SOCIOLOGIE / ENTRE L’ACTEUR ET LE SYSTEME… IL Y A DU « JEU » par Jean-Marc REMY

« Un nom propre est une chose extrêmement importante dans un roman, une chose capitale. On ne peut pas plus changer un personnage de nom que de peau. C’est vouloir blanchir un nègre » (Flaubert, Correspondance).

Nom ? Prénom ?… Norbert ELIAS a souligné le sens de cette double identité dans le procès d’individualisation qui marque l’Occident : l’identité « sociale » qui témoigne de l’appartenance à une lignée, l’identité individuelle qui définit une « personne » singulière…

 

MOI, JE…

 

Il s’agit de l’articulation entre le Moi (ensemble des rôles que l’individu apprend à tenir en société) et le « Je » (domaine de la spontanéité) déclinée par G.H. MEAD, le fondateur de la psychologie sociale. On n’est pas loin des instances freudiennes (le Surmoi : intériorisation des normes sociales, le Moi conscient… pour ne rien dire du Ça qui demeurera la « boite noire » du sociologue – chacun son métier !).

L’histoire (encore toute récente !) de la sociologie peut être analysée dans une dialectique entre ce Moi – soumis aux pesanteurs de l’environnement social – et ce « Je » – spontané ou calculateur : on aura reconnu l’opposition classique entre une vision déterministe – dans la tradition inaugurée par DURKHEIM – et une approche individualiste dans sa méthode – comme le préconisait WEBER… Après avoir oscillé d’un pôle à l’autre, durant ces dernières décennies, la sociologie explore aujourd’hui les interactions entre l’acteur et le système. Là… il y a du « jeu ».

 

DU MOI AU « JE » (DE L’AGENT A L’ACTEUR)

 

Passée la première querelle des méthodes, au début du XXème siècle, les sciences sociales ont été longtemps dominées par la perspective holiste. La longue vogue du structuralisme en France ou du fonctionnalisme aux États-Unis témoigne de la fortune des postulats érigés par DURKHEIM autour du fameux principe : « Il faut considérer les faits sociaux comme des choses« . A sa manière, le courant marxiste – et son primat donné à l’infrastructure – participait de cette même tendance à faire de l’individu un « jouet » du social, une « marionnette » dont les ficelles seraient tirées par les structures. Cette conception hypersocialisée de l’homme imprègne d’ailleurs aujourd’hui l’essentiel des représentations communes ramenées souvent à une vulgate sociologisante qui sert de « fond de sauce » aussi bien pour des articles de journalistes commis aux « analyses » des violences banlieusardes que pour les plaidoiries d’avocats recherchant dans le passé de leurs clients des influences susceptibles de dégager leur responsabilité.

On a pu reprocher à BOURDIEU, dans ses premières élaborations du concept d' »habitus » – concept / boite qui cristallisait idéalement les approches culturalistes et structuralistes dominantes dans les années 60 – de faire de l’individu un « idiot culturel« , pré-programmé en quelque sorte par une socialisation qui dote chacun, en fonction de sa place dans la société, de schèmes d’action incorporés homogènes, cohérents, permettant de rendre compte ou même – à la limite – de « prévoir » ses réactions en toutes circonstances…

C’est contre ces exercices « à base de concepts collectifs » que WEBER avait – vainement à l’époque – tenté de s’inscrire, et qu’un Raymond BOUDON, par exemple, ferraille depuis quelques décennies… avec un succès croissant, il faut le dire, à mesure que le balancier se déplace – en sociologie comme en économie – vers une approche plus individualiste : du Moi au « Je » en quelque sorte. Une citation de Max WEBER est souvent donnée à l’appui de cette vision actionniste du social : « La sociologie ne peut procéder que des actions d’un, de quelques ou de nombreux individus séparés. C’est pourquoi elle se doit d’adopter des méthodes strictement individualistes« .

Mais il ne s’agit pas de penser l’individu – tel un électron libre – dégagé de toute contrainte sociale. Le principe de l' »individualisme méthodologique » énonce que pour expliquer un phénomène social quelconque, il est indispensable de reconstruire les motivations des individus concernés et d’appréhender ce phénomène comme l’agrégation des comportements individuels dictés par ces motivations. Motivations qui ne se ramènent pas au simple calcul coûts / avantages de l’économiste : WEBER avait déjà élaboré une théorie de l’action prenant en compte la référence aux valeurs, aux traditions, aux sentiments… tous mobiles « non logiques » comme le relevait de son coté PARETO.

Par ailleurs, les sciences sociales se sont dotées, depuis, d’outils hérités des « sciences dures » qui permettent de « penser » de façon plus rigoureuse cette interaction entre l’acteur intentionnel et son environnement. Raymond BOUDON a ainsi fait un usage abondant de la théorie des jeux qui permet de formaliser mathématiquement les comportements individuels et collectifs. De nombreux thèmes de science politique par exemple se prêtent bien à l’application des travaux de MORGENSTERN ou de NASH : situations ou plusieurs sujets (individus, entreprises mais aussi États) poursuivent chacun leurs propres objectifs mais où les conséquences de l’action de l’un dépendent aussi des réactions de l’autre… Des enjeux géopolitiques (la crise des missiles de Cuba), socioéconomiques (les OPA en Bourse) ou des situations micro-sociologiques (l’accident de voiture) peuvent être ainsi éclairés pour une meilleure compréhension.

 

IL Y A DU « JEU »…

 

Ce retour de l’acteur (ce retour du « Je ») ne procède pas que d’un mouvement intellectuel ou d’une mode : Bernard LAHIRE, dans un livre récent (L’Homme pluriel, Nathan, 1998) souligne que DURKHEIM n’utilisait la notion d’habitus que dans le sens d’un rapport à un monde cohérent et durable : les sociétés traditionnelles ou le régime de l’internat par exemple, caractérisés par un nombre restreint d’acteurs partageant des valeurs communes… De ce point de vue, les sociétés contemporaines, incomparablement plus étendues du point de vue spatial et démographique, à forte différenciation des sphères d’activité, des institutions, des modèles de socialisation confrontent l’individu à des situations hétérogènes, concurrentes et parfois même en contradiction les unes avec les autres… c’est pourquoi une sociologie pour notre temps se doit de penser cette nouvelle « liberté » de l’individu-acteur (et non plus -agent) qui se révèle le plus souvent différent, pluriel, selon les domaines d’existence dans lesquels il est amené à évoluer. MENDRAS, dans La Seconde révolution française, soulignait dès les années 80 cette nouveauté : la possibilité de construire son mode de vie en échappant – partiellement au moins – aux déterminations familiales, professionnelles, géographiques qui assignaient chacun autrefois à un rôle bien défini (ainsi de la tenue vestimentaire : qui peut prévoir, par exemple, la tenue qu’adoptera un salarié informaticien ?).

Il y a là un « jeu » social (sur les « styles de vie » pour reprendre une catégorie à la mode) où l’individu retrouve des marges de manœuvre…

Mais cette récente « assomption » du « Je » peut conduire – à l’inverse – à rationaliser artificiellement (a posteriori) des comportements humains qui restent pourtant bien obscurs… si l’on en croit les psychanalystes ! Et d’ignorer – dans ces exercices abstraits (le « dilemme du prisonnier » !) à la fois l’épaisseur culturelle, les rapports de pouvoirs, bref, la force du « lien social »… qui reste l’objet privilégié du sociologue !

L’itinéraire d’un Michel CROZIER peut nous offrir ici les clés d’une approche synthétique à la fois de « l’acteur » et du « système » pour reprendre les termes de l’ouvrage qu’il a cosigné avec Erhard FRIEDBERG. Après avoir cédé quelque peu aux sirènes culturalistes (dans Le Phénomène bureaucratique, la rigidité de l’administration française est renvoyée à des valeurs typiques de la culture française), le fondateur en France de la sociologie des organisations infléchit son analyse pour y intégrer la notion de stratégie. L’acteur y est – comme chez les individualistes – « pris au sérieux ». Mais on ne lui reconnaît qu’une rationalité limitée (à la suite de MARCH et SIMON). Autrement dit, l’homme est un animal qui ne cherche pas nécessairement à atteindre la solution optimale mais opte pour les opportunités du moment qui lui semblent les plus satisfaisantes. Second postulat : l’organisation ne contraint jamais totalement un acteur, celui-ci garde toujours une marge de liberté et de négociation. Grâce à cette action, chaque acteur dispose de pouvoir sur autrui, pouvoir qui est d’autant plus grand que la source d’incertitude qu’il contrôle affecte fortement les libertés d’action des autres… C’est dans ce jeu – moins formalisé que dans la « théorie » du même nom, car il repose sur l’existence de ces zones d’incertitudes – que se déploie toute l’action organisée, c’est-à-dire – affirmera finalement CROZIER – toute action sociale.

Échappant aux pesanteurs du déterminisme – qui place l' »agent » dans la seule problématique de l’adaptation aux besoins du système – et aux apories de l’actionisme – qui prête à l' »acteur » une rationalité très hypothétique – la nouvelle problématique – bâtie autour du « jeu » entend concilier la liberté et la contrainte.

Une telle perspective permet, tout d’abord, de rendre compte plus facilement des arbitrages permanents, mais aussi changeants, que les individus opèrent entre les différents rôles, éventuellement contradictoires, qu’ils sont amenés à occuper. Ensuite, et peut-être surtout, elle permet de comprendre comment le changement peut surgir de l’interaction elle-même, sans référence obligée aux « besoins » de l’ensemble.

 

RETOUR SUR « SOI »…

 

Reste à savoir si l’individu moderne placé devant les multiples choix que le jeu social rend possibles peut parvenir à construire et à préserver son « identité ». Parce que l’acteur d’aujourd’hui est pluriel et que « jouent » sur lui des forces différentes selon la situation sociale où il se trouve, le sentiment de liberté qui en résulte s’accompagne de plus en plus d’une difficulté à se définir. En « quête de soi », l’homme moderne doit produire à la fois son action et le sens de sa vie. « Obligé d’être libre » (DUBET, Dans quelle société vivons nous ?), il est condamné à se définir de façon « héroïque »… Pas facile d’accéder à l’équilibre et à la maturité : pas facile d’être un héros…

Est-ce cela La fatigue d’être soi (Alain EHRENBERG) qui expliquerait que la dépression soit devenue le symptôme le plus courant de la pathologie sociale contemporaine ?

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