NOUVELLE LITTERAIRE / HARMONIE par Anne BERTONI

« Cette chose plus compliquée et plus confondante que l’harmonie des sphères : un couple« 

(J. GRACQ, Un Beau Ténébreux, José Corti).

 

A la maison, 11 heures.

 

Jacques,

 

Je m’en vais.

Tu dois être dans le rayon des eaux minérales de Mammouth : c’est bien là la seule fois où tu acceptes d’aller faire des courses. Avant, tu as mis ton short en satin et ton débardeur, et les packs d’eau te permettront de faire admirer les résultats obtenus au club de muscu’. A la caisse, tu vas t’arranger pour que tout le monde te remarque, tu vas sortir une vanne bien lourde à la petite caissière et le fait de la voir rougir en baissant les yeux te fera sans doute bander.

J’emmène les enfants, enfin, les petits êtres que j’ai fabriqués avec toi et qui deviennent adolescents, t’en es-tu seulement aperçu ?

Jérôme a refusé de laver ta voiture, il prétend qu’il n’est pas ton « larbin », je suis totalement d’accord avec lui.

Je suis certaine que tu trouveras quelqu’un pour venir faire le ménage et te consoler, tu as un grand sens de tes besoins personnels. Et puis, l’essentiel est que tu puisses organiser tes soirées « entre mecs », devant un bon vieux match : de ce côté, tu vas te sentir libéré, je ne serai plus là pour te prendre la tête.

Ta fille m’a avoué la semaine dernière qu’elle préférait les femmes, « parce que si c’est pour finir comme toi, avec un abruti qui permet même pas que tu dises ce que tu penses quand y’a du monde à la maison…« .

Tu sauras apprécier.

Garde le chien, ça te fera de la compagnie, et puis j’ai pensé que, comme il est le premier que tu salues en rentrant le soir et à qui tu parles de façon aimable, vous pourrez désormais vivre tranquillement vos relations. En plus, tu n’arrêtes pas de dire que son dressage n’est pas terminé, tu pourras t’en occuper.

L’autre jour, au téléphone, tu t’es vanté de tes prouesses sexuelles avec moi, mais si, souviens-toi, tu parlais avec Michel, ce grand gaillard sympathique qui propose de noyer tous les Arabes !

Je dois t’avouer une chose : cela fait au moins trois ans que je fais semblant, que je simule, parce que je n’osais pas te dire que tu as commencé par ne plus m’attirer, puis, tu m’as dégoûtée, et maintenant, la seule idée de ton short en satin me fait vomir.

Ton désir me révulse, parce qu’une fois encore, tu ne le partages qu’avec toi-même, tu n’es soucieux que de la façon dont tu prendras ton pied, et peut-être du récit que tu en feras à tes potes, quand vous comparerez vos performances.

Je t’ai aimé parce que tu me faisais rire, je sais, ça n’a rien d’original, mais ton côté naturel m’amusait et à l’époque tu disais souvent tout haut ce que les autres pensaient tout bas. Et puis tu faisais attention à moi…

Tu n’es pas entièrement fautif dans ce qui arrive, le quotidien y est sans doute pour beaucoup, mais il ne tenait qu’à toi de ne pas m’enfermer dans le rôle de « bobonne » au foyer, en refusant de partager les tâches matérielles. Plusieurs fois, j’ai essayé de te faire comprendre que j’avais envie d’autre chose, mais, rappelle-toi, tu me répondais toujours : « Ca y est… Madame fait la gueule… Qu’est-ce qu’il y a encore ?« .

Au bout d’un moment, j’ai fini par me taire et quand tu parlais de nous aux copains, tu disais souvent : « harmonie« .

Voilà, je m’en vais. Tu es sorti de la grande surface et tu arpentes fièrement le trottoir avec tes bouteilles d’eau dans les bras. Dans ta tête, il n’y a rien, que la certitude de correspondre enfin à un modèle social et physique où tu as trouvé tes frères, tes semblables.

Je ne dis pas que tu aies tort : mais pour moi, tu t’es fondu dans la masse informe des apparences et quand je regarde ta photo, j’y vois le visage d’un étranger.

 

Catherine.

 

Dans la tête de Jacques, sur le trottoir, 11h35 :

 

Sympa, la petite caissière, c’est pas tous les jours qu’on doit la faire sourire, la pauvre… Décidément, l’abonnement au club de muscu’ vaut vraiment la peine, regarde-moi un peu ces biscottos ! Je n’ai jamais été si bien dans ma peau, quand je me revois à quinze ans avec mes boutons et mon petit ventre rond… Pourvu que Jérôme ne devienne pas comme ça, ce serait bien s’il venait avec moi faire un peu de sport, ça le changerait de ses bouquins, et puis il ne risquerait pas de connaître toutes les vacheries qu’on a pu me dire quand j’avais son âge à cause de mon physique. Mais bon, apparemment, ça ne le tente guère et puis sa frangine et sa mère se sont bien chargées de lui dire que c’était nul comme activité.

Ah, ces deux-là, je ne les capte pas : toujours à ronchonner pour un oui, pour un non, mets-toi en quatre pour leur faire plaisir, elles trouveront toujours la petite bête dans la botte de paille… Ou l’aiguille, enfin, je me comprends. Pourtant, j’en ai fait des sacrifices pour qu’ils soient bien et qu’ils ne manquent de rien : tiens, quand je partais en stage des semaines entières à Chateau-Thierry (non mais, faut voir le bled que c’est !) et que je dormais dans cet hôtel sans voir personne de la soirée (même les putes, elles sont parties de Chateau-Thierry) : à part le fantôme de la Fontaine, que dalle !

Eh ben, au lieu de m’accueillir le week-end gentiment avec un sourire, la Catherine, elle était là, sur le pas de sa porte, à me reprocher de les « abandonner » tous les trois. Quelle grisaille, mes aïeux !

Heureusement, ça a changé : tout change avec le fric, même l’amour. Déjà, je me suis fait des potes extras dans le lotissement et au boulot. Ca aide quand même de pouvoir parler entre mecs, je pense que pour les filles, c’est pareil quand elles se retrouvent. Le hic, c’est quand on se croise, ça colle pas souvent, mais bon, je ne suis pas médecin.

Oui, c’est bien les copains : en plus, avec la Coupe qui approche, on va se faire des soirées sympas et puis comme ça, nos épouses ne nous reprocheront pas d’aller fricoter à droite, à gauche.

De toute façon, quand je rentre le soir, je suis tellement crevé que je serais incapable d’aller batifoler. Des fois, j’aimerais juste être peinard, que tout le monde me laisse tranquille, un quart d’heure, pour décompresser.

Remarque, Catherine a l’air d’avoir pigé : avant elle voulait toujours qu’on « échange » comme elle disait. Maintenant, elle me laisse tranquille, même rudement, comme quoi c’est bien ce que je disais, même l’amour change avec la réussite sociale. On vit dans une sorte d' »harmonie ».

Mon meilleur copain, c’est Michel ; c’est un gars tellement sympa que je peux même lui raconter des trucs pas vrais, il accepte tout et il ne me juge jamais. Les enfants et Catherine pensent qu’il est raciste, mais moi, je trouve que c’est normal : il en a bavé pour arriver là où il en est, il veut se protéger, alors quand je ne sais plus qui à la radio lui parle d’insécurité et d’immigration, il se sent concerné, je crois même qu’il a déjà fait des défilés. Un de ces quatre, faudrait que j’aille voir comment c’est, il m’a dit qu’il y avait une super ambiance. Et puis côté service d’ordre, on craint pas la pagaille, il y a des gars qui protègent les gens au cas où des jeunes abrutis voudraient les empêcher de s’exprimer. En tout cas, Michel m’a dit qu’ils étaient de plus en plus nombreux, c’est qu’ils doivent être forts, non ? Et moi, maintenant, j’aimerais bien être du côté des plus forts, ça me changerait…

Et puis comme ça, Catherine verrait de quoi je suis capable. Vraiment.

Tiens, c’est bizarre, le chien est dans la cour…

Elle n’a pas ouvert les volets des chambres.

C’est quoi, ce que je ressens, cette impression étrange ?

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