PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… Le Liseur de Bernhard SCHLINCK par Anne BERTONI

Sans doute, personne ne peut écrire la théorie de l’amour. C’est pour cela que chaque expérience narrée en la matière, fictive ou non, du moment qu’elle est sincère du point de vue du cœur, a sa résonance.

En littérature, comme dans tout autre forme d’art, la femme et son rapport à l’amour sont des thèmes rebattus depuis lurette. Néanmoins, quelques météorites traversent le ciel de la lecture. Souvenons-nous de la Phèdre racinienne, de Mme de Rénal dans Le Rouge et le noir, de Belle du Seigneur de COHEN qui sont des repères chronologiques évidents du motif amoureux chez la femme et de la manière dont la passion et son corollaire, le désespoir, s’incarnent en elles.

L’œuvre de Bernhard SCHLINCK peut sans conteste prendre place à leurs côtés. Si le roman ne se départit pas d’un certain objectivisme, la narration se veut neutre, froide parfois, la violence elliptique et les retentissements d’une histoire d’amour singulière au cœur du narrateur sont des morceaux de bravoure. Le livre ouvert se lit comme il s’est écrit : absolument… On halète, malgré la lenteur du style, on veut savoir et pourtant l’auteur ne semble rien nous cacher.

SCHLINCK dépeint la femme initiatrice, mais de façon moderne. Elle conserve a priori un mystère classique, elle est monstrueuse, c’est-à-dire fascinante et terrifiante. Pourtant, ce gigantisme ne débouche pas sur l’allégorie de la matrice ambivalente : c’est, au contraire, la dure réalité historique qui s’impose ici, et c’est dans son minimum que se révèle l’être humain. Hannah représente la somme de ce que peut signifier la dépendance.

Au hasard d’un accident, le narrateur rencontre une femme plus âgée que lui, avec laquelle il entreprend sa première relation amoureuse. Un rituel étrange de lecture précède leurs ébats. Peu de temps après la guerre, à l’issue de ses études de droit, il retrouve cette femme dans le box des accusés, jugées pour crime de guerre et acte de barbarie : c’est une ancienne gardienne du camp d’Auschwitz.

La force de ce livre, au-delà de son intrigue, est de ne jamais tomber dans le sordide, qu’il s’agisse d’amour ou de torture.

SCHLINCK élève la pensée, sans rien éluder, au-delà du jugement historique en offrant à ses lecteurs un portrait de femme amenée à l’horreur par l’ignorance et le désir de faire partie, malgré tout, d’une société, fût-ce-t-elle celle du troisième Reich. Hannah parle peu, et pour cause, elle se contente de se laisser broyer par les événements. L’auteur ne glisse cependant pas sur la pente savonnée du négationnisme qu’aurait pu offrir un tel propos. Non. Il rappelle que l’amour assume tout, y compris ce que la société peut réprouver et, en l’occurrence, l’insoutenable.

Ce livre est aussi le chemin initiatique du narrateur, de son identité sexuelle jusqu’à la tentative de compréhension de l’être aimée, malgré tout, malgré la douleur que cela engendre : « Je voulais à la fois comprendre et condamner le crime d’Hannah. Mais il était trop horrible pour cela. Lorsque je tentais de le comprendre, j’avais le sentiment de ne plus le condamner comme il le méritait effectivement de l’être. Lorsque je le condamnais comme il le méritait, il n’y avait plus de place pour la compréhension. Mais en même temps, je voulais comprendre Hannah. Ne pas la comprendre signifiait la trahir une fois de plus. Je ne m’en suis pas sorti » (Ibid., p.177).

Ce que l’on peut comprendre en accompagnant Le Liseur dans sa soif d’authenticité, c’est que le malheur n’est pas chose volontaire et que la machine historique peut faire des êtres humains ces bêtes sanguinaires qui font basculer la vie en enfer. En ce sens, le roman de SCHLINCK est d’une actualité malheureusement cuisante. Peut-être le plus bouleversant de cette œuvre réside-t-il dans le fait que la femme qui incarne physiologiquement la vie en sa capacité d’accueil peut également offrir le visage de la pire des morts. L’amour, la haine, la beauté, l’horreur se confondent alors en un ballet démoniaque.

Bien sûr, on peut aisément critiquer le choix du contexte historique. N’eût-il pas été plus facile de situer une même intrigue dans un décor aussi sombre, mais moins proche, moins douloureusement vivace ? Sans aucun doute. Mais l’ouverture des consciences à la réalité des bassesses humaines passe également par l’acceptation que tout n’est pas ignoble en bloc. Et c’est là la difficulté à assumer l’identité humaine : un monstre est horrible, pas de quartier, il faut l’éliminer. Pourtant, lorsqu’il prouve que ses actes sont également guidés par ce que tout un chacun possède en soi, c’est-à-dire une sensibilité, si abîmée soit-elle, le regard extérieur est beaucoup plus difficile à poser. Tout simplement parce que l’histoire se met alors à concerner chacun de nous. Elle opère en sa qualité de miroir.

C’est en cela qu’il faut lire Le Liseur. Il n’apporte aucune vérité toute faite. Il ne force même pas à se demander : « Et moi, qu’aurais-je fait ?« . Du point de vue du narrateur, il relate l’expérience de la sincérité, malgré tout. Même si cette dernière est synonyme de douleur.

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Classé dans FEMMES

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