PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… La crise de l’identité américaine, du melting-pot au multiculturalisme, de Denis LACORNE par Aurélio SAVINI

« Le Lacorne » est déjà un classique.

On referme ce livre en tous points remarquable en espérant qu’il atteigne un large public, au-delà des initiés de la science politique. Avec une écriture alerte, jamais pédante, Denis LACORNE analyse à travers l’histoire américaine l’aventure mouvementée de notions trop souvent caricaturées : le melting-pot et le multiculturalisme. Autrement dit : comment peut-on percevoir l’étranger ? Possède-t-il une identité stable ou est-elle en crise, même en Amérique ?

Si notre imaginaire reconnaît les États-Unis d’Amérique comme une nation constituée d’autres nations, c’est bien parce que « A chaque nouvelle vague d’immigration correspond une autre définition du « véritable américain », que traduit un vocabulaire imagé d’une étonnante variété. L’immigrant est tantôt « républicanisé », tantôt « américanisé », tantôt encore « anglo-saxonisé », « assimilé », « acculturé », « régénéré » ou même « fondu » dans un métaphorique chaudron : le melting pot ». « The Melting Pot » est une expression, nous raconte longuement l’auteur, qui vient d' »une pièce de théâtre, introduite aux États-Unis en 1908 par l’écrivain juif anglais Israel Zangwill » et qui développait l’idée d’assimilation. Comme toutes les idées, on peut la détourner à son profit. Il faut lire les pages consacrées aux pratiques des usines Ford qui, pour lutter contre l’absentéisme, ont voulu inculquer la bonne morale industrielle en créant des cours obligatoires, avec comme première phrase à apprendre : « I am a good American« . Le journal de l’entreprise concluait la méthode en évitant de parler de nationalité italo-américaine ou polono-américaine « car les élèves de l’École Ford ont bien appris que le trait d’union est un signe de valeur négative« .

Côté multiculturel, le terme n’est pas moins ambigu. Il a connu ces dernières années un regain d’actualité aux États-Unis avec les tentatives de remise en cause du traitement préférentiel (affirmative action) de certaines catégories de la population, notamment au niveau du recrutement dans les entreprises ou pour l’admission à l’Université. Plus fondamentalement, l’auteur s’interroge sur l’aspect alibi de ce genre de « traitement », qui dispense d’investir globalement et massivement dans l’éducation et le secteur social. Mais Denis LACORNE nous apprend aussi que « le terme « multiculturel » est d’un emploi récent dans la langue anglaise puisqu’il remonte à 1941. Le mot évoquait à l’époque un phénomène nouveau décrit par le romancier Edward Haskell : une société cosmopolite, pluriraciale, multilingue, composée d’individus transnationaux pour qui le vieux nationalisme d’antan n’avait pas la moindre signification. Est multiculturel, selon Haskell, celui qui n’a ni préjugés, ni « attaches patriotiques ». Le sens du mot va se préciser dans la presse anglo-canadienne des années 1960 et 1970. Objet de fiction en 1941, il décrit à partir de 1959 la réalité sociale des grandes métropoles cosmopolites du Canada, comme Montréal et Toronto« . LACORNE décrit ensuite la fortune du mot au moment du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis (avec le problème particulier des « immigrés involontaires » d’origine africaine), et son évolution récente à travers les titres des ouvrages scolaires à la mode, qui font la promotion de méthodes se voulant affranchies de l’eurocentrisme traditionnel.

Évidemment, l’auteur évoque également les excès communautaristes d’un certain multiculturalisme. Mais ce qu’on retient de cet ouvrage, qui comporte de longues reproductions de textes importants et très clairement mis en page, c’est plutôt les origines de ce mouvement, qu’il repère dans « le principe de tolérance » et dans les controverses autour de la devise de l’Amérique, que l’on retrouve sur les billets d’un dollar, « E pluribus unum » (« De plusieurs, un seul« ), ou : comment faire de la pluralité une unité, entre assimilation et pluralisme ? On peut ainsi trouver au multiculturalisme des origines religieuses précises : « La religion au XVIIIème était indissociable de l’ethnicité. Il n’y avait pas de population laïque : les moins religieux étaient déistes, et les « indifférents » étaient en réalité des individus appartenant à plusieurs sectes, qui partageaient pour des raisons pratiques, une Eglise ou une prédication« . De cette situation est né le principe de tolérance, « cette forme particulière de civilité qui rend possible la coexistence de groupes distincts et concurrents« , même si « ce principe ne sera pas d’entrée universel. Certains groupes seront mieux tolérés que d’autres – les Huguenots, par exemple, plus facilement que les Irlandais catholiques, et ces derniers plus aisément que les Chinois ou les Japonais« . Par la suite, là-bas comme ailleurs, c’est le nouvel immigrant qui servira de bouc émissaire. Après avoir insisté sur le fait – déterminant – que ce multiculturalisme n’a pas de fondement territorial, Denis LACORNE termine son livre sur ce qu’il appelle « une singularité américaine : la double allégeance« , cette idée – utopique et réaliste – qui veut que « la tradition civique américaine n’est jamais désincarnée. Sa grande originalité est son syncrétisme : une extraordinaire capacité à réconcilier l’universalisme de la règle de droit avec des manifestations vigoureuses et souvent provocantes des appartenances ethniques« .

Le bi-national que je suis en France ne peut qu’être sensible à ce qui passe ici pour une incongruité, sinon une étrangeté…

 

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