SOCIOLOGIE / ENTRE SIGNES ET RÉALITÉS : L’EFFICACITÉ SOCIALE DU RITE par Jean-Marc REMY

« Quand beaucoup d’hommes sont ensemble, il faut les séparer par des rites, ou bien ils se massacrent« 

(Jean-Paul SARTRE, Les Mots, Gallimard).

« Une fois les individus assemblés, il se dégage de leur rapprochement une sorte d’électricité qui les transporte vite à un degré extraordinaire d’exaltation… et comme des passions aussi vives et aussi affranchies de tout contrôle ne peuvent pas ne pas se répandre au dehors, ce ne sont, de toutes parts que gestes violents, que cris, bruits assourdissants qui contribuent encore à intensifier l’état qu’ils manifestent… ces gestes et ces cris tendent d’eux-mêmes à se rythmer : l’effervescence devient telle qu’elle entraîne à des actes inouïs…« .

Ces envolées auraient pu être celles d’un commentateur particulièrement inspiré d’une certaine soirée de juillet 1998 quelque part en France… tel Edgar MORIN décrivant dans Libération cette « extase historique » qui de la « tribalisation » d’un stade de football s’étendit à tout un pays pour se transformer en « communion nationale » accomplissant un véritable « dépassement de soi dans le grand Nous« … Elles sont en réalité empruntées à DURKHEIM qui évoque ainsi dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse le « corroborri » australien, temps fort de la vie sociale primitive d’où procède à la fois l’idée religieuse et le lien social communautaire (on sait que pour le sociologue français, la religion représente la réification de ce « grand Nous » qu’est la Société).

On pourrait à loisir rapprocher ces deux scènes pareillement marquées d’une efflorescence de signes tribaux (peintures tricolores sur des visages exaltés, frissons circulatoires des « olas » renvoyant à des formes archaïques) et scandées par les cris ou onomatopées… autant de gestes rituels qui témoignent de la pérennité du symbolique dans des sociétés censément « rationnelles ». Les sociologues – « modernes » par définition – ont tardé à reconnaître cette réalité. Dans le passage évoqué, DURKHEIM prend la précaution de préciser que si le primitif perd si aisément le contrôle de lui-même, c’est que ses « facultés émotives et passionnelles ne sont qu’imparfaitement soumises au contrôle de sa raison et de sa volonté« . Il est vrai que le football alors (dans lequel on a pu voir par ailleurs une métaphore de la société industrielle !) n’en était qu’à ses débuts…

Entérinant la distinction classique entre « communauté » (traditionnelle) et « société » (moderne), les sociologues ont donc longtemps délaissé ces « scories d’un passé révolu » pour laisser aux ethnographes le soin de recueillir les pratiques rituelles, magiques et plus généralement symboliques attachées à leur terrain de prédilection (celui des « primitifs »). Mais il n’a pas fallu attendre l’assomption footballistique de ce mois de juillet pour réaliser que ces pratiques – sous des formes à peine inédites – continuaient d’irriguer la vie sociale : depuis quelques décennies, la sociologie s’est à nouveau emparée de ces objets empruntant pour cela à la panoplie de l’ethnologue (à moins que l’ethnologie n’investisse les terrains du sociologue…).

C’est en particulier autour de la notion de « rite » que la recherche s’est articulée, explorant ses manifestations contemporaines, des plus spectaculaires (les « cérémonies profanes » : Claude LARIVIERE) aux plus quotidiennes (les règles de « savoir-vivre »). Mais la diversité même de ces pratiques implique au préalable un travail de définition. Ni la forme du rite (quoi de commun entre le « bonjour » quotidien et la « ola » du stade en ébullition ?) ni ses fonctions (multiples – on le verra – et partagées avec d’autres institutions) ne permettent de l’identifier. C’est, précisément, dans une articulation singulière entre la forme (des signes identifiables…) et la fonction (un impact sur la réalité sociale) que se réalise l’alchimie rituelle. Une alchimie qui implique une remarquable « économie de moyen »… comme ont dû le reconnaître récemment nos politiciens constatant que la « magie » d’un soir de Mondial avait beaucoup plus fait pour « l’intégration à la française » que des décennies de discours et d’efforts planifiés… C’est précisément cette « efficacité symbolique » qui caractérise le rite comme le suggère cette définition de Jean CAZENEUVE : « conduite codifiée ayant un support corporel, à caractère répétitif et à charge symbolique« .

 

QUAND FAIRE, C’EST DIRE

 

Le rite ne peut être assimilé à toute forme de communication. C’est une « façon de dire » qui engage le corps, un énoncé incorporé. On songe ici à l’archétype du geste rituel, tel que le décrit Pierre CLASTRES dans La société contre l’État. En soumettant les adolescents à des tortures rituelles, le scarificateur guayaki imprime la marque de la société sur les corps. Geste identitaire : « tu es des nôtres et tu ne l’oublieras pas« … Le corps est ici une mémoire. S’inspirant des travaux d’un précurseur de la « ritologie », Arnold Van GENNEP, les ethnologues ont mis à jour certaines « structures » propres aux pratiques rituelles. Ainsi les rites de passages caractérisés par un schéma tripartite : séparation / marge / réintégration au sein du groupe. On a conçu, de même, des typologies permettant de distinguer par exemple les rituels « life-crisis » (marquant le destin individuel) et les rituels collectifs (cycliques dans les sociétés agraires ou intervenant lors de grands changements comme la mort d’un souverain…) ou encore d’opposer – avec DURKHEIM – rites positifs (dont la « commémoration » fournit le modèle) et rites négatifs (les interdits alimentaires par exemple).

Des pratiques qui prennent sens par référence aux valeurs ou aux structures de la société. Des pratiques qui « veulent dire » quelque chose… Mais le rituel n’est pas un simple réceptacle, une simple « mémoire » incorporée : il permet d’agir sur le réel. Toujours désenchanteurs, les sociologues se sont donc attachés à comprendre d’où procédait cette efficacité rituelle…

 

QUAND DIRE, C’EST FAIRE

 

Ouvrir la « boîte noire » du rite, c’est déjouer ce que LEVI-STRAUSS qualifiait de « piège à pensée ». On pourra, pour cela, emprunter provisoirement à la panoplie du linguiste qui avec la notion d' »acte de langage » (John L. AUSTIN, Quand dire c’est faire, Seuil, 1970) est au plus près de cette alchimie du verbe.

John L. AUSTIN montre ainsi comment le langage peut dans certains cas constituer un acte finalisé : une expression comme « je te fais chevalier » a pour propriété d’effectuer une action par le simple fait d’être prononcée. Le pouvoir illocutionnaire de quelques mots peut être – on le comprend – considérablement renforcé si on l’inscrit dans une gestuelle, un climat émotionnel avec l’autorité de la tradition… comme c’est le cas pour les pratiques rituelles.

De telles « dérivations » constituent pour PARETO des modes d’action d’une redoutable efficacité pour un coût modeste. Le rite permet parfois en effet de faire l’économie de la persuasion, de l’explication ou de la pédagogie… toutes procédures pesantes et aléatoires, on le sait ! Rappelons, par exemple, ce qu’il en a coûté au président GISCARD d’ESTAING d’entreprendre une « déritualisation » de la vie politique. Le président-pédagogue a dû se retirer devant le grand manipulateur de signes – et de rites – que fût son successeur à la magistrature suprême…

Abordant ce nouvel objet, la sociologie contemporaine a dû renouer avec une recherche largement délaissée depuis FREUD et Gustave Le BON (Psychologie des foules) autour de la mobilisation des affects. C’est ainsi que Nicolas MARIOT (Le Rite sans ses mythes, Genèses, décembre 1995) réaffirme l’origine religieuse des rites caractérisés comme « l’ensemble des pratiques matérielles accompagnant les célébrations eucharistiques« . Des pratiques nullement réductibles à leurs « fonctions » ni à un simple « code ». De son coté, Pierre BOURDIEU (Le Sens pratique) analyse la pratique rituelle comme une gymnastique symbolique dans laquelle « le corps pense pour nous« . Les rites trouvent leur raison d’être dans les conditions d’existence « d’agents qui ne peuvent se payer le luxe de la spéculation logique ou de l’inquiétude métaphysique » : ce sont bien des « pratiques performatives » qui échappent aux catégories du logos. « Histoire incorporée« , le rite cristallise les éléments constitutifs de ce que BOURDIEU appellera l’habitus, défini ici comme la « matérialisation de la mémoire collective« .

Mais pour décrire ces « logiques pratiques », le sociologue français s’appuie essentiellement sur les observations engrangées dans les années 50 à partir de son expérience sur le terrain kabyle… Reste à montrer comment cette efficacité rituelle trouve à s’employer dans nos sociétés techniciennes.

Le rite a-t-il encore un avenir ? N’est-il qu’une survivance ?

 

LE RITE FAIT DE LA RÉSISTANCE

 

Le désenchantement du monde – annoncé par WEBER – semble, en effet, frapper le rite d’obsolescence. La pratique de la magie, destinée selon MALINOWSKI, à apaiser l’effroi du primitif devant les mystères et l’incommensurabilité du monde, doit s’effacer avec la maîtrise technicienne de la nature. L’émergence de l’individu « moderne », affranchi des pesanteurs de la tradition, réduit la part de cette « conscience collective » dont les rites sont les dépositaires. L’avènement de la démocratie, elle-même, constitue une menace pour un ordre social structuré par les « rites de passage »… L’idéologie du progrès forgée durant les « Trente glorieuses » a, un temps, occulté cette pérennité du rite dans les sociétés contemporaines.

La publication récente d’un ouvrage comme Mythes, rites et symboles dans la société contemporaine (sous la direction de M. SEGRE) témoigne d’une résurgence de cette thématique dans la recherche sociologique. Il a fallu pour cela rompre avec le lourd héritage positiviste qui a marqué – depuis COMTE – les débuts de la discipline… Aujourd’hui, l’exploration des pratiques rituelles investit tous les champs du « social », depuis les grandes formes « eucharistiques » jusqu’à l’ethnologie du quotidien. Le match de football, on l’a vu, se prête bien à une approche du rite comme un « fait social total » (MAUSS). C. BROMBERGER a montré comment cette passion contemporaine pouvait être appréhendée à partir des outils forgés par l’ethnologue au contact des sociétés traditionnelles : il s’agit bien d’une « cérémonie profane » avec sa configuration spatiale singulière (le « stade sanctuaire »), ses affinités temporelles et rythmiques (le championnat, les deux mi-temps…), sa dramaturgie préprogrammée et un comportement « tribal » de la foule… L’homologie structurelle avec les grands rituels religieux est patente. On pourra aisément retrouver ces caractéristiques dans d’autres types de manifestations collectives… en particulier lors des grands moments de la vie politique.

D’autres recherches concernent le « niveau intermédiaire » des groupes, associations ou entreprises. Y. EMERY décrit ainsi (Humanisme et Entreprise en 1990) les rites d’initiation qui président au recrutement et à l’intégration des nouveaux collaborateurs dans les grandes entreprises. Le processus épouse remarquablement les phases du rite de passage décrit – voilà près d’un siècle – par Van GENNEP. On y retrouve même souvent les rites « brimants » destinés à faire table rase des rôles antérieurement tenus et à favoriser l’intériorisation des normes et des valeurs constitutives de ce qu’on appelle désormais la « culture d’entreprise ». Dans l’ouvrage dirigé par Monique SEGRÉ, Régine SIROTA montre, pareillement, comment les nouveaux rituels d’anniversaire participent de la socialisation de l’enfant tandis que M.F. DORAY (de l’Iredu de Dijon) décrit les rites familiaux concernant la « rentrée scolaire » en utilisant des catégories de l’ethnologie traditionnelle (l’école comme « espace sacré »…).

Enfin, la notion de « ritualisation » est abondamment utilisée par ce « découvreur de l’infiniment petit » que fut Erving GOFFMAN. A partir – cette fois – du vocabulaire de l’éthologie, celui-ci met à jour, dans les interactions quotidiennes, des rites de déférence destinés à protéger la « face », image de soi dotée d’une valeur « sacrée » que l’on tient à distance tout en recherchant le bien par excellence : la communion avec autrui. Dominique PICARD a adopté cette perspective pour qualifier tous les rituels du « savoir vivre » qui participent de fonctions sociales allant au-delà du simple communicationnel.

 

A QUOI SERT LE RITE ?

 

C’est ainsi que, même dans les sociétés gouvernées par la solidarité « organique » (façon DURKHEIM) et l’ordre légal-rationnel (WEBER), le rite participe à la constitution et à la consolidation du lien social. Qu’il s’agisse de la « nation », de la famille… ou de l’entreprise, nos sociétés ont aussi leurs « corroborris » et entretiennent la mémoire de ces moments privilégiés par des pratiques quotidiennes échappant largement à la conscience et aux procédures « rationnelles ».

Mais le rite est tout aussi bien mobilisé pour recréer les clivages à l’intérieur de nos sociétés. Dans un article fameux (« Les rites comme actes d’institution », 1982), BOURDIEU a montré qu’en mettant l’accent sur le « passage » temporel, la théorie classique du rite ignore l’essentiel : la séparation entre ceux qui subissent le rite et les autres (les garçons et les filles par exemple), contribuant ainsi à consacrer – tout en l’occultant – une limite arbitraire. L’efficacité symbolique du rite – c’est-à-dire « le pouvoir qui leur appartient d’agir sur le réel en agissant sur la représentation du réel » – est ici mise au service de l’ordre social. Ainsi, la magie du « concours » parvient à « produire du discontinu avec du continu » en créant – entre le dernier reçu et le premier collé – des différences du tout au rien…

Pareillement, Marc ABELES, traçant un parallèle entre la vie politique africaine et les pratiques de chefferies africaines, montre comment les rites d’inauguration ou de commémoration ne sont que des versions modernes de pratiques propitiatoires et expiatoires participant de la consolidation des pouvoirs en place. Dans son Anthropologie du politique, il met à jour la puissance symbolique des rites institués par le président Mitterrand depuis l' »investiture » du Panthéon jusqu’à l’ascension annuelle de la Roche de Solutré…

La pérennité – voire la résurgence – des rites ne constitue donc nullement une « pathologie » ni même un anachronisme. Empruntant aux formes traditionnelles, nos collectivités sécrètent toujours de nouveaux rites… ce qui constitue encore le plus sûr moyen de réaffirmer des modèles identitaires et de structurer l’espace social.

De même qu’il n’y a pas d’amitié sans rite d’amitié, il n’y a pas de rapports sociaux sans actes symboliques… Mary DOUGLAS (De la souillure ; cf. SEGRÉ) était bien fondée à conclure : « Animal social, l’homme est un animal rituel« .

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