MUSICOLOGIE / LA MUSIQUE, DU SIGNE A LA REALITE DES SONS par Joëlle-Elmyre DOUSSOT

« Le vase donne une forme au vide, et la musique au silence« 

(G. BRAQUE, Le Jour et la Nuit, Gallimard).

Le passage de la réalité des sons aux signes musicaux définissant les notes, puis des signes à la musique, s’inscrit dans l’évolution historique de la notation musicale, corrélée à celle des normes esthétiques.

La musique est sans doute le seul art qui n’existe que par une reconstitution toujours renouvelée. Les chefs d’œuvre de Léonard De VINCI, MICHEL-ANGE, Le BRUN… sont toujours là, présents, vivants, devant nos yeux. Mais la musique ? Telle la Belle au Bois dormant, elle attend qu’un magicien transforme ces quelques petits signes, si peu nombreux au fond, mais dont les combinaisons infinies ont créé les plus fascinantes expressions des affects de l’âme humaine, pour revivre enfin.

Comment traduire par des signes suffisamment simples mais précis la réalité des sons ? La notation musicale n’a pas toujours été celle à laquelle nous sommes généralement habitués. Elle a subi de profondes mutations au cours des âges, en fonction de l’évolution des normes esthétiques. A notre époque même, l’on ne peut parler d’une universalisation du langage musical. Ainsi, notre solfège correspond à un désir de fixation de certaines propriétés des sons, en particulier hauteur et durée ; au contraire, la notation chinoise destinée aux instruments à cordes pincées privilégie le mode d’attaque et d’entretien du son.

Le compositeur dispose actuellement d’un très large éventail de systèmes de notation, qu’il convient de relativiser par un survol de son évolution à travers les siècles.

 

MOYEN-AGE ET RENAISSANCE

 

Les premiers documents que nous possédions sur la notation musicale occidentale proviennent de Grèce et datent du troisième siècle avant notre ère : elle est essentiellement alphabétique, aux notes de la gamme étant associées des lettres de l’alphabet différemment disposées.

Dernier théoricien de la musique antique, BOECE (475-526) transmit en caractères latins la notation alphabétique de la Grèce, associant quinze notes, correspondant à deux octaves, aux quinze premières lettres de l’alphabet. Plus tard, cette classification se limitera aux notes comprises à l’intérieur d’une octave, de A à G, système conservé dans les pays germaniques et anglo-saxons.

L’on ne peut omettre l’influence de la cantilène hébraïque et de la récitation liturgique byzantine sur les premières musiques de la chrétienté et la future notation neumatique.

L’origine étymologique du mot « neume » lui-même est intéressante, puisqu’il peut s’agir aussi bien du mot « pneuma » (souffle) que de « neuma« , le signe, précisément. En tant que signe, le neume était sans doute lié aux gestes du chef de chœur suggérant une élévation, un abaissement ou une inflexion de la voix.

Avec HUCBALD, vers la fin du IXème siècle, la notation alphabétique s’associe aux neumes pour fournir davantage de précisions quant à la hauteur des sons. Il dessine des portées de lignes parallèles, permettant ainsi de distinguer les chants marqués par la rythmique de ceux caractérisés par la métrique.

La forme graphique du neume se désagrège peu à peu, se décomposant en points isolés ou reliés par des « ligatures ». Ces neumes évolueront vers la « notation carrée », en usage en France dès le XIIème siècle, en particulier par les troubadours et les trouvères.

C’est également à partir du XIIéme siècle que le signe du bémol se place devant le signe du septième degré de la gamme pour indiquer que le « si » est à demi-ton du « la », alors que le dièse n’apparaîtra qu’un siècle plus tard, à l’époque du Roman de FAUVEL, sa forme provenant d’un « b » barré.

Le passage à la notation mesurée constitue une mutation capitale de la pensée musicale. La division ternaire prévaut généralement, car elle évoque la perfection de la Trinité. Mais, dans la pratique, les divisions dépendent du contexte auquel correspond chaque figure de note, ce qui finit par aboutir à l’élaboration de systèmes très complexes. Le théoricien anglais Walter de ODINGTON (XIVème siècle) n’allait-il pas jusqu’à déplorer qu’il y ait « quasiment autant de nouveaux signes inventés que de copistes de par le monde » ?

En effet, ne cessaient d’apparaître de nouveaux perfectionnements dans la précision des signes de la notation : figures de silence (petites barres verticales), barres de séparation, lettres « f », « c », « g », stylisées placées en têtes des portées pour préciser le registre vocal…

 

DU XVIIème SIECLE A NOS JOURS

 

Le XVIIème siècle voit la stabilisation du système de notation, mais les variantes subsistent en grand nombre, en particulier jusqu’au XVIIIème siècle, qui privilégie l’ornement et la basse chiffrée. COUPERIN lui-même déclare : « Nous écrivons une chose et en jouons une autre« . La musique de l’âge baroque est la musique de l’âme, des affetti ; elle laisse une part très importante à l’improvisation, et l’ornementation dépend souvent de la virtuosité de l’interprète.

A notre époque, l’expérimentation de nouvelles sources sonores oblige à une extension des notations traditionnelles.

L’expérience de l’électronique a exigé, depuis les années 50, une plus grande précision des signes, rendant très complexe la lecture de ces œuvres, en particulier celles de John CAGE, FELDMAN ou STOCKHAUSEN, à tel point que le signe ne se suffit plus à lui-même et doit être complété de prescriptions verbales.

Qu’en est-il alors de la liberté de l’interprète, véritable créateur, au fond, d’une oeuvre qui, sans lui, n’aurait pas d’existence ? Peut-être faudrait-il retrouver la sagesse et l’humilité du théoricien DUPUITS qui, en 1741, dans ses Principes pour toucher de la vièle, écrivait : « Il est indifférent qu’on soit un peu écarté de la règle, pourvu qu’on rende la pièce aussi sensible et aussi parfaitement que si on l’avait suivie » ?

Du signe au son, un intermédiaire essentiel : l’interprète, qui donnera sa vie, son âme, à l’œuvre et saura la libérer du carcan trop rigide, parfois, de la codification.

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Classé dans SIGNES & REALITES

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