PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… L’amour de la France expliqué à mon fils, de Max GALLO par Olivier BRIFFAUT

La démarche éditoriale est intéressante car citoyenne : il s’agit, dans cette collection publiée au Seuil, de confronter quelques arguments, à des fins pédagogiques, autour d’une notion fondamentale. Max GALLO essaie ainsi d’honorer son devoir de transmission de valeurs et de connaissances à la génération suivante (son fils) en lui faisant partager l’amour de son pays. L’exercice est a priori périlleux car il faut éviter tout passéisme et un chauvinisme qui ne manquerait pas de faire le lit d’un courant de pensée extrémiste ; a posteriori, on ne peut que confirmer que la marge de manœuvre est étroite, les arguments étant souvent portés par la passion que voue l’auteur à la France.

Dès lors, le lecteur s’interroge quant à la forme de l’essai : comment parvenir à condenser en quelques dizaines de pages toutes les facettes d’une pluralité constitutive de l’unité – voire, paradoxalement, de l’unicité – d’un pays à l’histoire si riche ? (Cette problématique rejoint celle d’un ouvrage présenté par Aurélio SAVINI dans cette même rubrique, La Crise de l’identité américaine, du melting-pot au multiculturalisme, de Denis LACORNE). Le risque d’un tel défi n’est-il pas de rendre lisible la trame des arguments à citer, le dialogue paraissant plutôt « fictif » (beaucoup moins développé que dans l’ouvrage, dans la même collection, de Tahar BEN JELLOUN, Le Racisme expliqué à ma fille) ? Il est clair – et Max GALLO le montre parfaitement – que l’amour de la France est une notion abstraite qu’il est par conséquent difficile de cerner et, peut-être plus encore, d’expliquer. Et pourtant, en restant dans le domaine des sentiments, preuve est faite par l’auteur que c’est en s’aimant elle-même que la France peut le mieux s’ouvrir au monde : la France ne peut exister qu’animée par des idéaux, des valeurs « universelles », de grands « principes ». Et Max GALLO de clamer, histoire à l’appui, qu’il y aura toujours « cet universalisme dans le patriotisme français. Si tu oublies cette « ambition » française, tu ignores l’un des ressorts essentiels de l’histoire de la nation. La France s’est rêvée, pensée comme le « modèle des nations ». Elle a voulu enseigner aux autres peuples « la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » et offrir à chaque nation une « statue de la Liberté ». Nation pédagogue proclamant que tous les hommes sont égaux entre eux… » (p.53).

Mais la France est aussi plurielle de ses idées justement, ses courants de pensée. L’auteur cite à plusieurs reprises Napoléon BONAPARTE et Charles DE GAULLE, personnages incarnant l’ensemble de la nation, par-delà le pluralisme, et assumant tout son héritage historique : « Naturellement, les Français, comme de tout temps, ressentent en eux des courants. Il y a l’éternel courant du mouvement qui va aux réformes, qui va aux changements, qui est naturellement nécessaire, et puis il y a aussi un courant de l’ordre, de la règle, de la tradition, qui lui aussi est nécessaire. C’est avec tout cela qu’on fait la France. Prétendre faire la France avec une fraction, c’est une erreur grave… » (interview télévisée du 15 décembre 1965, Mémoires de guerre, t.3 : Le Salut)… Personnages incarnant aussi le « fil de la tradition militaire » (p.50) de l’histoire de France. Comment, en effet, parler de la France sans parler, avant tout, des guerres, intérieures et extérieures, civiles et religieuses, ces dernières menées sur la base de la conviction que la France est la fille aînée de l’Église… catholique (l’argument de la laïcité française suffit-il à considérer « ces Français d’aujourd’hui qui n’appartiennent pas à la tradition catholique » (p.43) ?). Ces violents conflits ont forgé la nation. « La France peut se défaire comme un vêtement qui tombe en pièces dès qu’on ne tient plus les fils serrés. Regarde la France, pays de volonté humaine… C’est cela notre nation » (p.13). Ce que n’infirment pas les tiraillements et les déchirures enflammant nos banlieues, en dépit d’une accalmie éphémère le temps d’une coupe du monde de football. Mais, a contrario, l’auteur ne laisserait-il pas à penser (dans les propos qu’il prête à son fils) que le vêtement est éternellement recousu, l’optimisme l’emportant peut-être sur les ruptures passées, rendues par là même inutiles ? « Les événements se succèdent sans cesse, la broderie change, la trame elle-même peu à peu évolue, mais ce sont d’abord les mêmes fils que l’on tisse, même s’ils sont de couleurs différentes. Et il faut des décennies, voire des siècles, pour qu’enfin, déchirure après déchirure, tuerie après tuerie, couture après couture, constitution après constitution, un vêtement nouveau apparaisse » (p.35). Si la France « vise haut et se tient droite« , comme l’écrivait DE GAULLE, elle est donc capable de « compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même » (p.16). La France est résolument guerrière, ce qui peut paraître inquiétant pour l’avenir, en dépit d’une construction européenne que l’auteur accuse de faire disparaître la nation et de favoriser ainsi le repli communautaire (p.59), car « On ne joue pas l’histoire d’une nation millénaire sur un demi-siècle de paix » (p.49). Pluralité et Unité seraient-elles curieusement antinomiques au niveau européen alors qu’elles ne le sont pas au niveau national, comme le démontre l’auteur ?

La France est, en effet, plurielle de ses origines (potentiellement communautaires), cimentées par une fougueuse volonté d’être français. « Mais pourquoi ne pas parler d’abord de l’amour qu’on ressent pour la France, des émotions qu’elle suscite en nous ? Pourquoi ne pas dire qu’elle est notre terre, nos racines, notre identité ? … S’enraciner en France, c’est s’arc-bouter, résister, sans régresser ou se compromettre. Car être français, ce n’est pas choisir une religion, une ethnie ou une région. Les religions, les groupes humains d’origines diverses se sont… mêlés dans notre finistère. Etre français, c’est s’enraciner seulement dans une volonté humaine, dans une histoire que l’on veut précisément collective, commune à tous ceux qui sont d’ici, sur ce sol, qui le furent hier, Eduens ou Arvernes, Blancs ou Bleus, papistes ou huguenots, Noirs ou Rouges, et ceux qui le sont aujourd’hui » (p.22). Le ton est lyrique, mais l’essai n’a jamais prétendu être un ouvrage scientifique. Et tout le mérite de l’auteur est d’énoncer au passage quelques idées-force stimulant la réflexion contemporaine. « Revendiquer l’appartenance française, c’est être d’un lieu qui est tant de paysages, tant de diversités, tant d’hommes, tant d’histoires entassées, tant de crus, tant de fromages, tant de parlers qu’il en devient une idée pure, celle de la nation » (p.22).

La France est plurielle de ses paysages, de sa géographie, de sa géologie, certes : « Il n’est pas un lieu de cette terre, de ce grand cap de continent qui s’enfonce dans l’océan, que balaient les vents, qui est ouvert au nord, à l’ouest et au sud, sur les mers et donc sur le monde, qui ne soit ainsi comme un palimpseste, ces manuscrits où les couches d’écriture se recouvrent l’une l’autre. Mais il suffit de vouloir lire pour retrouver la phrase ancienne dont les clercs, dans leurs abbayes, instinctivement, reproduisaient les sinuosités » (p.11). Plurielle (lire aussi p.19), la France reste pourtant indivisible : « Il n’est pas un lieu de cette terre, de cette marqueterie de terroirs, de ce puzzle, semblable à un autre. Et cependant, ils s’ajustent et restent unis » (p.12).

La France est plurielle aussi de ses saveurs et de ses odeurs. Max GALLO se délecte à décrire quel peut être le puissant sentiment d’appartenance à ce pays : « Il faut être poète et ethnologue, historien et promeneur, il faut surtout être simple, savoir humer le vent, sentir le pays comme on déguste un vin… C’est cela, un pays. On est uni à lui par les pores, les papilles, l’odorat, les yeux, les sens en somme. Et c’est pourquoi je te dis comme premier argument, et ce pourrait être le seul : « Ta France est celle qui te manquera si tu la quittes ». » (pp.18-19).

Voilà qui résume ce pourquoi l’on peut aimer la France, ce pourquoi l’on se doit de la chérir, à l’instar de nos plus grands écrivains et poètes (ARAGON, Charles D’ORLEANS, Joachim DU BELLAY, CHATEAUBRIAND, Paul CLAUDEL, René CHAR, Victor HUGO, Agrippa D’AUBIGNE, EBOUCHARD-LEBRUN, Charles PEGUY)… Des références valant arguments…

 

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