EDUCATION / EDUCATION ET VALEURS par Lydie PFANDER-MENY & Jean-Mathias SARDA

« Généreux amis de l’égalité et de la liberté, réunissez-vous pour obtenir de la puissance publique,

une instruction qui rende la raison populaire » (CONDORCET, 1791).

 

Éduquer, c’est avoir une intentionnalité forte de conduire à un nouvel état considéré comme meilleur tant du point de vue des comportements que de celui des savoirs. L’éducation est donc indissociable de la question des valeurs, qu’elles soient implicites et vécues « naturellement » ou bien qu’elles soient affirmées et justifiées fortement. Ceci amène donc un questionnement à plusieurs dimensions. Quelles sont les valeurs reconnues à une époque donnée et pourquoi ? Qu’est-ce qui justifie le bien-fondé des valeurs éducatives ? Pourquoi, dans le débat actuel, certaines valeurs sont-elles réaffirmées, justifiées et explicitées avec tant d’insistance ?

L’éducation est toujours celle d’un être humain, en fait d’un mineur par opposition à l’adulte ; cela nous amène naturellement à dire qu’elle est toujours tributaire du statut qui est conféré à l’enfant dans une société. Ce statut est lui-même dépendant d’une vision philosophique de l’homme et de sa dignité. Est-il perfectible ? Si c’est le cas, comment le faire évoluer ? Par quels types de contraintes ?

Les limites, les règles, la contrainte qu’on impose par la sanction, sont fortement dépendantes du projet de société qu’on souhaite promouvoir, à la fois pour intégrer un individu au corps social, mais aussi pour affirmer la liberté de l’homme ou, pour le dire autrement, il s’agit d’agir pour une société qui soit pérenne mais sans pour autant perdre de vue l’imprescriptible dignité de la personne.

A partir du siècle des Lumières, avec des philosophes tels que ROUSSEAU et KANT, l’enfant n’a plus un statut d’adulte en miniature ; l’homme trouve dans les seules ressources de la raison les moyens de réaliser sa destinée. Il ne doit qu’à ses seules forces de « perfectionner » son humanité. Or, l’éducation ne peut exister qu’à partir de ce postulat qu’en chaque enfant il y a un être en devenir et que chacun des potentiels qu’il a en lui, il ne les acquiert que par l’action d’un apprentissage, d’une prise de conscience de lui-même. L’enfant a besoin d’une médiation, il a besoin d’un éducateur, d’un adulte qui va accompagner sa formation. En effet, un enfant sans limite est un être qui ne fédère aucune énergie, qui ne structure pas sa personnalité, qui ne domestique ni ses désirs, ni ses pulsions. Mais il est vrai aussi qu’un excès dans la contrainte, que la violence dans l’éducation équivaudrait à un dressage, donc tuerait toute possibilité éducative.

C’est pourquoi la personne de l’éducateur, associé au symbolisme de la loi, sont deux piliers, deux valeurs fondamentales en matière d’éducation. L’adulte est le garant de l’autorité, de la règle, à la condition que l’usage qu’il fait de la sanction soit équilibré, de sorte qu’il permette une intériorisation de la Loi. Car l’éducation implique que l’enfant entre en opposition avec l’adulte, avec la règle qu’il apporte, même si elle est protectrice parce qu’elle est aussi en même temps limitation, restriction des pulsions.

Mais l’action de l’éducateur ne s’arrête pas là. L’enfant apparaît dans un monde toujours plus « vieux » que lui, comme le dit Hannah ARENDT (La crise de la culture, Folio Essais). C’est la raison pour laquelle il faut qu’il apprenne ce qui est nécessaire à son intégration. Il ne peut commencer sa vie que s’il a une juste connaissance de l’héritage de l’histoire. Ce qu’il apporte est imprévisible, mais ne peut éclore sans un nécessaire détour par les œuvres du passé, pour apprendre à penser par lui-même. « C’est pour préserver ce qu’il y a de révolutionnaire chez l’enfant, que l’éducation doit être conservatrice« , nous dit Hannah ARENDT. L’éducateur se doit d’être le passeur d’un héritage à l’enfant, mais aussi un tremplin pour l’amener à affirmer toute la nouveauté de son projet. C’est à ce prix que la dignité personnelle de l’enfant est respectée, de sorte que la société de demain puisse avoir un visage humain.

Depuis ses origines, l’École Républicaine se fait un devoir de former des hommes instruits et des citoyens éclairés dans un combat pour la prééminence de l’être sur le paraître, du vrai sur le vraisemblable, du savoir sur l’opinion. Si le lien entre éducation et valeurs est implicite, force est de constater que derrière une finalité quasi-constante depuis deux siècles, à savoir le triomphe de la Raison au cœur de la réflexion humaine et l’émergence de l’esprit critique comme gage de la liberté, les valeurs qui sous-tendent l’action de l’école sont multiples et variables. Elles sont souvent ancrées dans l’historicité de leur époque et donc liées aux circonstances de leur énonciation et aux conditions qui à un moment donné ont déterminé la nature de l’éducation.

Au moment de la création de l’école publique, gratuite et laïque (1880-1887), l’aspect moral et civique de l’enseignement a été clairement défini dans un ensemble de textes officiels, régissant notamment l’instruction civique. Toutes les instructions et tous les manuels avaient pour but d’amener les élèves « à la pratique raisonnée des principales vertus individuelles et sociales comme la tempérance, la sincérité, la modestie, la bonté, le courage, la tolérance et à leur inspirer l’amour du travail, le goût de la coopération, l’esprit d’équipe, le respect de la parole donnée, la compréhension d’autrui, l’amour du sol natal, les devoirs envers la famille et envers la patrie » (Morale et instruction civique, Cours Moyen, 1887). Il est clair qu’il s’agissait avant tout de défendre un monde nouveau, celui de la République et de son avenir (discours de Jules FERRY et de Paul BERT), et de porter haut la conscience de la perfectibilité humaine alimentée par le courant positiviste. Il est intéressant de constater qu’une partie de ces instructions officielles ont été reconduites jusqu’en 1969, pour l’école élémentaire, sans grand changement.

L’actualité du débat concernant le lien entre valeurs et éducation tient à la profonde évolution subie par la société. Et nous en retrouverons donc des répercussions dans tous les domaines, philosophique, politique, économique et bien sûr sociologique. En effet, la crise économique a placé l’école devant une demande nouvelle, à savoir celle d’une rentabilité immédiate en termes d’insertion. De fait, le savoir a été remis en cause ; les années 80 ont été l’apanage de modèles de réussite sociale (chefs d’entreprise, raider…) dont la fulgurante ascension ne devait rien à la formation scolaire ou universitaire. Le savoir a été lui aussi fortement interrogé en termes de gain immédiat. Par ailleurs et dans un mouvement presque contradictoire, la culture est devenue un bien de consommation courante loin de toute logique de l’effort et de l’austérité de l’étude chers à ALAIN, à portée de presque toutes les bourses (queues interminables devant les grandes expositions, journées du patrimoine…).

Mais les questions essentielles, à savoir celles de l’intégration, de la rupture du lien social dans la société française où la notion de « communauté de citoyens » (Dominique SCHNAPPER, La communauté des citoyens, NRF Essais) ne fait plus immédiatement sens, ont bien sûr fait ressurgir l’interrogation quant aux valeurs à transmettre. Quelle est la nature du trait d’union qui pourrait être susceptible d’associer les différentes communautés constitutives du corps social aujourd’hui ? Ciment qui pourrait fonder alors l’entreprise éducative de l’école. Ce lien est à redécouvrir ou à réaffirmer, il se situe du côté des droits de l’homme, en fait, il est ce que définit chacun par sa ressemblance à l’autre, dans le sens où chaque être humain a les mêmes aspirations fondamentales à vivre et à s’épanouir. C’est ce sentiment d’appartenance au genre humain qui est seul en mesure de réunir les gens autour d’une communauté d’intérêts. Sans le développement de cette humanité en chacun de nous, comment en effet pouvoir envisager que les énergies se fédèrent autour d’un bien commun au sens aristotélicien, qui est à construire ?

Notre système démocratique est le fruit d’un héritage, il a su intégrer les bienfaits de culture différentes pour construire une société où le dialogue et l’acceptation d’autrui sont des valeurs fondamentales, qui ne peuvent être négociées, mais au contraire qu’on doit affirmer face à l’individualisme et au repli communautaire. Là est bien le paradoxe qu’on puisse se demander si la laïcité ne serait pas en train de devenir un concept vide de signification, au point que cela ait pu engendrer une telle séparation entre les gens, alors qu’elle garantissait que soit reconnu ce qu’ils avaient en commun : à savoir des institutions incarnant au moins quelque chose d’une visée commune. C’est une véritable éducation à la collaboration et à la solidarité qui est indispensable aujourd’hui pour compenser le manque de sens qui touche le domaine du vivre ensemble. Elle suppose d’envisager qu’une laïcité nouvelle rende possible l’existence de lieux où un consensus sur les valeurs et les finalités puisse être négocié ; il est devenu indispensable, comme l’affirme Guy COQ (Laïcité et République, Éditions du Félin), d’accepter la confrontation des éthiques entre elles afin de permettre l’avènement d’un monde commun, si tant est qu’on soit en mesure de construire les conditions d’une ouverture.

Mais plus simplement, si le thème de l’éducation à la citoyenneté a autant d’acuité dans le monde de l’école, c’est parce que l’explication d’une société nécessite une double démarche de la part des éducateurs : permettre aux nouvelles générations de comprendre l’héritage historique, mais surtout de les amener à y découvrir un sens qu’elles puissent s’approprier afin de déterminer leur propre chemin. Et cela est valable aussi pour ce qui relève de l’apprentissage de la vie en groupe, parce qu’au cœur de cette démarche se trouve la découverte des bienfaits d’une loi qui, dès lors qu’elle est construite ensemble, universelle, permet l’intégration de tous.

La citoyenneté est sans doute au carrefour de plusieurs demandes de notre temps concernant le domaine de l’éducation et les valeurs qui la sous-tendent. Elle est en tension parce que sa mise en exercice nécessite la prise en compte d’une culture, qui est nécessairement diverse ou revendiquée par les différentes communautés, ainsi que l’affirmation de principes universels qui transcendent les particularismes.

C’est en tout cas l’occasion de s’interroger avec Claude NICOLET (L’idée républicaine en France) sur la difficulté actuelle à définir un apprentissage de la citoyenneté qui pourrait venir d’une relative incapacité à penser les idées de culture et d’humanité.

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