SOCIOLOGIE / EGALITE-DIFFERENCE : DEUX EXIGENCES CONTRADICTOIRES ? par Florence BOUGUERET

« Le seul racisme sérieux, en définitive, se passe entre femmes et hommes…« 

(P. SOLLERS, Femmes).

Un clivage irréductible traverse les travaux sociologiques sur les femmes : l’approche égalitariste ou universaliste aborde le sujet sous l’angle de rapports sociaux de sexes inégalitaires car fondés sur des différences socialement construites puis naturalisées par l’ordre social. L’approche, dite différentialiste parce qu’elle accorde un statut positif aux différences entre les sexes, examine les apports spécifiques des femmes dans différents domaines, notamment politique. L’impasse à laquelle conduit l’opposition entre ces deux approches invite à tenter une nouvelle voie aussi bien sur le plan théorique que pratique.

Racisme ! Le terme paraît a priori déplacé pour qualifier les relations femmes-hommes. Cette phrase doit cependant être replacée dans son contexte : début des années 80, période où le féminisme radical jouit d’une audience bien plus forte qu’aujourd’hui, traduisant un mode de rapport femmes-hommes fondé sur l’opposition, parfois radicale à l’excès. Il semble qu’il y ait eu depuis pacification (ce serait au moins vrai du féminisme français aujourd’hui au grand dam de certaines féministes américaines pour lesquelles une guerre est déclarée entre les sexes). Néanmoins les grands débats qui traversent les travaux théoriques sur ces rapports hommes-femmes présentent de nombreuses analogies avec des recherches plus générales sur les rapports entre populations d’origines culturelles diverses. Ainsi, un clivage fondamental semble séparer « égalitaristes » ou « universalistes » et « différentialistes ». Les premiers – proches des défenseurs d’un modèle d’intégration à la française – analysent les différences entre femmes et hommes comme des constructions sociales qui sont naturalisées, servant ainsi de caution aux inégalités constatées entre les sexes. Pour les seconds – plus proches à ce titre des défenseurs d’un multiculturalisme – les différences, même artificielles, doivent être valorisées car elles sont les garantes de la diversité, source de richesse pour l’humanité tout entière. Ainsi ce clivage renvoie à l’opposition entre deux pôles :

– l’égalité dans l’identité : condition de libération des femmes mais aussi source d’indifférenciation et donc d’appauvrissement ;

– la différence garante de la richesse du monde social mais aussi possible vecteur de la domination masculine.

On présentera successivement ces deux approches. Puis on montrera l’impossibilité de trancher le débat qui les oppose et qui engage à le dépasser.

 

FEMMES/HOMMES : DES DIFFÉRENCES NIÉES AU NOM DE L’ÉGALITÉ

 

La problématique dominante dans l’approche égalitariste est celle de la domination masculine. Chaque différence même infime est invoquée pour légitimer l’ordre social existant qui repose sur l’arbitraire de cette domination. Celle-ci est perceptible en démontant le mécanisme d’un cercle vicieux qui se résume ainsi : les genres masculins et féminins sont des constructions socio-historiques (donc artificielles) qui sont naturalisées par l’ordre social, permettant du même coup de justifier les inégalités existantes. Ainsi la société pourrait faire croire à une égalité des chances entre hommes et femmes et les inégalités constatées seraient le fait de différences irréductibles car naturelles.

 

La logique de la domination masculine

 

Dans un ouvrage récent (paru en septembre 1998) intitulé précisément La domination masculine, P. BOURDIEU analyse cette domination comme une violence symbolique. Le détour par l’ethnologie et notamment l’étude des rites kabyles lui permet de mettre à jour une « sociodicée » masculine construite autour d’une série d’oppositions fondamentales : femme/homme ; nature/culture ; intérieur/extérieur ; bas/haut ; courbe/droit ; humide/sec ; etc… oppositions qui valorisent le pôle masculin et dévalorisent de manière concomittante le pôle féminin. Ces oppositions, que l’on retrouve dans nombre de sociétés, sont ancrées dans les structures cognitives et fonctionnent comme des schèmes de pensée, de perception et d’action. L’ethnologie fera donc ici fonction d' »archéologie objective de notre inconscient ».

Les différences entre les sexes ainsi construites historiquement par un ordre social (et constamment reconstruites à diverses époques et dans les diverses sociétés) sont naturalisées. La socialisation des individus est le moyen essentiel qui permet de rendre naturelles des différences sociales. Celle-ci exerce en effet une action de formation d’habitus de sexe différencié. Autrement dit, les schèmes ou modèles basés sur les oppositions fondatrices sont inculqués et incorporés par les individus, constituant des « dispositions déposées, tel des ressorts, au plus profond des corps » ; ces dispositions trouveront à s’actualiser dans des styles de vie, des manières de penser, d’agir, de se tenir, etc… sexuellement différenciés. Pierre BOURDIEU prend l’exemple des normes de maintien des femmes kabyles dans l’espace public : les yeux baissés, la position docile (tendance à s’incliner et à se courber). Certaines études montrent les mêmes dispositions chez les femmes européennes et américaines aujourd’hui, « trahissant » l' »inscription dans les corps mêmes des structures sociales » : sourire (mise en confiance et disponibilité) ; yeux baissés et acceptation des interruptions… BOURDIEU pousse son argumentation jusqu’à remettre en cause le rôle fondateur des différences naturelles dans les différences anatomiques : « […] les différences visibles entre les organes sexuels masculins et féminins sont une construction sociale qui trouve son principe dans les principes de la division de la raison androcentrique elle-même fondée dans la division des statuts sociaux assignés à l’homme et à la femme » (cf. T. LAQUEUR, Making Sex, ouvrage au titre évocateur, dans lequel l’auteur parle du dimorphisme institué au XIXème (comparé à une relative indifférenciation en usage au XVIIIème) en même temps que les statuts sociaux des hommes et des femmes étaient plus nettement différenciés : ces dernières étant assignées à la sphère domestique).

La domination masculine est bien sûr inscrite dans les structures sociales objectives puisqu’elles reposent sur les oppositions fondatrices. On a donc une « concordance entre structures cognitives et objectives » qui confère à la domination masculine la force de l’évidence, de l’expérience naturelle : elle n’a pas besoin de se justifier. L’universalité de cette domination ajoute à son caractère naturel usurpé.

Le résultat de cette naturalisation des différences, c’est que la domination masculine est inscrite dans les corps socialisés et qu’à partir de là elle est renforcée par l’adhésion des dominées elles-mêmes qui, dit BOURDIEU, « se vouent au destin qui leur est assigné« . D’où la difficulté à voir se réaliser dans les pratiques l’égalité alors même que les obstacles juridiques ont été levés (cf. infra l’analyse de M. DURU-BELLAT dans le domaine éducatif). Ainsi pour mettre à jour la domination masculine, il faut comprendre qu’elle repose sur une double opération : « […] elle légitime une relation de domination en l’inscrivant dans une nature biologique qui est elle-même une construction sociale naturalisée« . La perspective de la domination masculine est présente chez E. GOFFMANN qui fait la même analyse de la naturalisation des différences de genre à l’œuvre dans l’ordre social, naturalisation qui permet de justifier celui-ci. La question que se pose E. GOFFMANN au départ, dans The Arrangment between the Sexes est : pourquoi une petite différence physique prend-elle une telle importance sociale ? Là encore, ce qui est en œuvre, c’est la construction sociale des genres qui s’intitule cette fois « réflexivité institutionnelle« . Ce concept recouvre l’action de la société en matière de division sexuelle du travail, en matière de socialisation différentielle des filles et des garçons, les usages en matière de toilette, etc., concept un peu fourre-tout donc. Celui-ci permet néanmoins de comprendre le sens du propos de GOFFMANN : la société fournit aux individus tout un cérémonial, une série de signes rituels codifiés pour leur permettre de se témoigner la reconnaissance de leur identité sexuelle dans leurs interactions quotidiennes. Ces signes rituels constituent des ressources pour les individus mais c’est bien la société qui les « fabrique ».

C’est en examinant la place des femmes dans la publicité que GOFFMANN met à jour « la ritualisation de la féminité« , titre d’un article de 1977 paru dans Actes de la recherche en sciences sociales.

La publicité révèle notamment une homologie forte entre rapport hommes-femmes et rapport parents-enfants ; ainsi par exemple dans les relations d’apprentissage mises en scène dans les publicités, c’est toujours l’homme le maître et la femme l’élève. De manière générale, la publicité fait une présentation des femmes dans une position assistée ou subalterne et des hommes dans une position haute et protectrice. En rendant naturelles des différences de genres construites socialement, la ritualisation légitime celles-ci, quelqu’arbitraires qu’elles soient. Ainsi, Y. WINKIN, rendant compte des textes de GOFFMANN sur la féminité, écrit : « […] les différences sexuelles sont inscrites dans les institutions sociales afin de garantir le bien-fondé d’une caution par le sexe de « nos arrangements sociaux »« .

 

Une logique à l’œuvre à l’école et dans le monde professionnel

 

La pertinence de la perspective de la domination semble confirmée par l’examen de la place des femmes dans un certain nombre de domaines tels que le milieu éducatif ou le monde professionnel. Certains auteurs reprennent à leur compte l’analyse d’une naturalisation des différences à l’œuvre pour justifier des inégalités constatées entre hommes et femmes malgré l’égalité affirmée. Ainsi l’égalité des chances entre filles et garçons à l’école si elle s’est accompagnée d’une explosion scolaire pour les filles a vu aussi se renforcer les bastions masculins. C. BAUDELOT et R. ESTABLET (cf. Allez les filles, Paris, Le Seuil, 1992) notent que si les filles ont rattrapé les garçons en termes quantitatifs – plus de bachelières globalement, mais aussi plus de bachelières dans les filières générales, et plus d’étudiantes – et en termes qualitatifs – plus de mentions au bac pour les filles, globalement une scolarité générale plus longue et mieux réussie – elles restent néanmoins absentes ou en tout cas fort peu nombreuses dans les filières de formation les plus prestigieuses : filière scientifique au lycée et dans le supérieur ainsi que dans l’enseignement pré-sélectif préparant aux grandes écoles, notamment d’ingénieur.

Pour rendre compte de cette différenciation sexuelle des filières éducatives, ces auteurs avancent plusieurs arguments dont la socialisation différentielle des filles et des garçons. Celle-ci développerait des qualités plus relationnelles et conformes chez les filles, expliquant leur meilleure réussite scolaire par une meilleure adaptation au système : elles exerceraient mieux que les garçons leur « métier d’élève ». A l’inverse, la socialisation des garçons développerait une « culture de l’agon » avec notamment des dispositions à la compétition qui constitueraient un avantage notable dès lors qu’il s’agit de se faire une place dans les filières les plus sélectives. Ici le conformisme des filles serait un handicap là où la distance des garçons par rapport aux verdicts scolaires leur ouvrirait des portes alors même que leurs résultats ne sont pas meilleurs – voire sont moins bons que ceux des filles.

M. DURU BELLAT fait le même constat (dans un ouvrage intitulé L’école des filles : quelle formation pour quels rôles sociaux ?, 1990, L’Harmattan) de ce qu’il faut bien appeler la persistance des inégalités filles/garçons dans le système éducatif : ainsi, concernant les choix d’orientation, elle note que les filles sont moins ambitieuses et que l’impact de leur réussite scolaire sur leur projet est plus important que chez les garçons : ce sont réellement les meilleures qui intègrent les classes préparatoires aux grandes écoles.

En plus de l’argument de la socialisation différentielle également présent dans son analyse, elle avance un autre argument qui relève de la même logique de la domination masculine : l’adéquation formation-emploi. Les filles adapteraient leur formation aux anticipations de leur situation sur le marché de l’emploi et dans la sphère familiale : ainsi s’explique l’auto-exclusion des filles des filières les plus prestigieuses par leurs anticipations des difficultés qui les attendent dans les métiers « masculins », difficultés dans la sphère professionnelle mais aussi dans la sphère familiale. M. DURU BELLAT parle du « complexe de Cendrillon » pour résumer la situation des filles et plus généralement des femmes : le destin social des femmes, c’est le bonheur dans l’exaltation amoureuse ; s’en éloigner expose les femmes au risque de la marginalisation.

Ainsi s’explique la peur de réussir des femmes analysée par des psychologues américaines. Et nous retrouvons bien la perspective de BOURDIEU : les différences constatées de réussite scolaire sont naturalisées (à défaut d’être expliquées) et servent de prétexte à la justification de la situation différentielle des femmes et des hommes sur le marché de l’emploi par un subtil renversement de la relation de causalité. Puisqu’en effet, c’est bien la position spécifique des femmes dans la famille et dans le monde professionnel qui est cause par anticipation de l’investissement différentiel des filles dans le domaine éducatif. P. BOURDIEU parlait de « l’efficacité symbolique du préjugé défavorable socialement institué« , par le fait même que « les victimes se vouent à leur destin« .

Ce « préjugé défavorable », d’autres auteurs le perçoivent dans la sphère professionnelle. C’est par exemple le cas de R. M. LAGRAVE qui montre le lent travail de construction de la division sexuelle du travail tout au long du XXème siècle. Le problème qui se pose, selon elle, est le suivant : face à l’accès des femmes au marché du travail, accès non démenti après la première guerre mondiale et qui s’accélère au cours des années 60, comment différencier professionnellement hommes et femmes ? Autrement dit, comment réintroduire de la différence justifiant les inégalités là où précisément il semblait que les femmes avaient acquis le droit à l’égalité professionnelle ? Différents moyens peuvent être évoqués : la féminisation de certaines filières (dans le secteur tertiaire et les emplois de bureau notamment) renforcée par l’ajustement des dispositions scolaires à ce type d’emploi ; les différences de salaires non justifiées par des différences de statut, de qualifications… ; le recours au temps partiel (le travail à temps partiel se développe en France depuis le début des années 90, notamment chez les femmes qui sont 30% à travailler à temps partiel en 1996 contre 22,5% en 1986 ; par ailleurs 83% des emplois à temps partiel sont occupés par des femmes) qui est souvent imposé aux femmes comme une prétendue solution à la difficulté de concilier travail et famille. Ainsi de nouvelles inégalités découlent logiquement de cette réintroduction de différences : féminisation signifie bien souvent dévalorisation ; le temps partiel est souvent synonyme de précarité et de déqualification, en tout cas ne permet pas aux femmes d’envisager une carrière professionnelle. Le discours économique servirait à justifier cet état de fait selon l’auteur : l’existence de deux marchés du travail est entérinée par l’analyse du marché dual du travail (un marché primaire du travail stable et qualifié et un marché secondaire du travail précaire et peu ou pas qualifié) qui naturalise les différences sans en analyser la construction sociale. Ceci étant, cette dernière idée met bien en lumière le risque d’une telle approche de la place des femmes : celui de voir partout et toujours à l’œuvre une relation de domination qui ne dit pas son nom ; ce qui ressort fondamentalement de ces diverses analyses, c’est le sentiment d’un enfermement des femmes dans une position de dominées. BOURDIEU parle des « pesanteurs de l’habitus » dont on ne se libère pas par un simple effort de volonté. L’analyse de R. M. LAGRAVE suggère une sorte de fuite en avant des femmes toujours distancées par les hommes. Ainsi même s’il y a une amélioration de la condition des femmes, la structure des écarts entre les sexes se maintient.

Est-ce à dire qu’il n’y aurait pas d’issue possible pour les femmes condamnées à un rôle de victime et d’inférieure ? Certaines féministes ne s’y sont pas trompées qui refusent le misérabilisme de telles analyses et revendiquent la différence.

 

FEMMES/HOMMES : DES DIFFÉRENCES REVENDIQUÉES AU NOM DE LA DIVERSITÉ

 

Face à l’impasse de l’approche précédente qui conduit à la victimisation des femmes, il s’agit de revendiquer la différence qui ne signifie pas infériorité. C’est parce que les femmes cherchent à ressembler aux hommes qu’elles leur sont inférieures, ceux-ci réinventant sans cesse les moyens de les inférioriser. Le salut viendrait de la valorisation de différences reconnues comme équivalentes.

 

Diversité, complémentarité, plutôt que modèle unique et opposition

 

En outre la perspective de la domination revient en fait à refuser les différences au nom de l’égalité ou d’un « brutal égalitarisme » qui est, pour G. SIMMEL, synonyme d’appauvrissement. Il vise ici le féminisme « égalitaire » qui revendique une identité humaine au risque de l’uniformité. SIMMEL part du constat d’une culture de l’humanité masculine (cf. Philosophie de l’amour, articles rédigés entre 1892 et 1909, Petite Bibliothèque Rivages, Paris, 1988) avec une valorisation du masculin et une dévalorisation du féminin (jusque là, rien de bien différent de l’analyse de la domination). Le problème qu’il pose, à partir de là, concernant le mouvement des femmes, est le suivant : « Ne va-t-on pas se contenter de copier ? Va-t-on inventer ?« .

Cela revient à se poser la question de l’apport spécifique des femmes à la « culture commune ». Avant de poursuivre le raisonnement de G. SIMMEL, il convient d’apporter une précision nécessaire à la compréhension de son approche. Quand il parle de « l’immense différence du principe de vie féminin et masculin« , il a en tête une différence construite par la socialisation principalement et d’ailleurs, il ajoute que ces « différences sont devenues si naturelles qu’on n’en a plus conscience« . C’est également dans cette perspective qu’il faut appréhender ce qu’il considère comme l’apport spécifique des femmes à la culture commune, c’est-à-dire la gestion domestique : « grande prestation culturelle de la femme« .

Ainsi G. SIMMEL avance l’idée que des savoir-faire spécifiquement féminins pourraient trouver à s’exprimer dans des professions particulières ou dans d’autres façons d’exercer des professions jusque là réservées aux hommes. Ainsi par exemple dans l’exercice de la médecine, un savoir-faire féminin importé de la sphère domestique pourrait être utilement valorisé : ici on pense à ce que les américains nomment la fonction de « care« , c’est-à-dire cette aptitude féminine issue de l’habitude des femmes d’apporter des soins à tous les membres du foyer.

G. SIMMEL voit dans la valorisation de différences certes héritées un moyen d’éviter l’âpre concurrence qui pourrait se jouer entre hommes et femmes s’ils cherchaient la ressemblance : préambule d’une guerre des sexes où les gagnants seraient connus d’avance, vu le handicap de départ des femmes et où le résultat se résumerait à une uniformité nuisible à tous. Ainsi un bilan en termes de coûts-avantages montre très nettement que chercher à ressembler aux hommes dans un objectif d’égalité est la plus mauvaise solution pour les femmes mais aussi pour la société toute entière.

La philosophe L. IRIGARAY défend cette même idée de la possibilité pour les femmes d’être autres sans être inférieures. Les différences entre hommes et femmes naissent du processus de socialisation et notamment la proximité mère-fille est un élément fondateur de ces différences. Ainsi alors que la fille définit sa subjectivité « grâce à une même« , le garçon se définit ou se construit en opposition. Elle y voit la raison de la distinction entre un univers masculin objectif et instrumental et un univers féminin relationnel. Cependant loin d’imputer à ces différences la responsabilité de la domination des hommes, elle les revendique au nom de la liberté et pour échapper à un système totalitaire qui imposerait un « modèle unique à égaler« . Non seulement il ne faut pas refuser les différences entre les sexes mais il conviendrait de les construire. Ou plutôt de les reconstruire (puisqu’elles existent déjà), mais, cette fois, dans un système d’équivalence. Ainsi et en termes de prescription pour l’avenir des relations entre les sexes, « l’égalité à l’homme ne semble pas, pour la plupart d’entre elles, la meilleure solution. Il vaudrait mieux parler d’équivalence dans le respect des différences plutôt que de l’égalité des droits« .

 

« Variations » dans l’ordre politique

 

G. SIMMEL a anticipé les apports possibles des femmes au monde du travail ; d’autres auteurs plus contemporains se posent la question de l’apport spécifique des femmes dans le monde politique. J. MOSSUZ-LAVAU a mené une enquête auprès des femmes sur leur rapport spécifique à la politique. M. SINEAU a, quant à elle, réalisé des entretiens avec des femmes politiques. Les résultats de ces enquêtes sont suffisamment proches pour être présentés simultanément (J. MOSSUZ-LAVAU, Hommes/femmes. Pour la parité, Presses de Science politique, 1998 ; M. SINEAU, Des femmes en politique, Paris, Economica, 1988). Ce qui ressort fondamentalement, c’est que l’humain est au centre des préoccupations des femmes, qu’elles soient simples électrices ou femmes politiques : ainsi J. MOSSUZ-LAVAU note que les femmes ont un sens plus aigu des besoins des individus et des finalités de l’action politique alors que les hommes seraient plus sensibles aux contraintes qui pèsent sur l’action politique (ainsi par exemple les contraintes économiques) et aux moyens de parvenir à ces fins. M. SINEAU relève dans les discours des femmes politiques un attachement plus prononcé aux réalisations concrètes plutôt qu’aux effets d’image et aux palabres interminables. Elles se montrent également plus soucieuses des individus et moins assujetties à l’ambition de positions politiques.

Ces différences perçues dans le discours des femmes elles-mêmes conduit J. MOSSUZ à conclure : « Leur sens du « détail », du particulier, qui ressortit à une culture qui ne sépare pas le privé et le public, pourrait constituer un apport non négligeable à une nouvelle manière de traiter une politique qui satisfait de moins en moins les citoyens depuis quelques années« .

Comme G. SIMMEL, J. MOSSUZ-LAVAU avance une spécificité des femmes qui leur permettrait de réinvestir dans l’espace politique des qualités acquises dans la sphère domestique ; cette spécificité constituerait pour elles et pour la société un atout dans la mesure où elle apporterait quelque chose en plus dans un univers qui se conjugue au masculin : qualités d’organisation, obligation de résultat, souci altruiste, etc…

De la même façon, F. GASPARD (« La parité, pourquoi pas ? » in La place des femmes, Ephesia (pseudonyme collectif), Paris, La Découverte, 1995) se dit convaincue de la compétence au moins égale des femmes, étant donné leur identité et leur histoire, pour relever les défis du monde contemporain : monde dans lequel les nouvelles sources de richesses sont l’information et sa circulation, le savoir et sa diffusion, les relations inter-individuelles et collectives ; une fois de plus les qualités relationnelles de la femme sont mises en exergue. Si l’on en reste au stade des anticipations, des convictions et du conditionnel, c’est parce que cet apport spécifique des femmes n’est pas immédiatement constatable. En effet, tant qu’elles ne constituent pas une « masse critique », il leur est impossible d’imprimer un mouvement à un monde où règne une culture masculine. En soi, ceci constitue un argument pour la parité. Si ce n’est le cas en France, les femmes ont investi en masse le monde politique dans les pays nordiques, et notamment en Suède où elles constituent 40% des élus dans les assemblées représentatives (à comparer aux 10% de femmes députées en France). Précisément des chercheuses suédoises et norvégiennes ont mis en évidence dans des travaux récents les infléchissements dans les politiques conduites dans les pays scandinaves. Elles remarquent notamment une corrélation entre la forte représentation des femmes et le développement de services d’accueil à l’enfance. Dans un premier temps, ce seraient donc principalement les femmes qui profiteraient du rééquilibrage dans la représentation des citoyens, ce qui ne serait que justice. Il faut rappeler qu’un des motifs de la revendication des droits politiques pour les femmes au XIXème siècle était précisément la représentation des intérêts des femmes en tant que femmes, c’est-à-dire en tant qu’épouses et mères.

L’utilitarisme anglo-saxon (nous soulignerons le rôle important de ce courant de pensée dans la lutte pour le droit de vote des femmes dans l’Angleterre victorienne en particulier l’engagement de J. S. MILL aux côtés des suffragettes), notamment, invoquait ce motif au nom de la défense des intérêts de tous les groupes sociaux. Dans le même ordre d’idées, on évoquera la position du féminisme différentialiste dans les années 70 qui revendiquait des droits pour les femmes en tant que femmes. Cependant cette position a été très vivement critiquée par le féminisme égalitariste qui craignait dans cette revendication, voire cette glorification des différences, le risque d’assignation des femmes dans une identité figée qui pourrait être utilisée dans le présent ou dans l’avenir pour justifier les inégalités entre femmes et hommes.

De manière plus générale, on peut opposer à l’approche différentialiste l’argument selon lequel l’exclusion des femmes de la citoyenneté politique, à l’époque révolutionnaire (suivant en cela G. FRAISSE, Muse de la raison, démocratie et exclusion des femmes en France, Folio/histoire, Gallimard, Paris, 1995), s’est faite au nom de leur spécificité et plus précisément de leur attachement à la sphère domestique qui entrait en contradiction avec l’universalisme démocratique : les femmes « trop marquées par les déterminations de leur sexe » (cf. P. ROSANVALLON, « L’histoire du vote des femmes : réflexions sur la spécificité française », in G. DUBY & M. PERROT (dir.), Femmes et histoire, Plon, 1993) auraient été incapables de percevoir l’intérêt général, ce qui justifiait l’interdiction pour elles de s’occuper des affaires publiques. Ainsi, ce formidable espoir d’émancipation des individus né des révolutions successives n’a pas concerné les femmes : celles-ci resteront pour longtemps sous la tutelle de leur père ou de leur époux.(KANT écrivait : « Les femmes ne peuvent pas plus défendre leurs droits et leurs affaires civiles qu’il leur appartient de faire la guerre ; elles ne peuvent le faire que par l’intermédiaire d’un représentant« , Anthropologie du point de vue pragmatique, trad. M. Foucault, Vrin, 1964. Nous pouvons aussi évoquer ce projet de loi d’un conventionnel concernant l’interdiction de l’apprentissage de la lecture pour les femmes, craignant à juste titre que l’accès au savoir se double pour les femmes d’un accès au pouvoir).

Julie DAUBIÉ, première bachelière, peut à juste titre se lamenter de ce qu’à chaque pas de l’homme sur la route du progrès, les femmes soient laissées de côté. Ainsi, point de salut pour les femmes dans la revendication de leurs différences qui comporte toujours le risque de les enfermer dans une position subordonnée. N’y aurait-il donc aucun moyen d’échapper aux termes de ce débat : l’égalité au risque de l’indifférenciation, ou la différence au risque de l’inégalité ?

 

DÉPASSER « LA LOGIQUE DES CONTRAIRES »

 

Les apories du débat

 

Deux exemples vont nous servir à montrer les impasses de l’opposition égalité-différence. Dans le domaine professionnel, les politiques publiques oscillent toujours entre ces deux exigences qui se traduisent en égalisation des conditions ou prise en compte des différences.

J. COMMAILLES montre les limites de chacune (cf. Les stratégies des femmes : travail, famille et politique, Paris, La Découverte, 1993). Ainsi les politiques d’égalisation des conditions hommes-femmes ont conduit à des régressions aux Etats-Unis notamment en matière d’égalité des salaires.

Pour lui l’égalité dans l’indifférenciation est une « chimère » et il convient de la nécessité de prendre en compte la spécificité de la place des femmes, notamment leur rôle dans la reproduction, leur « monopole » dans la sphère domestique (cf. Fortune et infortune de la femme mariée, P.U.F., 1990). L’analogie avec les mesures de discriminations positives peut être faite. Celles-ci sont invoquées pour rééquilibrer une situation inégalitaire du fait d’un traitement discriminatoire dans le passé. Elles ont été préconisées notamment pour améliorer la situation des Noirs aux États-Unis. Elles pourraient de la même façon permettre un « rééquilibrage » des positions des femmes au risque de l’étiquetage qui peut lui même s’avérer être un obstacle sur la route vers l’égalité. Ainsi le temps partiel que l’on peut présenter comme une proposition en faveur du travail des femmes dans la mesure où il prend en compte leur situation et notamment leur difficulté à concilier vie professionnelle et vie familiale comporte en lui ce risque de l’étiquetage : le choix du temps partiel est rarement le fait des femmes elles-mêmes mais leur est le plus souvent imposé par les employeurs qui utilisent la main-d’œuvre féminine comme un volant de souplesse entravant par là les possibilités pour les femmes de « faire carrière » et de rentabiliser au mieux leurs diplômes dans la sphère du travail.

F. DE SINGLY, en examinant les effets de la vie conjugale pour les femmes a montré qu’il y avait une différenciation sexuelle des intérêts au mariage (non remis en cause par un prétendu partage des tâches qui reste une fiction) : il constitue un avantage pour les hommes, une entrave pour les femmes, sur le marché du travail. Le travail à temps partiel illustre bien ce phénomène. La question que l’on devrait se poser est la suivante : pourquoi le problème de la compatibilité travail-famille n’est-il jamais posé pour les hommes ?

Prendre en compte les différences comporte le risque de les entériner, entravant ainsi la marche vers l’égalité. Ne pas les prendre en compte comporte le risque du statu quo voire du renforcement des inégalités vu les situations inégalitaires en fait.

Le même dilemme traverse le débat autour de la parité qui apparaît bien comme une mesure de discrimination positive en faveur des femmes. Le point de départ est le constat d’une forte inégalité dans la représentation entre les hommes et les femmes malgré la proclamation de droits égaux en la matière en 1944. Il y a même eu régression puisque les femmes constituaient 7 % des élus à l’Assemblée nationale en 1944 et pas plus de 6% dans les années 80 ; même si cette proportion est remontée aujourd’hui à 10% depuis les législatives de 1997 l’écart demeure très important. Ce constat est perçu comme une insuffisance de notre démocratie par les défenseurs de la parité comme par ses pourfendeurs.

Mais les premiers veulent instituer la parité comme un moyen d’établir l’égalité dans la réalité de la représentation alors que les seconds pointent le doigt sur le risque que comporte l’inscription de la différence entre les sexes dans le droit : risque d’ériger les femmes en une catégorie, catégorie qui pourrait être infériorisée, et ici on rappelle que l’exclusion politique des femmes a toujours été justifiée par leur différence sexuelle. Ainsi l’avancer comme motif d’une plus juste représentation politique comporte le risque d’une régression de leurs droits pour les femmes.

Une autre raison invoquée par les opposants à la parité, notamment E. BADINTER ou encore L. FAVOREU serait son opposition au principe d’égalité contenu dans l’universel démocratique : celui-ci interdirait toute mesure discriminatoire en fonction du sexe sous peine de nuire au principe d’égalité en « diminuant pour certains citoyens le contenu concret d’un droit fondamental » selon un arrêt de la Cour Constitutionnelle italienne.

L’opposition apparaît bien irréductible entre les tenants d’un universalisme abstrait certes mais respectueux du principe d’égalité et les défenseurs d’un différentialisme qui en chatouillant un peu le principe d’égalité permettrait de le rendre effectif. Les tensions entre ces deux approches sont fortes et il semblerait qu’on ne puisse aller plus loin dans le débat.

 

Penser simultanément l’égalité et la différence

 

Pas si vite, nous disent les partisans de la parité. Et de mettre en évidence le caractère fallacieux de certains arguments contre la parité au nom de l’égalité.

Ainsi la référence à l’universel démocratique peut être renversée en affirmant que cet universel est en réalité masculin. Pour F. COLIN (« La raison polyglotte », in La place des femmes, op. cit.), la soi-disant neutralité – rappelons que le neutre dans la langue française est précisément le masculin – qui se cache derrière l’universalisme démocratique est en fait le moyen de conforter un certain mode d’être au monde à l’exclusion des autres en les occultant. A partir de là, quelle place reste-t-il pour la femme dans cet universel ? Quelle autre perspective que l’assimilation au modèle masculin ? Peut-on encore parler d’égalité ?!

De même, l’argument de la régression possible avec l’inscription de la différence en droit peut être critiqué en avançant l’idée que les femmes ont acquis des droits à peu près égaux aux hommes (droit à l’égal accès à l’éducation, égalité professionnelle, droit à disposer de son corps par exemple) et que ce progrès serait une garantie contre les risques de régression. Autrement dit, au moment où les inégalités même en droit étaient manifestes, il était dangereux, voire contraire au souhait d’égalité entre femmes et hommes de revendiquer des droits égaux au nom de la différence : les utilitaristes anglais se seraient trompés de combat. Aujourd’hui, cette revendication serait dénuée de tout risque d’assignation des femmes à des positions inférieures mais encore serait la condition du progrès en matière de réalisation de l’égalité. Ceci reviendrait à dire qu’il faut d’abord conquérir des droits égaux pour pouvoir, par la suite, faire reconnaître le droit à la différence sans que celui-ci ne conduise à la remise en cause de l’égalité. Rappelons que G. SIMMEL, si attaché à la spécificité féminine accordait que dans le temps de l’action, il fallait donner la priorité à la lutte pour l’égalité des droits : « On accordera en tout cas et pour l’instant que la formation et les droits des femmes qui ont si longtemps stagné dans une inégalité excessive par rapport aux hommes, doivent transiter par le stade d’une certaine égalité extérieure, avant que ne s’édifie une synthèse par delà, soit l’idéal d’une culture objective enrichie de la nuance que représente la productivité féminine« .

Le moment semble être venu où, selon J. COMMAILLE et M. FERRAND, « l’égalité pourrait être pensée avec la reconnaissance des différences et non pas en opposition » ; ou encore pour F. COLLIN, la reconnaissance du droit à l’égalité n’est pas séparable de celle du droit aux différences : le fait d’être une femme n’empêche pas d’appartenir aussi au genre humain, et l’un ne va pas sans l’autre. On ne voit d’ailleurs pas pourquoi cela poserait problème aux femmes et pas aux hommes. Ainsi B. KRIEGEL soulignait dans un article récent (« La parité ? Une évidence », L’Express, 10 octobre 1996) : « On est toujours quand on est un humain, homme ou femme« .

Si le clivage égalitarisme-différentialisme, qui traverse les travaux théoriques mais aussi le courant féministe et les pratiques, notamment les politiques publiques, nous a paru à un moment indépassable, cela tient à notre difficulté à penser les différences sans les hiérarchiser. P. A. TAGGUIEFF posait ainsi la question dans La force du préjugé : « Se contenter de constater les différences, est-ce possible ? La question revient à se demander si l’on peut […] en différenciant, se retenir absolument de se référer à une quelconque échelle de valeurs. L’idéal qui s’esquisse derrière de telles prescriptions est bien celui de l’impossible synthèse de l’égalité et de la différence, qui demande à la fois qu’on reconnaisse ou salue les différences et qu’on les mette soigneusement à plat ; […] en bref, qu’on distingue sans juger les distinctions« .

Cet idéal pourrait peut-être être atteint avec une pensée plus joueuse qui appréhende universalité et spécificité en même temps ou successivement ; de la même façon que les politiques recourent, pour atteindre l’objectif d’égalité, à des stratégies générales ou particulières (par exemple, des mesures de discrimination positive) suivant les circonstances ; sachant que chacune a ses effets pervers, ce qu’il faut toujours avoir à l’esprit comme objectif ultime à atteindre, c’est l’égalité des chances.

Si l’universel abstrait a été une condition de l’émancipation pour certains individus, il y a deux siècles, il peut s’avérer aujourd’hui un obstacle à la réalisation pleine et entière du principe d’égalité et donc on peut en appeler à la suite de F. COLLIN au triomphe d’un « universel concret, pluriel et diagonal« .

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