MUSICOLOGIE / COMPOSITRICES ? par Joëlle-Elmyre DOUSSOT

 « Si la science et la sagesse se trouvent unies en un même sujet, je ne m’informe plus du sexe, j’admire« 

(La BRUYÈRE, Les Caractères, 1688).

 

Heureuse disposition d’esprit ! Mais le grand La BRUYÈRE ne semble pas avoir fait beaucoup d’émules… L’on a plus souvent souligné la faiblesse des femmes, voire leur « imbécilité », leur incapacité à contrôler leurs nerfs fragiles, leurs « humeurs » et, surtout, le sexe dit « fort » a longtemps dénié toute capacité créatrice à celles qui ont pourtant pouvoir de donner la vie.

Si le domaine de l’écriture a été un peu plus favorable aux femmes, il n’en est pas de même des autres domaines artistiques : combien de femmes peintres, sculpteurs, architectes, compositeurs de musique ? Pensons au sort cruel de Camille CLAUDEL, égérie de RODIN, honteusement exploitée par celui-ci et finissant ses jours dans un asile… Pensons à l’irrésistible élan créateur d’Artémisia GENTILESCHI, interdite du concours de l’Académie de peinture de Rome, parce que femme. Et en musique : Clara SCHUMANN, réduite à n’être que l’interprète de son génial mari, Fanny MENDELSSOHN, à la carrière brisée par celle de son frère, Alma MAHLER, contrainte par son mari à abandonner toute velléité de composition et détruisant totalement ce qu’elle avait déjà écrit… En cette fin du XXème siècle, elles commencent à sortir de l’ombre, leurs œuvres sont ressuscitées et enfin offertes au public, mais il est certain que, dans le contexte qui était le leur, en butte à l’hostilité de leurs familles, de tout leur entourage, elles n’ont pu donner la mesure de leur talent.

A cet égard, le XIXème siècle a certainement été le plus cruel aux femmes, conséquence de la Révolution, moralisante et soucieuse de « régénération des mœurs », conséquence aussi du Code Napoléon, qui faisait de la femme une éternelle mineure.

Aux XVIIème et XVIIIème siècles, le tableau était cependant moins sombre. Pour ce qui concerne l’éducation, les filles n’avaient, semble-t-il, rien à envier aux garçons, bien au contraire. Alors que ceux-ci devaient apprendre métier des armes, latin, mathématiques…, les filles, que ce soit au couvent ou à la maison, recevaient un enseignement musical plus ou moins important selon leur origine sociale. Outre le chant, elles pratiquaient le clavecin, l’orgue, la harpe et, bien sûr, le luth, instrument-roi de l’époque. Toutefois, cette culture était rarement à finalité professionnelle et restait purement formelle ; l’apprentissage de la théorie et du contrepoint, permettant d’accéder à la composition, était exceptionnel. La pratique du chant et de plusieurs instruments de musique permettait surtout à la femme d’être une excellente maîtresse de maison, d’agrémenter les soirées en charmant ses invités par ses multiples talents.

Certaines conditions ont cependant permis à des femmes de connaître une certaine notoriété, en général parce qu’elles appartenaient à des familles de compositeurs professionnels : c’est le cas de Francesca CACCINI, fille du grand compositeur, le génial réformateur de l’art de l’ornementation et de la composition, initiateur du baroque, ou de Barbara STROZZI, fille adoptive ou illégitime du célèbre poète Giulio STROZZI, collaborateur de MONTEVERDI et auteur des textes des madrigaux de l’opus 1 de Barabra. Ces pères surent faire profiter leurs filles de leur propre célébrité, ils veillèrent soigneusement à leur éducation et les introduisirent dans les cercles humanistes, foyers d’une intense activité intellectuelle.

Parmi toutes ces personnalités musicales féminines se détache une figure emblématique, celle d’Élisabeth JACQUET De La GUERRE, l’un des plus grands noms de la musique au siècle de LOUIS XIV. Rarement femme compositeur jouit d’une telle considération. Elle fut même surnommée « la merveille de nostre Siècle » et l’on s’adresse à elle comme la « première musicienne du monde » ; sa carrière connut une trajectoire exemplaire.

Baptisée en 1655, fille de l’organiste Claude JACQUET, qui fit l’essentiel de sa carrière à l’orgue de Saint Louis en l’Ile, la petite fille « rendue comparable aux plus grands en six ou sept mois » grâce à son père, selon un chroniqueur de l’époque, faisait, dès l’âge de cinq ans, les délices de ses auditeurs. Si, dans la famille JACQUET, tous les enfants, filles ou garçons, devinrent musiciens, la plus douée fut sans conteste Élisabeth. Initiée très tôt par son père, âgée seulement de cinq ans, elle fut présentée par celui-ci au roi LOUIS XIV qui l’encouragea à « cultiver le talent merveilleux que lui avait donné la Nature« . Chacune de ses apparitions à la Cour, friande d’enfants prodiges, était unanimement saluée, et la jeune fille resta toujours très attachée au Roi et à Versailles, même lorsqu’elle dut s’installer à Paris après son mariage avec l’organiste MARIN De La GUERRE en 1684. Ce mariage n’entrava en rien sa carrière. Dès 1687, elle publia son Premier Livre de Pièces de Clavessin, mais, déjà, d’autres compositions, vocales et dramatiques, avaient précédé ce recueil, preuve de l’intérêt qu’elle portait à la voix et à l’opéra.

Malgré la précocité de leur auteur, ces œuvres pour clavecin montrent toute l’originalité du talent d’Élisabeth et sa connaissance parfaite de ce répertoire. Ce recueil offre en plus l’intérêt de faire partie des rares recueils de clavecin publiés en France au XVIIème siècle. La dédicace, adressée à LOUIS XIV, est suivie d’une épigramme de René De MENERVILLE, particulièrement élogieuse pour la jeune femme :

« Terpsicore, qu’on nomme Muse,

Préside au clavessin dit’on.

Pour moy, je crois que l’on s’abuse

Ou sur le nombre ou sur le nom ;

Car si l’on ne prend pas, pour Jacquet, Terpsicore,

Comme chaque chose a son prix,

Le nombre des Neuf Sœurs doit s’augmenter encore,

Il faut du moins en compter Dix

Mieux qu’aucune, sur le Parnasse,

Vous méritez occuper place.

Telle est, Docte Jacquet, la douceur de Vos Chants,

Qu’Appolon, pour les siens, les avoûroit luy-même,

Et se feroit sans doute un Mérite suprême,

Si les sons de sa Lyre étoient aussi touchants« .

1687 est aussi l’année de la mort du compositeur officiel de la Cour, Jean-Baptiste LULLY. Celui dont on connaît le caractère difficile, ombrageux, véritable tyran empêchant tout autre talent de s’épanouir, qui eût pu faire ombre à son succès, fut le parrain involontaire du premier – et seul – opéra d’Élisabeth. En effet, en 1691, Le Mercure Galant publia une « galanterie » faite pour Mademoiselle De La GUERRE par Monsieur LULLY et par lui adressée depuis sa résidence éternelle des Champs Élysées ; pas moins de neuf pages d’éloges rimés, tous de cette veine :

« … Qu’on vantoit à la Cour, de mesme qu’à la Ville,

Un opéra nouveau que vous avez donné,

Et quoy qu’on vous connust pour femme très-habile,

Que d’un si grand travail étoit étonné.

L’entreprise, il est vrai, n’eut jamais de pareille.

C’est ce qu’en vostre Sexe aucun Siècle n’a veu,

Et puis qu’il devoit naître une telle Merveille,

Au règne de LOUIS ce prodige étoit deu.

A ce fameux Héros, j’eus le bonheur de plaire,

Il daigna de tout temps écouter

mes Concerts.

Ce que j’ay fait pour luy, c’est à vous de le faire.

Vous devez succéder à l’honneur que je perds« .

Las ! Élisabeth JACQUET De La GUERRE, malgré tout son talent, ne fut jamais Lully. Son opéra, Céphale et Procris, auquel l’épître fait sans doute allusion, dut attendre deux ans et demi avant d’être représenté. Bien que très attendue, la première représentation, le 15 mars 1694 dans la salle du Palais Royal, fut un échec et l’opéra ne dépassa pas les six représentations.

Comme la plupart des tragédies mises en musique du temps, l’œuvre d’Élisabeth JACQUET De La GUERRE puisait ses sources dans la mythologie et renfermait tous les éléments habituels d’un genre codifié par LULLY vingt ans auparavant. Comment expliquer alors son insuccès ? L’ombre encore trop proche du génie de LULLY ? L’influence de la querelle sur la moralité du théâtre qui toucha également l’opéra de 1693 ? Toujours est-il que cet échec éprouva profondément Élisabeth, qui abandonna définitivement la composition dramatique et attendit treize ans avant de faire imprimer d’autres œuvres.

Les dernières années du Grand Siècle virent l’apparition de la sonate française, sous l’influence d’un genre venu d’Italie. Élisabeth s’intéressa bien évidemment à ce genre nouveau et composa des Sonates en trio, des Sonates pour viollon et basse continue, puis des Pièces de clavessin qui peuvent se jouer sur le viollon ainsi que des Sonates pour le viollon et pour le clavessin.

Durant l’été 1707, elle fut invitée à venir faire entendre ses sonates à la Cour, au petit couvert du Roi, qui apprécia fort cette musique, alors qu’il s’était montré jusque là imperméable à ce nouveau style. Le Mercure Galant souligne l’intérêt de ces oeuvres, « toutes d’une grande utilité à ceux qui apprennent la musique« .

Mais Élisabeth gardait toujours la même passion pour l’art vocal. Aussi fut-elle très vite attirée par un autre genre venu lui aussi d’Italie, la cantate, profane ou sacrée. Nous possédons encore plusieurs exemplaires des recueils de cantates, imprimés en 1708 (Cantates françaises sur des sujets tirez de l’Écriture) et en 1711, toujours dédiés au Roi. Le Journal des sçavans, de l’Abbé BIGNON et le Journal de Trévoux, rédigé par les Jésuites, accueillirent avec le même enthousiasme ces œuvres novatrices : « Nous dirons que nous avons trouvé dans la Musique des beautez toutes neuves et les Vers répondent à la grandeur du sujet« .

Avec ces œuvres, Élisabeth JACQUET De La GUERRE s’affirmait comme le compositeur le plus représentatif en France de la cantate sacrée. Elle a, sans aucun doute, puissamment contribué au renouvellement du répertoire de la musique sacrée française.

Veuve depuis 1704, Élisabeth va réduire peu à peu sa production. Après ses cantates sacrées, elle composera un recueil de trois Cantates profanes (Sémélé, L’Île de Délos, Le Sommeil d’Ulisse), qui montrent sa parfaite assimilation du style italien. Enfin, ultime retour vers l’opéra, ce genre tant aimé, elle publie un duo comique, La Ceinture de Vénus, pour le Théâtre de la Foire, ancêtre de l’opéra-comique.

De 1715 à sa mort, en 1729, Élisabeth JACQUET De La GUERRE ne fera plus guère parler d’elle. Avec elle s’éteignit une femme au destin unique par sa singularité. Elle a connu succès et déception, comme tout créateur, mais semble avoir joui d’une certaine liberté, aussi bien dans sa vie personnelle que dans le style de ses compositions, prouvant un caractère profondément indépendant et sans cesse novateur.

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