MUSICOLOGIE / L’ETRANGER DANS LA MUSIQUE BAROQUE par Joëlle-Elmyre DOUSSOT

« Ah ! Ah ! Monsieur est Persan ? C’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ?« 

(MONTESQUIEU, Lettres Persanes).

 

« Comment peut-on être Persan ?« , écrivait déjà MONTESQUIEU. L’exotisme, dans l’imaginaire des Lumières, était objet de fantasmes et souvent prétexte à écrits contestataires, afin de tromper la censure…

Mais l’exotisme, un exotisme de pacotille bien souvent, était présent dans tous les arts – peinture, littérature, musique – dès avant l’Ere des Lumières, en réalité depuis les grandes découvertes, quand l’horizon du Monde, brutalement élargi à l’infini, a fait rêver à d’autres univers, a donné le goût du merveilleux, de l’étonnant, de l’étrange…

Ce rêve de l’ailleurs s’est exprimé de manières très différentes, allant de l’évocation éblouie, idéalisée, jusqu’à la caricature la plus grossière, révélant bien souvent la crainte de l’autre, de l’étrange étranger.

Dès l’apparition du Ballet de Cour, au XVIème siècle, l’exotisme en constitue la caractéristique essentielle : il est peuplé d’Espagnols, d’Italiens, de « Turcs » – terme vague à l’époque -, de « sauvages »… Chacun se distingue par son costume – prétexte à débauche de tenues des plus extravagantes – et aussi à son caractère : tous les Espagnols sont orgueilleux, les Italiens, volubiles et extravertis, les Turcs, cruels mais toujours de grands amoureux, les sauvages, naturels évidemment, non encore corrompus par la civilisation…

Tous le montrent par des danses qui se veulent authentiques et évocatrices, mais ne sont que créations de l’imaginaire occidental.

Le Ballet de Cour à la française se trouve ainsi à l’origine d’une certaine stylisation burlesque de l’exotisme, qui va se développer plus tard dans la comédie-ballet, style porté à son apogée par la collaboration MOLIERE-LULLY. Ils ne sont cependant pas les créateurs du genre, mais les héritiers d’une longue tradition, remontant à près d’un siècle, et dont les plus beaux fleurons se nomment Ballet des Maures Nègres, Ballet de Tancrède, Ballet des Bohémiens, Ballet des Princes Indiens, Ballet des Sarrasins

On le voit, les plus « étranges », ce sont les Maures, terme vaste qui recouvre aussi bien les Turcs, que les Sarrasins ou les Égyptiens. Depuis CHARLEMAGNE et ROLAND, ils ont une réputation de cruauté et cela se perpétue à l’époque baroque, puisqu’en 1623, le menaçant Empire Ottoman atteint les portes de Vienne. Ils sont parfois représentés de manière grotesque (rappelons-nous la « Turquerie » du Bourgeois Gentilhomme), mais c’est certainement pour mieux se défendre contre la fascination que représente une civilisation aussi puissante et en pleine expansion. Enfin, ce sont de grands amoureux : n’ont-ils pas inventé cette institution qui fait tellement fantasmer, le harem ?

Comment expliquer la présence de tant de héros orientaux dans les œuvres musicales de l’époque ? Car ils vont peupler deux siècles d’opéra, depuis Le Combat de Tancrède et Clorinde de MONTEVERDI, Tancrède de CAMPRA et de ROSSINI, Le Ballet d’Armide et Armide de LULLY, puis de GLUCK, Rinaldo de HAENDEL et Roland de LULLY, l’Orontea de CESTI, l’Ormindo de CAVALLI, Tamerlano et Ariodante de HAENDEL, Zaïs et Zoroastre de RAMEAU…

A cela, une raison bien simple : tous les compositeurs, tous les auteurs de livrets d’opéra vont trouver une mine d’inspiration presque inépuisable : La Jérusalem Délivrée, oeuvre fleuve du TASSE, à l’origine d’une grande partie de l’imaginaire baroque.

A partir de 1700, le Turc cesse d’être cruel et il n’inspire plus que des opéras à sujet principalement érotique. L’Orient devient sensuel ; c’est celui évoqué par RAMEAU dans La Naissance d’Osiris, Les Boréades, Les Indes Galantes…, ainsi que par GRETRY dans La Caravane du Caire.

A l’opposé, les Indes Occidentales – autrement dit l’Amérique – développe d’autres fantasmes, relève d’un autre imaginaire. Avec le mythe de l’homme naturellement bon, tel qu’il apparaît dans la littérature de ROUSSEAU et de BERNARDIN De SAINT-PIERRE, se développe un nouveau concept : celui d’un monde neuf, vierge, merveilleux, peuplé de « bons sauvages » vivant selon la nature. Les Indiens, avec leurs plumes, peuplent les Ballets de Cour avant d’inspirer des opéras, tels le Montezuma de VIVALDI, avant celui de GRAUN, écrit sur un livret de FREDERIC II de Prusse, le roi musicien. Au XVIIIème siècle, l’Amérique sera toujours associée à la nature, à la liberté et son exaltation est déjà une forme de contestation de la Royauté absolue, presqu’à l’agonie.

Mirage, fascination : l’étranger, à l’Age baroque, est porteur des fantasmes de l’homme occidental, exprime son besoin de dépaysement mais aussi de liberté, tout en lui permettant de jeter un regard nouveau, critique, sur sa propre civilisation.

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