’arbitraire et de purement relatif : une valeur d’échange intrinsèque, immanente à la marchandise, paraît être, comme dit l’école une contradictio in adjecto (une contradiction dans les termes) » (MARX, op.cit., p.563). Qu’est-ce que la valeur d’échange « immanente » à la marchandise, si ce n’est sa mesure ? « La valeur consiste dans le rapport d’échange qui se trouve entre telle chose et telle autre, entre telle mesure d’une production et telle mesure d’une autre » (MARX, ibid., note (b) p.563). MARX fonde ainsi la détermination de la valeur d’échange sur la commensurabilité des marchandises.

La distinction introduite par MARX est claire : deux conceptions de la valeur d’échange existent, qu’il ne faut surtout pas confondre : la valeur d’échange-mesure et la valeur d’échange-relation s’établissant sur le marché des produits entre les offreurs et les demandeurs. « La valeur-mesure est déterminée dans une phase qui précède logiquement celle de l’échange des produits » (A. CENCINI & B. SCHMITT, op.cit., p.21). Ces deux concepts ne coïncident pas. Leur séparation est logique et non conventionnelle. La valeur-mesure est une équivalence entre le travail (mesurant) et les marchandises (mesurées), la relation existant dans des proportions déterminées socialement. La valeur d’échange (sur le marché des produits) est essentiellement un rapport social. « L’échange de deux marchandises entre elles ne fait que représenter l’échange de deux quantités données de travail social ; il cache donc sous l’apparence d’une relation entre objets un rapport entre les hommes » (A. CENCINI & B. SCHMITT, ibid., p.29). Alvaro CENCINI et Bernard SCHMITT vont même jusqu’à relever une triple distinction. Les marchandises se présentent tout d’abord comme des objets hétérogènes. Pour les rendre commensurables, il convient de les rapporter à une unité commune : la première valeur s’établit donc entre les biens produits et le temps de travail socialement nécessaire. Cette première valeur d’échange s’identifie à la mesure du produit. Une fois que les marchandises sont portées dans un même champ de mesure, elles peuvent être comparées les unes aux autres. Cette comparaison n’implique pas l’échange. L’échange n’est ici conçu que comme potentialité. Il s’agit d’une équivalence entre produits, établie sur la base de leur mesure avant l’apparition de l’échange. C’est la deuxième conception de la valeur d’échange, relation entre les marchandises produites avant l’échange. « Il y a donc effectivement trois concepts différents de la valeur d’échange : la valeur d’échange en tant que mesure des produits, la valeur d’échange en tant que relation entre les marchandises avant l’échange, et enfin la valeur d’échange telle qu’elle se manifeste dans l’échange sur le marché des produits » (A. CENCINI & B. SCHMITT, ibid., pp.30-31). Dès lors peut-on s’interroger sur ces diverses conceptions de la valeur d’échange. Afin d’approfondir l’analyse et affiner la distinction que l’on est en droit, en toute logique, de tracer entre mesure, substance et relation, deux notions distinctes de la valeur-mesure chez MARX peuvent être révélées.

Le travail seul crée de la valeur d’échange. Les autres « facteurs de production » créent de la valeur d’usage. Ils modifient la productivité mesurée en termes physiques et non la valeur. MARX est ainsi conduit à définir un caractère double pour le travail. « Tandis que le travail créateur de valeur d’échange est le travail général abstrait et égal, le travail créateur de valeur d’usage est en revanche du travail concret et particulier qui, suivant la forme et la matière, se divise en une variété infinie de types de travail » (MARX, op.cit., p.287). Selon sa première conception, la valeur-mesure est considérée comme une matérialisation du travail humain abstrait. En ce sens, chaque marchandise est mesurée par le travail qu’elle « incorpore » (au sens de RICARDO) : c’est la valeur-substance, dont la marchandise se chargerait dans le processus de production. Cette valeur-substance correspond à une qualité nouvelle incorporée aux produits. Le travail abstrait, simple et socialement nécessaire, se cristallise dans le produit et il en devient une partie intégrante. Selon sa seconde conception, la valeur-mesure est purement relative. Le travail social mesurant le produit n’en constitue plus une qualité matérielle. « La valeur est considérée uniquement comme une relation entre la marchandise et le temps de travail socialement nécessaire pour la produire » (A. CENCINI & B. SCHMITT, op.cit., pp.32-33). Notons que le travail n’a aucune valeur, puisqu’il doit être conçu comme l’unique principe créateur des marchandises. La valeur-mesure apparaît là comme pure relation, hors de toute définition absolue. « Il est absolument faux de dire que la valeur de la marchandise est ainsi changée en quelque chose d’absolu. C’est le contraire. En tant que valeur d’usage la marchandise apparaît comme quelque chose d’autonome, d’indépendant. En tant que valeur elle apparaît au contraire comme quelque chose de relatif, simplement déterminé par son rapport au temps de travail socialement nécessaire, égal, simple, tellement relatif que, si le temps de travail nécessaire à la reproduction se modifie, la valeur change, bien que le temps de travail qu’elle contient réellement soit resté le même » (Histoire des doctrines économiques, Alfred Costes Editeur, Paris, 1925, Tome IV, p.198). Ces deux conceptions de la valeur-mesure correspondent à des niveaux d’approfondissement différents. « L’idée de la valeur « absolue » en tant que matérialisation du travail est moins moderne que celle de la valeur relative. Son caractère quelque peu métaphysique la rend quelque peu suspecte. La représentation de la mesure du produit sous la forme d’un rapport d’équivalence échappe à ce genre de critique. Que la valeur-mesure soit considérée comme une substance ou comme une relation, les produits sont mesurés par la même unité. Qu’il soit incorporé ou non, le travail reste le seul mesurant possible » (A. CENCINI & B. SCHMITT, op.cit., p.33).

La valeur étant ainsi définie, l’échange entre les biens peut se concevoir… C’est à cette condition sine qua non que l’économie politique peut être érigée au rang de discipline universitaire faisant l’objet de recherches. A titre d’exemple (mais il ne s’agit pas du moindre), soulignons que le concept de production peut ainsi être défini comme un processus de création de valeurs d’échange, en même temps qu’un processus de transformation de valeurs d’usage. Les apports théoriques des auteurs classiques et des auteurs néo-classiques se trouvent en quelque sorte logiquement synthétisés.

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