MUSICOLOGIE / TEMPS MESURE ET TEMPS MUSICAL par Joëlle-Elmyre DOUSSOT

« Le tic-tac des horloges, on dirait des souris qui grignotent le temps« 

(A. ALLAIS, Le Chat Noir, La Table Ronde).

 

Depuis des millénaires, la musique a ponctué, pour l’homme, le retour des éléments naturels (saisons, années, lunaisons), tout comme elle a célébré les moments les plus importants de la vie (naissances, mariages, enterrements) ou publiques (victoires, couronnements, etc.). Par tradition, les musiques solennelles tendent à être plus lentes, les musiques festives plus rapides, les marches militaires plus cadencées. Cependant, les tempi utilisés varient d’un peuple à l’autre, d’une époque à l’autre, et, jusqu’à l’invention des horloges, l’on n’avait aucun moyen réel, scientifique, de procéder à des comparaisons objectives entre présent et passé.

En l’absence de système précis d’écriture musicale capable de fixer les mouvements et tempi, ces derniers étaient transmis oralement de maître à disciple, avec toutes les variantes que cela suppose de génération en génération.

La mesure du temps répond à des besoins très différents, faisant appel à des techniques appropriées. Toutes les grandes civilisations – égyptienne, précolombienne, chinoise, indienne… – ont rapidement accumulé des connaissances très précises sur les phénomènes astronomiques, en partie pour des nécessités religieuses ou astrologiques, et ont établi des calendriers très complets, mais ne présentant aucune utilité pour l’exécution musicale proprement dite.

Le cadran solaire et la clepsydre, seules horloges existant avant le XIVéme siècle, atteignent une assez grande précision, mais sont aussi inutilisables par les musiciens.

Cela ne veut pas dire, d’ailleurs, que les rythmes réguliers ne sont pas connus mais, même dans des sonneries de cloches, les battements successifs sont rarement d’une parfaite égalité.

 

DE LA DISCONTINUITÉ DU TEMPS COMME SYMBOLE SOCIAL Au XIVéme siècle, l’invention des horloges mécaniques entraîne une modification de la perception du temps qui, peu à peu, va se traduire en musique. Auparavant, l’on mesurait l’écoulement du temps de façon continue ; maintenant, une conception nouvelle et originale apparait : les horloges mécaniques établissent des micro-événements successifs, parfaitement identiques et reproductibles, qu’il suffit ensuite de compter pour mesurer l’écoulement du temps : c’est ce tic tac que l’on retrouve aussi bien dans les premières horloges médiévales que dans les montres mécaniques les plus modernes. Le temps est désormais coupé en tranches, dépouillé de sa parfaite continuité antérieure.

Les premiers mécanismes horlogers semblent avoir été inventés vers la fin du XlIIéme ou au début du XIVéme siècle, non pour donner l’heure, mais pour fournir une sonnerie au bout d’un laps de temps donné et, plus précisément dans les monastères, pour annoncer les prières nocturnes. Très vite, on adjoignit un cadran à ces sonneries. Des horloges de grande taille furent placées dans les clochers ou les beffrois, visibles de l’ensemble de la population. L’on conserva l’habitude d’annoncer les heures et les trompettes furent remplacées par des mélodies notées sur les cylindres de carillons automatiques, pour bien faire entendre l’heure à toute la cité, synchroniser les actions humaines et rappeler que le temps est propriété, sinon de Dieu, du moins de l’Église ou du pouvoir.

Les villes qui possédaient une horloge étaient fières et la considéraient plus comme un signe extérieur de richesse et de modernité que comme un instrument de précision. L’on para les horloges d’un luxe inouï : nombreux détails astronomiques, automates (dont les jaquemarts qui frappent sur les timbres), musique (carillon, orgue) déclenchée à certaines heures. Si l’ensemble était très spectaculaire, la qualité musicale restait assez sommaire. Quant au mécanisme enfermé dans sa tour et invisible, le tic tac inaudible, il n’eut sans doute aucune influence sur les compositions musicales de l’époque.

C’est au XVléme siècle que la perception du temps va changer insidieusement, avec la miniaturisation des mécanismes horlogers, qui permettent de posséder une horloge à la maison ou une montre sur soi, du moins pour les « gens de qualité ». Tous ces instruments émettent un tic tac obsédant, qui n’en finit pas de nous influencer et qui se fait entendre, nuit et jour, chez les gens aisés au moins. Or, c’est dans cette catégorie sociale que s’élabore la musique savante. Il est difficile de dire si ce tic tac a eu une quelconque influence, consciente ou inconsciente, sur les compositions musicales de l’époque, mais la question mérite d’être posée, surtout en cette fin de siècle qui voit revivre cette musique dite « ancienne » dont les interprètes essaient d’en restituer les couleurs les plus exactes qu’il soit possible. Curieusement d’ailleurs, les premières barres annonçant les barres de mesure. apparaissent dans les tablatures dès le XVéme siècle, mais il ne s’agit alors que de points de repère, non de divisions rigoureuses de tempo, comme ce sera le cas à partir du XVIIéme siècle, époque où horloges et montres gagneront en précision. Cependant, la plupart des montres ne possédant pas encore d’aiguille des minutes, ni, a fortiori, des secondes, il n’est pas encore question de mesurer avec exactitude ou de comparer la durée d’exécution des œuvres musicales selon les circonstances ou les interprètes.

 

DU TEMPS DISCONTINU AU TEMPO MUSICAL 

La véritable révolution technologique est réalisée en 1675, quand Christian HUYGENS introduit dans les horloges – désormais appelées pendules – le pendule de GALILÉE, aux oscillations isochrones, puis applique aux organes régulant le fonctionnement des montres le ressort spiral. Brusquement, horloges et montres deviennent précises à une ou deux minutes près par jour et l’aiguille des secondes, jusque-là réservée aux astronomes, se généralise, de même que le port de la montre dans les classes moyennes, auxquelles appartiennent grand nombre de musiciens. Le citadin devient un être pressé, qui n’a plus de temps à perdre : la musique devra en tenir compte. C’est aussi le temps des premiers concerts publics payants, d’une durée limitée.

Tout un chacun pouvant chronométrer la durée d’un morceau de musique, l’on commence à établir des comparaisons entre les tempi choisis par divers interprètes et à se demander à quelle vitesse exécuter les œuvres du passé, en particulier celles du célèbre LULLY. Ces recherches aboutiront à l’invention du métronome par Jan Diederich Nicolaus WINKEL, dont s’emparera frauduleusement au XIXéme siècle Johann Nepomuk MAELZEL. Quelques musiciens préfèrent traiter ce sujet avec humour, comme COUPERIN (Le Réveil Matin), ou HA YDN, avec sa symphonie 101, dite L’Horloge. HAYDN fut d’ailleurs un des compositeurs les plus prolixes en mélodies pour horloges et flûtes.

Enfin, il faut souligner l’importance des instruments mécaniques pour la connaissance actuelle des tempi utilisés à l’époque baroque. En effet, si les mécanismes d’entraînement ont parfois pu être modifiés au cours de restaurations successives, les textes d’époque, en particulier ceux du Père ENGRAMELLE, nous indiquent avec précision à quel rythme et dans quel laps de temps il faut, par exemple, tourner la manivelle des orgues à cylindres. Sa notation est d’une précision exceptionnelle, prenant en compte jusqu’aux plus petits détails entrant dans l’interprétation d’un air, fixant ainsi ce qui était du domaine du goût et de l’improvisation. Les « effets » (notes tenues et ornements), s’ils sont susceptibles d’exécution, peuvent également être indiqués par des caractères distinctifs et être rendus par des instruments à cylindres « bien faits ». L’on ne peut que déplorer avec lui, pour l’histoire de la musique, que les grands musiciens n’aient pu préciser le mouvement à donner à leurs compositions en se servant de cette notation des cylindres. Ceux-ci, et plus tard les cartons perforés, resteront les seuls supports d’enregistrement musical, jusqu’à l’invention du phonographe par Charles CROS et Thomas EDISON.

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