SOCIOLOGIE / PLURI-CITE par Jean-Marc REMY

« Un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices » (Marcel PROUST).

Comment vivre ensemble ? La question ne se posait pas dans les communautés traditionnelles soudées autour d’une forte conscience collective. Elle a pu être réglée ensuite – ou ailleurs – par la contrainte. L’assomption de l’individu moderne, affranchi de la tutelle des dieux et des anciens, opposant ses droits à l’autorité des Maîtres, appelle l’interrogation contemporaine sur le « lien social »… et crée le besoin de sociologie : comment bâtir une « cité » à partir de projets singuliers ? Comment faire « société » avec une réalité plurielle ?

 

DE L’UNITÉ

 

Le premier mouvement, symbolisé par la figure de DURKHEIM, a été celui d’une sociologie de l’intégration. Pour éviter le naufrage anomique, la société est érigée autour du respect des normes dont différentes institutions se trouvent garantes. La famille, l’école, les associations entretiennent croyances et valeurs communes. Toute déviance – forcément pathologique – fait l’objet d’un traitement par les instances de contrôle social. Cette vision unitaire, normative chez les « pionniers » de la discipline, trouve son pendant critique dans l’offensive théorique développée durant les années 60 autour d’ALTHUSSER ou du premier BOURDIEU : à coups de concepts « bulldozers » (habitus, appareils idéologiques d’État…), l’individu – à peine affranchi des carcans anciens – y apparaît comme prisonnier des structures et des systèmes… D’une certaine manière, cette sociologie de la dénonciation (composante de la « pensée 68 »), en contribuant à disqualifier ces institutions totalisantes, aura vite rendu obsolètes ses propres instruments et révélé ses points aveugles. C’est dans les interstices – des failles désormais – de ces théories déterministes que s’élaborent aujourd’hui les outils d’une nouvelle appréhension du social, de ses méandres, de ses aspérités. En renonçant aux grandes synthèses, en se faisant du même coup plus modestes, les « nouvelles sociologies » font justice à la complexité des interactions sociales et intègrent la pluralité des ressorts de l’action.

En France, ce sont d’abord d’anciens bourdieusiens (BOLTANSKI et THEVENOT) qui dans les années 80 font éclater les « logiques d’action » autour de l’impératif de la « justification ». C’est, plus clairement encore, contre la sociologie dite « unidimensionnelle » de BOURDIEU que Bernard LAHIRE érige son Homme pluriel (Nathan, 1998)…

 

DE LA PLURALITÉ

 

« Ceux qui s’exercent à contrôler les actions humaines ne se trouvent en aucune partie si empêchés, qu’à les rapiécer et mettre au même lustre ; car elles se contredisent communément de si étrange façon qu’il semble impossible qu’elles soient partie de même boutique« .

C’est sur cette citation de MONTAIGNE que LAHIRE inaugure son « drame sociologique » (l’ouvrage est construit en « actes » et en « scènes »…). Il y est montré que les acteurs sociaux contemporains sont ce que leurs multiples expériences font d’eux ; ils se trouvent continuellement en train de se produire sous l’effet des situations. Certains y retrouveront des échos de la veine goffmannienne (E. GOFFMAN dans La mise en scène de la vie quotidienne (Minuit, 1973) s’attachait à décrire méthodiquement les menues interactions par où se construit le social) mais tandis que l’auteur canadien se cantonnait au « microsociologique » – suggérant une synthèse possible avec les grandes constructions de la tradition durkheimienne – LAHIRE entend faire éclater l’illusion de « l’unicité du soi », illusion ordinaire socialement fondée et qu’accrédite la thèse de l’habitus. Si cette notion peut convenir pour des sociétés entretenant un rapport au monde cohérent et durable (DURKHEIM en usait à propos des sociétés traditionnelles ou du régime de l’internat), elle est inadaptée au monde moderne traversé par des principes de socialisation très différents voire opposés.

C’est auprès de Marcel PROUST que l’auteur va trouver sa référence. Il lui prête une théorie implicite de l’acteur pluriel, c’est-à-dire de « l’acteur qui se révèle pluriel, différent selon les domaines d’existence dans lesquels il est socialement amené à évoluer« . Autre version littéraire de ce nouveau paradigme, l’œuvre contemporaine d’Annie ERNAUX dont les différents romans illustrent, au-delà des conflits psychiques, ces « clivages » du moi entraînés par les traversées de l’espace social.

Plus ordinairement, l’individu (post-moderne ?) doit aujourd’hui composer avec une multiplicité de rôles sociaux souvent contrastés suivant les scènes du social (la famille – au demeurant sujette à « recompositions » – ; l’entreprise – elle aussi « éclatée » – ; le loisir – moment de toutes les passions…). De sorte qu’on ne peut plus « penser » l’individu à partir des déterminations sociales lourdes auxquelles se résume souvent un certain sociologisme (sociologie « de comptoir »… ou de certains manuels).

« Cet ouvrier électro-mécanicien, fils de viticulteur (et fier de l’être) est aussi chanteur de karaoké (et ne lui dites pas « à ses moments perdus » il vous répondra qu’il « perd sa vie à la gagner »…), il vit avec une institutrice (et son jeune fils d’un précédent mariage) et vient d’être désigné premier adjoint de sa commune rurale (le cas n’est pas si rare !)…

Questions : est-il pour ou contre l’Europe de Maastricht ? Partira-t-il au sport d’hiver ? Aide-t-il sa compagne à faire le ménage ? Que pense-t-il du préservatif ?« .

On sent bien que dans un tel entrelacs d’influences toutes les « analyses multivariées » sont inopérantes. Quelles « corrélations » privilégier ? Nous sommes désormais trop multisocialisés pour pouvoir rendre compte de nos déterminismes. D’une certaine façon, cette indétermination désigne, en creux, la liberté recouvrée de l’acteur pluriel. Mais elle entraîne la déroute d’une certaine sociologie : celle qui depuis COMTE prétendait décrire le social comme les physiciens prédisent la chute des corps…

 

DU COMPROMIS

 

Faut-il alors renoncer à appréhender rationnellement ces « plis singuliers du social » ? Sur quelles bases refonder une science du lien social ? On tend aujourd’hui à réhabiliter une autre tradition sociologique plus empreinte de psychologie. G.H. MEAD avait déjà reconnu qu' »une personnalité multiple est en un sens normale« . On prend désormais les personnes « au sérieux »…

Ainsi, BOLTANSKI et THEVENOT s’efforcent dans leur ouvrage De la justification (Gallimard, 1991) d’expliciter les différentes logiques d’action qui peuvent se conjuguer – ou s’opposer – dans les relations sociales contemporaines. Leur modèle, à vocation fédératrice, s’appuie sur une typologie des registres de « justification » repérables dans les débats publics… ou les disputes privées ; chacun de ces registres se référant à une conception différente du bien commun et de la justice dans une cité. Pour entreprendre cette formulation, ils ont recours à des auteurs classiques de philosophie politique qui ont développé des visions diverses de ce que pourrait être une société juste :

– ROUSSEAU pour la justification « civique » (basée sur la volonté collective et l’égalité) ;

– SMITH pour la justification « marchande » (basée sur le marché) ;

– SAINT-AUGUSTIN pour le monde « inspiré » (basé sur la créativité…) ;

– SAINT-SIMON pour le registre « industriel » ;

– HOBBES pour l' »opinion » (reconnaissance des autres) ;

– et BOSSUET pour la justification « domestique » (relations de confiance, communauté…).

Dans un deuxième temps, BOLTANSKI et THEVENOT, puis d’autres à leur suite, ont proposé des validations empiriques de cette construction. Le travail de J.-L. DEROUET sur le monde de l’éducation dans École et justice (Métailié, 1992) se révèle ici particulièrement probant. Il illustre notamment la façon dont les différentes parties déploient des stratégies de dénonciation à l’encontre des autres points de vue.

C’est l’exemple du conseil de classe où les logiques « domestiques » défendues par les élèves ou certains adultes de la communauté éducative se heurtent au discours de l’efficacité (mesuré par les « taux de réussite » ) renforcé par un souci d’image (cf. les « bons » lycées)… tandis que des parents consuméristes menacent (dans la logique du marché) de placer leurs rejetons « dans le privé »…

Dans un tel contexte la seule manière de « faire société » est de « passer des compromis ». Et nos auteurs décrivent toutes les figures du « compromis » envisageables entre logiques différentes… sans ignorer l’avènement toujours possible de nouvelles sources de « justification » telle la justification « écologique » explorée par Claudette LAFAYE. On soulignera ici qu’un même personnage – un enseignant dans le contexte scolaire par exemple – peut être habité par plusieurs registres d’action : affres identitaires qui fournissent des thèmes inépuisables à la littérature – cinématographique par exemple – d’aujourd’hui !

 

DE LA JUSTICE 

 

Si l’on peut, dans une société « plurielle », établir des compromis en forgeant des objets de consensus, la diversité culturelle et la variété des choix politiques laissent entier le problème de la justice… Une telle réflexion s’impose sauf à reconnaître que l’absence de valeurs communes n’autorise de compromis que comme produits de purs rapports de force. Le présupposé enraciné chez la plupart des philosophes qui ont écrit sur la justice, de PLATON à John RAWLS, est qu’il n’y a qu’un seul système distributif que la philosophie puisse justifier. Il convient aujourd’hui d’élaborer une théorie de la justice adapté à un monde de valeurs conflictuelles.

Pour Michael WALZER, qui s’y est essayé dans Sphères de justices (Seuil, 1997), cela suppose – dans le cadre d’une communauté politique reconnue par tous comme « bien suprême » – que l’on passe du mythe de l’égalité simple à la recherche de l’égalité « complexe ». Il existe pour lui des ordres de justice distincts, correspondant à différents types de biens sociaux convoités (économiques, politiques, culturels…) et relevant de critères de distribution spécifiques. La tyrannie commence lorsqu’un avantage acquis légitimement dans une « sphère sociale » donnée (mettons la richesse, pour un entrepreneur avisé) peut être transféré dans un autre registre (politique par exemple, ou culturel… ou sexuel). La prétention au monopole d’un bien dominant est une menace pour la liberté et pour l’égalité : l’argent pour le capitalisme, le savoir technique pour la technocratie, l’éducation et l’intelligence pour l’aristocratie… Ce qu’exige une conception moderne de la justice n’est pas que les citoyens dirigent et soient dirigés en retour mais qu’ils dirigent dans une sphère et soient dirigés dans une autre. Une justice « pluraliste » donc…

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