MUSICOLOGIE / DU « JE » AU « JEU » MUSICAL OU LE RÔLE DE L’INTERPRETE DANS L’OEUVRE MUSICALE par Joëlle-Elmyre DOUSSOT

« La musique, c’est du bruit qui pense« 

(Victor HUGO, Fragments).

Tout artiste court le risque d’être « trahi », de voir son œuvre rejetée, d’avoir le sentiment d’une totale incompréhension dans la réception de ce qu’il considère souvent comme une émanation absolue de son ego, livré totalement, sans retenue, sans pudeur même au public. Mais au moins l’architecte, le peintre, le sculpteur, l’écrivain… offrent-ils une œuvre achevée et qui traversera les siècles avec des fortunes diverses. Mais le musicien ?

La musique n’existe qu’autant qu’elle est jouée, que les notes ont pris leur envol. Le compositeur est rarement l’interprète de sa propre musique. Et que dire alors de ces musiques dites « anciennes » et que l’on s’efforce de faire revivre le plus authentiquement possible ? En réalité, l’œuvre musicale est une œuvre en perpétuelle re-création et il est très difficile de déterminer quelles étaient les intentions du compositeur, ce que cachaient telle ou telle indication de nuance ou de tempo.

La démarche de l’interprète a d’ailleurs beaucoup varié au cours des temps. Depuis le XIXème siècle, l’enseignement dans les conservatoires s’est fait rigide, l’on a appris aux élèves à respecter scrupuleusement les notations des compositeurs, à suivre une ligne mélodique uniforme, à exécuter des notes parfaitement égales : d’où des interprétations techniquement parfaites, mais souvent sans âme. L’écriture se complexifiant, les interprètes n’ont d’ailleurs plus cherché qu’à transcrire soigneusement ce qui était écrit. Cette démarche a fini par priver les musiciens d’un talent indispensable à qui veut interpréter la musique d’avant MOZART : celui de l’improvisation.

 

 

Car la musique dite « ancienne » n’était pas cet art figé qu’elle est devenue, mais au contraire un jaillissement perpétuel où se mêlaient le « Je » du compositeur et celui de l’interprète, où justement s’unissaient le « Je » et le « jeu », pour donner à chaque interprétation une saveur nouvelle.

L’élément le plus caractéristique de la composition musicale à l’âge baroque est sans aucun doute la basse continue. Grâce à elle, le compositeur pouvait laisser une grande liberté à l’interprète, qui achevait en quelque sorte son œuvre, en respectant le « jeu » des accords.

Dite encore « basse chiffrée », de notation imprécise jusqu’à la seconde moitié du XVIIème siècle, la basse continue pouvait être réalisée par un nombre variable d’instruments, nombre qui dépendait le plus souvent du budget dont disposaient les musiciens ! La partie de basse était jouée le plus souvent par des instruments à cordes frottées, comme la viole de gambe, le violon, le violoncelle. La réalisation était confiée au théorbe, au luth, au clavecin ou à la guitare, voire à l’orgue positif. Le but de la réalisation était de créer un ciment harmonique entre le dessus et la basse, mais aussi de mettre en valeur l’interprète.

Les accords ont varié d’une époque à l’autre, selon les goûts et les modes, de même que les grémentations, souvent des arpèges. Là encore, il suffisait de respecter les « règles du jeu », donc le bon goût.

Une autre forme musicale permettait à l’interprète de montrer l’étendue de son talent : la cadenza, ou encore « cadence ». Il s’agissait d’une improvisation relativement courte, laissée par le compositeur à l’imagination de l’interprète et qui se situait un peu avant la fin d’un mouvement de concerto ou pendant un air d’opéra. Indiquée par un point d’orgue, parfois précisée « cadenza« , elle fut particulièrement prisée au XVIIIème siècle quand le grand opera seria connut les faveurs du public.

Ces opéras ont largement contribué à la vogue des castrats et les compositeurs leur écrivaient plusieurs arias « da capo« , chaque reprise les obligeant à improviser une cadence ornementée, l’ornementation étant à chaque fois plus complexe et plus virtuose, se terminant en général par un trille, qui faisait le triomphe ou la chute du chanteur…

L’on comprend ainsi les difficultés rencontrées par les interprètes modernes quand ils doivent retrouver ces techniques oubliées pour faire revivre les grandes œuvres du passé.

L’enseignement musical actuel leur a fait perdre le sens du « jeu » musical, l’art de mêler les « Je », l’art de jouer avec sa voix, de s’abandonner à l’ivresse de l’improvisation.

La musique, émanation de l’âme, ne peut supporter d’être figée, codifiée : elle doit rester la libre expression des « affetti« .

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