MacroECONOMIE / MACRO-EQUILIBRE : EGALITE OU IDENTITE ? par Olivier BRIFFAUT

« Confondre une définition avec une condition d’équilibre est une faute grave« 

(Fritz MACHLUP, Essais de sémantique économique, Calmann-Lévy, Paris, 1971, p.69).

 

La production doit être comprise au sens large comme un mouvement unique de production-consommation au sein de chaque période temporelle ou quantum, impliquant l’exacte équivalence de l’offre globale et de la demande globale, conformément à la loi de SAY prise comme une identité : il s’agit donc d’un équilibre « de nature » – condition sine qua non pour parvenir à une explication cohérente de la crise – et non d’un équilibre issu d’un processus plus ou moins automatique d’ajustement de l’offre et de la demande globales…

En théorie macroéconomique quantique, la loi de SAY – perçue comme une identité – peut être acceptée et promue au rang d’une loi exacte, et cela pour trois raisons essentielles à la compréhension des mécanismes inhérents à l’économie observable. Résumons ici les principales conclusions émanant de l’analyse de l’économie monétaire de production (cf. notre Thèse de Doctorat Nature et structure du capital en économie monétaire de production, soutenue à Dijon le 9 décembre 1998).

I. Tout revenu est formé dans sa formation-dépense. Nous savons que si la dépense du revenu n’est pas présente dans l’acte même de sa formation, il est inconcevable qu’il ne se forme, car la production est elle-même une création-destruction. Par conséquent, tout revenu formé est dépensé, soit sur le marché des produits, soit – si le revenu est épargné – sur le marché des titres pour être finalement lancé sur le marché des produits par les emprunteurs.

II. Le produit est introduit au sein de la monnaie. L’action qui permet cette intégration est la production, c’est-à-dire l’offre. Le produit est alors soit consommé soit épargné. S’il est épargné, le titulaire du revenu le retrouvera quand il désirera consommer. Cela ne signifie toutefois nullement que le revenu épargné est promis à une consommation future, car le produit ne peut être maintenu au sein des unités monétaires que par l’épargne, c’est-à-dire la transformation du revenu en capital. Autrement dit, le revenu est détruit aujourd’hui pour renaître plus tard dans le temps continu. Le revenu épargné est donc demandé actuellement comme le revenu aujourd’hui consommé. « Le revenu n’est introduit dans la catégorie du capital que s’il est détruit ; tout revenu épargné est ipso facto un produit que son titulaire a saisi, demandé afin de le projeter dans l’avenir” (Bernard SCHMITT, Inflation, chômage et malformations du capital, Economica, Castella, Albeuve, Suisse, 1984, p.546). Au sein de chaque période de production p, toute offre du produit de p signifie sa demande pour une mesure exactement égale. Tout bien offert étant nécessairement demandé, on en infère que l’offre globale est identiquement une demande globale. Jean-Baptiste SAY (Traité d’économie politique, Calmann-Lévy, Paris, 1803-1972) montre ainsi que, quel que soit le produit et quelle que soit la période considérés, il ne peut jamais arriver que le produit soit offert sans être demandé ni demandé sans être offert, les deux forces contraires (de l’offre et de la demande, selon les termes d’Alfred MARSHALL) étant exactement « coextensives » au produit national.

III. Tout revenu de p est, en effet, la définition exacte du produit de p. Par conséquent, tout revenu perçu par quelque travailleur – y compris donc s’il est nouvellement embauché – est intégralement reflué sur le marché des produits. Donc, pour chaque travailleur embauché, coût et rendement sont rigoureusement équivalents. Au sein de l’économie globale, on constate ainsi l’égalité de la somme des dépenses et de la somme des revenus créés, ce qui corrobore l’intuition de SAY selon laquelle il ne peut exister de crise générale de l’écoulement des biens et services. La surproduction générale est une impossibilité logique puisque, par définition, les produits sont finalement payés par les produits. Autrement dit, les revenus distribués à l’occasion de la production rachètent exactement cette production. Rappelons en effet que la loi de SAY énonce que toute offre engendre automatiquement une demande correspondante : les biens sont échangés (de façon absolue) contre de la monnaie ; la monnaie est uniquement un moyen d’échange : « Si un produit ne coûtait rien, la demande qu’on en ferait serait, par conséquent, infinie (…) Les débouchés qui s’offriraient pour eux seraient immenses. Ils ne sont réduits que par la nécessité où se trouvent les consommateurs de payer ce qu’ils veulent acquérir. Ce n’est jamais la volonté d’acquérir qui leur manque : c’est le moyen (…) Or, ce moyen, en quoi consiste-t-il ? C’est de l’argent, (…) je demande (…) par quels moyens cet argent arrive dans les mains de ceux qui veulent acheter ; (…) l’homme qui veut acheter, doit commencer par vendre, et il ne peut vendre que ce qu’il a produit ou ce qu’on a produit pour lui (…) De toute manière, c’est avec des produits que nous achetons ce que d’autres ont produit » (P.-L. REYNAUD, Jean-Baptiste Say, Textes choisis, « Les grands économistes », Dalloz, 1953, pp.211-212). On n’offre que pour acquérir les moyens de demander ; en fait, si on considère l’ensemble des échanges réalisés, on constate que les biens sont échangés contre des biens. C’est ainsi que SAY considère l’échange global : il est, en quelque sorte scindé en deux demi-sphères, une moitié du produit achetant l’autre moitié. Il ne peut donc pas exister de crise générale de surproduction, mais SAY note toutefois qu’il peut exister des surproductions sectorielles, compensées par des sous-productions dans d’autres secteurs. « Quoiqu’un marchand, en particulier, puisse quelquefois avec une certaine abondance de marchandises en magasin, se trouver ruiné faute de pouvoir s’en défaire à temps, une nation ou un pays ne peut pas avoir un semblable accident à redouter » (Adam SMITH, La Richesse des nations, tome I, Garnier-Flammarion, Paris, 1776-1991, p.23). Nous ne pouvons cependant accepter l’idée d’achat d’une moitié du produit par l’autre moitié, le produit s’échangeant – de façon absolue – contre le produit (grâce au revenu). En termes physiques, la loi de SAY énonçant que la demande se proportionne d’elle-même globalement à l’offre n’est pas tenable, conformément aux travaux de KEYNES concernant la demande effective (cf. Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Payot, Paris, 1975) ; par conséquent, on ne peut concevoir qu’il ne peut exister d’offre globalement excédentaire par rapport à la demande qu’en considérant la monnaie comme le « moule » du produit.

Cela dit, relevons que SAY distingue deux approches : une approche partielle, au sein de laquelle il peut exister une surproduction ou une sous-production dans un secteur, car la demande à ce secteur est en grande partie indépendante de l’offre de ce secteur, et une approche globale – à laquelle nous adhérons pleinement car macroéconomique – au sein de laquelle l’offre globale et la demande globale ne sont pas indépendantes. Un bien particulier peut être produit en quantité trop grande ou trop faible par rapport à d’autres…

Mais il est impossible que tous les biens soient offerts en excès relatif, par définition. « Dès que la mévente touche un produit particulier, la vente des autres produits est stimulée d’autant. La somme des pertes dues à la libre « orientation » des dépenses sur le marché des produits est formellement nulle dans l’ensemble des firmes » (Bernard SCHMITT, op.cit., p.551). Le cadre général d’analyse des relations et grandeurs macroéconomiques est donc bien l’interprétation stricte de la loi de SAY, celle d’une identité. Offre et demande globales forment les deux faces d’une même grandeur macroéconomique. « Lorsqu’on écrit une équation comme M = N où M et N peuvent être chacun composés de plusieurs parties, l’équation peut prendre un certain nombre de sens différents. Par exemple, l’équation peut signifier que 1. – les deux grandeurs sont égales par accident (coïncidence) ; 2. – les deux grandeurs sont supposées égales aux fins d’un raisonnement hypothétique (supposition hypothétique) ; 3. – les deux grandeurs sont égales, parce qu’elles sont rendues telles par une contrainte intérieure ou un ordre extérieur (politique, norme) ; 4. – les deux grandeurs sont égales, parce qu’il existe une force quelconque anonyme qui rentre en jeu pour les rendre telles (tendance) ; 5. – l’égalité des deux grandeurs est une condition d’existence ou d’apparition d’un phénomène, d’une situation ou d’un événement (condition d’équilibre) ; 6. – les deux grandeurs sont égales par définition, en ce sens qu’elles constituent la mesure d’une même chose et ne peuvent être logiquement différentes (identité) » (Fritz MACHLUP, op.cit., p.69). Nous rejetons ainsi l’interprétation souple de celle-ci, soutenue par la plupart des auteurs classiques, celle d’une égalité qui n’est pas vérifiée par définition, mais seulement pour certaines valeurs des variables, même si elle tend à être réalisée par un processus d’équilibrage automatique. Nous infirmons toute conception de la loi de SAY comme condition d’équilibre, assortie d’un mécanisme d’équilibrage plus ou moins implicite, reposant sur la dichotomie réel / monétaire. En effet, les mécanismes de marché considérés entraînent qu’en cas de surproduction, la demande est insuffisante pour écouler les biens à un prix qui couvre le coût de production, et il y a un excès de demande de monnaie strictement positif ; les prix baissent ; donc le prétendu pouvoir d’achat de la monnaie augmente ; alors, chacun désire détenir moins de monnaie ; cela se traduit par une augmentation de la demande de biens, jusqu’à ce que l’offre excédentaire disparaisse. Le rééquilibrage passe donc par l’offre et la demande de monnaie. Cela suppose une dépendance du marché des produits et du marché de la monnaie, ce que décrit la loi de WALRAS. Celle-ci exprime la possibilité d’un déséquilibre sur le marché des biens correspondant à un déséquilibre inverse sur le marché de la monnaie. C’est une forme faible de la loi de SAY que nous ne pouvons que d’autant plus rejeter. Car il est irrecevable de concevoir l’existence de deux « masses » distinctes, l’une réelle, l’autre monétaire.

La raison en est qu’au plus profond, l’identité de SAY signifie que le produit est déjà entre les mains de ses titulaires finals, avant même qu’il ne soit acheté. En effet, si le produit était déposé dans les entreprises et laissé « en instance », il serait entre les mains de l’ensemble des offreurs, alors que les revenus monétaires seraient possédés par les demandeurs potentiels. Dès lors, dans ces conditions, l’offre et la demande seraient « pures » dans le sens que l’offre serait exercée sur le produit non demandé par l’offreur et la demande pareillement déclarée sur le produit non offert par le demandeur. L’offre et la demande pourraient être confrontées au sein d’une économie dichotomique, caractérisée par une monnaie conçue comme un bien séparé des biens réels. En effet, puisque la monnaie serait ainsi confrontée aux actifs réels, les titulaires de revenus monétaires détiendraient non le produit mais le pouvoir d’acheter le produit. Autrement dit, aussi longtemps que le pouvoir d’achat ne serait pas dépensé, le produit ne serait pas encore demandé : il serait purement offert. Symétriquement, le produit serait purement demandé par les titulaires de revenus puisqu’ils ne détiendraient que le pouvoir d’acheter le produit sous forme physique et non le produit lui-même sous forme monétaire.

En réalité, avant même qu’il ne parvienne dans l’avoir des titulaires de revenus (ménages et entreprises), le produit national y est déjà déposé sous la forme monétaire, la monnaie étant la forme numérique ou la matrice du produit national. Par conséquent, l’identité de l’offre et de la demande globales signifie que la monnaie est bien la forme du produit. La monnaie permet la définition du circuit, celui-ci révélant l’identité de l’offre et de la demande, tout élément du circuit étant un acheteur et un vendeur. La loi de SAY est ainsi finalement positive, donc scientifique, et pas seulement normative, parce que le circuit de la monnaie et la monnaie qui coule dans ce circuit sont nécessairement confondus. Autrement dit, toute monnaie gagnée dans les ventes est nécessairement dépensée, sinon le circuit monétaire serait interrompu et, dans ce cas, non seulement son existence serait empêchée, mais, bien plus, sa naissance serait infirmée. Or, l’explication de la crise impose l’identité de l’offre et de la demande globales. « C’est Maynard Keynes, particulièrement aux chapitres 6 et 7 de sa Théorie générale – reprenant et perfectionnant l’enseignement de Ricardo – qui a démontré (…) l’équivalence de la formation et de la dépense du revenu macroéconomique, équivalence qui n’est autre que l’affirmation du circuit dans toute sa perfection puisqu’en toute période il est inconcevable, quel que soit l’état de la macroéconomie, même déséquilibrée, que l’offre globale (revenu formé) et la demande globale (revenu dépensé) n’aient pas même mesure exactement (…) Le circuit étant la seule source de mesure en économie, toute infirmation du circuit comporterait un enseignement contradictoire : dès lors que l’offre et la demande cessent d’être les termes d’une équivalence, elles cessent d’être mesurables. Et comment deux grandeurs qui ne seraient mesurables ni l’une ni l’autre pourraient-elles constituer les termes d’une inégalité ? » (Claude GNOS & Bernard SCHMITT, « Le circuit, réalité exhaustive », « Développements récents de la Théorie keynésienne », Économies et Sociétés, n°2, 1990, p.67).

Les déséquilibres (inflation et chômage) ne peuvent être saisis qu’au sein de cette identité, en montrant que certaines émissions monétaires sont vides, une partie du produit étant écoulée deux fois au lieu d’une. Car la loi de SAY stipule que tout revenu créé est dépensé, mais – implicitement – une fois ! Nous ne pouvons donc expliquer les mécanismes sous-jacents engendrant ce que nous appelons « crise » qu’en constatant une insuffisance de revenus dans l’économie – dans le cadre toutefois de l’identité de SAY – dès lors que des biens doivent être, par nature, écoulés deux fois. La logique de l’analyse macroéconomique quantique permet de concilier l’équivalence de l’offre et de la demande avec les écarts non nuls (positifs et/ou négatifs) que l’on constate concrètement entre ces deux grandeurs, en distinguant la mesure de l’offre en unités de monnaie constantes (identique à la demande mesurée également en unités de monnaie constantes) et celle de la demande en unités de monnaie courantes.

Ces « déséquilibres » ne constituent nullement un dysfonctionnement de l’économie ; c’est, en reprenant le terme médical employé par Bernard SCHMITT, une pathologie inhérente à son fonctionnement même, l’étymologie nous indiquant d’ailleurs que la « pathologie » est une branche de la logique. L’idée est que les biens-capitaux sont achetés – comme l’intégralité du produit dans lequel ils sont inclus – par les titulaires de revenus salariaux une fois, mais aussi une autre fois lors de l’appropriation de ces moyens de production par les entreprises, grâce à la dépense (en rémunération des producteurs de ces biens-capitaux), dans une seconde période, des profits, ceux-ci étant des salaires transférés : déjà exacts équivalents d’une partie du produit… Mais cela nécessiterait de plus amples développements !

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