PARCHEMIN DE TRAVERSE / CEUX QUI TRAVAILLENT SUR LES CHANTIERS NE VOIENT PAS LE MONDE COMME LES AUTRES… par Pascal COMMERE

« As-tu déjà pelleté du sable ? » tu demandes. Toi, oui. Le soir, ton pantalon plein de traces grises sur les cuisses. Taches de ciment, je sais. Quand on travaille sur les chantiers, on ne voit plus les murs. Le ciment brûle les mains, creuse de petites crevasses noires qui s’ouvrent dans les doigts. Le ciment mange les yeux. Ceux qui travaillent sur les chantiers ne voient pas le monde comme les autres. A cause du ciment, à cause de la poussière qui se niche partout : dans la peau, les trous, autour des yeux, sous les ongles, dans les plis des doigts, les trous des oreilles, dans le nez…

On pique la pelle au bas du tas, pensant aux quelques brouettées dont on a besoin. Le dessus s’éboule. On pique de nouveau la pelle, le sable descend, coule depuis le haut comme une bête, un grand serpent jaune, et, de temps en temps, son dos ondule, sa tête arrive sur la pelle, on la jette dans la brouette. Mais il a mille têtes, le serpent… Toute la journée on tire du sable. Et, durant toutes celles qui suivent, on remplit la brouette qu’on vide à quelques mètres de là. Et d’autres avec ce sable mélangent du ciment – sac crevé d’un coup de pelle par le milieu… Le ciment se répand par la grande coupure dans le ventre du sac, d’autres versant de l’eau dans le cratère qu’ils ont creusé du bout de leur pelle dans le sable, tournant, remuant de grosses mottes grises, pliés en deux pour mieux peser sur le manche, genou comme levier, rajoutant de l’eau ou aspergeant le ciment de quelques gouttes jetées du bout des doigts, et celui qui porte le seau – le plus ancien – le secoue plusieurs fois au-dessus du tas, les autres prononçant ce qu’il faut de mots : « Encore un peu… » ou : « Assez… Stop ! » et l’une de leurs mains fait le geste qui arrête.

Celui qui charrie le sable ne gâche pas avec eux, crache dans ses mains. Le sable coule lentement. Dans ses yeux il y a du sable, du sable toujours, comme si le tas était une glande qui ne tarira pas. Tu dis ça. Et le sable c’est comme la vie… Certains la prennent de haut, du bout des doigts. Et la vie, quand on n’en prend que ce qu’il faut, ne s’effondre pas. C’est comme le sable… On a pelleté longtemps – la sueur dans les yeux tu sais, et dans les doigts les crevasses noires -, le dos fait mal ; il ne reste plus de vie, qu’une douleur sourde dans les épaules et quelque chose, comme une voix, qui crie très fort dans la poitrine. Alors celui qui a pelleté longtemps voudrait, pour ne pas entendre la voix qui crie dans sa poitrine, avoir encore un peu de sable à charrier dans sa brouette. Mais du sable y’en a plus, la terre le garde en elle.

Il regarde à quelques mètres devant lui. Ce qu’il voit, oh pas grand chose… Hormis une forme en béton comme un mur, ou quelque chose de haut, froid et gris qui durcit au soleil. Et les autres, ceux qui l’ont monté avec une truelle et un fil à plomb, de la ferraille et du mortier, les autres ont mis leurs initiales, inscrit une date en bas. Et cette date correspond à la fin du mur… J’entends la bétonnière.

On mélange du sable et du ciment, on gâche, le béton prend, puis sèche. Quand le mur est terminé, quand il a la forme des planches entre lesquelles on a coulé le béton, on voit la marque des noeuds du bois longtemps après dans le ciment, il est tard. Ça ne sert à rien de regarder le mur, de contempler sa vie. C’est pour cela que les maçons gravent une date dans le ciment frais, c’est pour ça. Parce que s’ils ne signaient pas leur travail, le mur ne servirait à rien. Comme leur vie. Parce qu’une vie qui n’est pas signée n’appartient à personne, et, même s’ils ne le savent pas, ceux qui font un mur ne veulent pas être personne. Ils regardent l’ouvrage. Et quand il est fini, le patron décapsule un litre de vin – du vin fort, presque noir, du « douze », qu’on boit sur les chantiers… Et chacun vide un verre en regardant le mur, et, puisqu’il n’y a qu’un verre pour tous, comme si les maçons n’avaient qu’une seule bouche, chacun, quand le verre est vide, avant que sa main ne le passe à une autre main, chacun, d’un geste sec du poignet, fait gicler la dernière goutte. Et c’est, durant un court instant, comme un peu de sang sur le mur.

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