MacroECONOMIE / LE CADRE SPATIO-TEMPOREL DE LA PRODUCTION par Olivier BRIFFAUT

« Le temps est ce qui se fait, et même ce qui fait que tout se fait« 

(H. BERGSON, La pensée et le mouvant, P.U.F.).

Qui pourrait nier aujourd’hui que la persistance du chômage décrédibilise quelque peu les économistes ? Nombre de théories – quelques fois radicalement opposées – manquent pour le moins de pertinence ! Mais il est vrai aussi qu’un gouffre sépare les politiques et certaines analyses faisant preuve d’une rigoureuse cohérence, notamment celles intégrant correctement le temps à la modélisation macroéconomique : le concept de production (développé dans notre thèse de Doctorat Nature et structure du capital en économie monétaire de production) impose le recours à la notion de « temps propre » à l’économie, inspirée par la science physique quantique, et faisant écho à celle de « temps de projet »…

La science économique a eu tout au long de son histoire les plus grandes difficultés à traiter du temps. Daniel VITRY parle ainsi de « l’ambiguïté de la notion de temps dans l’analyse économique » (« Le temps dans la pensée d’Henri Guitton », in Mélanges offerts à Henri Guitton, Le temps en économie, Dalloz-Sirey, 1976, p.11). Par-delà l' »ambiguïté », nous posons que la conception du temps et ses relations avec les objets importée de la science physique n’est pas adaptée à l’analyse économique : « (…) D’autres disciplines moins jeunes que la science économique, les mathématiques et la physique, ont bâti tout un appareil d’analyse que les économistes ont tenté de réutiliser tel quel pour leur propre compte dans la théorie de l’équilibre sans percevoir clairement que l’outil utilisé n’était pas totalement adapté à l’objet de l’analyse » (Daniel VITRY, ibid., p.111).

 

PRÉEXISTENCE DE L’ESPACE ?

 

Par analogie avec la science physique, la science économique néo-classique considère, en effet, que toute mesure du produit se fait en rapportant tout changement observé dans le produit à la période de temps dans laquelle ce changement a eu lieu. Ainsi, pour KNIGHT, « la production est identifiée au courant électrique et son résultat est assimilé à celui obtenu par l’application de ce flux pendant un laps de temps non infinitésimal » (Alvaro CENCINI, « L’analyse de la production », in « Production et monnaie », Cahier de la Revue d’Économie Politique, Sirey, 1985, p.69). La détermination du produit est-elle effectivement semblable à celle d’une vitesse ?

Prenons, pour mieux visualiser la notion de vitesse, le cas du déplacement d’un mobile dans l’espace. Faisons tendre vers zéro le temps d’application de chacun de ces deux mouvements. D’un côté, la vitesse du mobile ne tend pas vers zéro ; de l’autre, la production tend vers zéro. En mécanique classique, la vitesse est déterminée par la relation entre la distance parcourue et le temps. Le rapport « distance / variation de temps » ne tend pas vers zéro lorsque le dénominateur tend vers zéro, car la division du temps implique une division proportionnelle de la distance. Même si la distance parcourue par un mobile dans l’instant est nulle, sa vitesse instantanée est ainsi positive. Or, en économie, nous ne pouvons pas constater la positivité de la production lorsque le produit est nul. Mécanique et économie divergent donc parce que produit et production sont parfaitement dépendants. Aucun ne peut exister indépendamment de l’autre, contrairement à la distance – l’espace – qui existe indépendamment du mobile. L’espace préexiste au déplacement du mobile, alors que le produit ne préexiste pas à la production. Le produit est créé par la production (le travail humain), alors que l’espace n’est pas créé par le déplacement du mobile.

 

LA PRODUCTION N’EST PAS UN MOUVEMENT INERTE DANS LE TEMPS

 

La production est une action donc un mouvement. Or, la science physique nous enseigne que tout mouvement consomme du temps. Ainsi, quelque objet en mouvement l’est forcément pendant un certain laps de temps. C’est d’ailleurs parce que le temps s’écoule que l’on perçoit le mouvement. Et c’est parce que le temps s’appuie sur le mouvement qu’il existe en tant qu’unicité et régularité. ARISTOTE écrit que le temps est « nombre du mouvement« , qu’il est unique et régulier parce qu’il est la mesure du mouvement.

Nous savons que la vitesse consomme du temps ; le résultat de son application (pendant un certain laps de temps) définit un espace parcouru par l’objet (entre deux points). Parallèlement, la production consomme du temps ; le résultat de son application (pendant un certain laps de temps) définit un produit. La production semble donc ne consommer aucun espace. A moins de considérer – comme Bernard SCHMITT – que le produit est l’espace parcouru par la production. Le problème est que le produit est le résultat de la production, donc ne préexiste nullement à cette dernière. Faut-il en conclure que la production crée son espace en le parcourant dans le temps ?

Si l’on répond positivement à cette interrogation, il faut considérer la production comme une action immobile dans l’espace. Or, si elle l’est aussi dans le temps – ce que les analyses courantes considèrent lorsqu’elles posent la production dans le temps continu, et que cette dernière se contente de suivre le continuum – elle ne peut qu’être nulle. La production doit donc être une action positive dans le temps, puisque ne pouvant l’être dans l’espace, qu’elle crée. La production semble par conséquent bien constituer un mouvement particulier, dans la mesure où « mouvement positif dans le temps, la production n’est pas un déplacement dans un espace mais au contraire la création d’un espace » (Bernard SCHMITT, Inflation, chômage et malformations du capital, Castella, Albeuve, 1984, p.52).

Là est la nouveauté conceptuelle : le mobile en déplacement décrit point par point un espace prédéterminé. Il est donc immobile dans le temps, puisqu’il ne fait que le suivre dans son écoulement. Il se déplace dans un cadre spatio-temporel pré-défini. La production « en déplacement » crée un espace. Elle ne peut donc être que mobile dans le temps. Elle ne peut se contenter de suivre l’écoulement du continuum, puisqu’elle crée une partie de son cadre de mouvement dans son mouvement. L’inertie de la production dans le temps (continu) est nulle.

 

LA PRODUCTION EST UN MOUVEMENT ONDULATOIRE

 

La production dure un certain temps (du continuum), et pourtant, elle ne peut se concevoir qu’instantanément, à l’instant précis d’apparition du produit fini.

En effet, la production est nulle jusqu’à l’instant t de l’achèvement du produit : en (t-1), on ne peut pas dire que l’on observe une partie du produit, car on fait alors référence au produit fini qui n’existe qu’en t. Bien plus, non seulement la production est nulle à tout instant antérieur à t, mais elle l’est aussi à tout instant postérieur à t. En effet, le produit juste achevé, la production est stoppée, ne s’exerce plus. La production est donc une action positive seulement en t, instant de son achèvement. « Une action de ce type ne peut nullement s’insérer dans le temps continu : non seulement elle n’y apparaît qu’après l’écoulement de sa phase préparatoire mais, bien plus, elle disparaît à l’instant précis où elle devient positive » (B. SCHMITT, ibid., p.439).

Le produit – résultat de la production – semble donc, immédiatement à sa naissance, faire référence à la période de production toute entière. Cela implique de concevoir la production comme une onde. L’action de produire a lieu, en effet, dans un mouvement qui dure du point du temps t0 au point du temps tn. Dans la période (t0 ; tn), la production doit créer son espace – le produit – qui n’existe qu’au point du temps tn. Plaçons-nous tout-de-suite en tn ; on s’aperçoit que le produit existe d’un seul coup et fait apparaître son équivalent – la production – en ce seul point. Le produit fait référence à toute cette période, l’absorbe en quelque sorte. Le point tn absorbe toute la durée (t0 ; tn), pendant laquelle la production – dans sa phase préparatoire – s’appuie sur le temps continu. Mais elle existe aussi, au sens strict, seulement en tn (comme produit – fini) !

La solution est donc de constater qu' »(…) à l’instant tn, la production est une onde, un mouvement dans le temps, constaté de tn à t0 et identiquement de t0 à tn » (B. SCHMITT, ibid., p.58). La production est un mouvement, certes corpusculaire (elle aboutit à un produit physique), mais aussi et surtout ondulatoire. Les logiciens apprécieront ce qui aurait pu constituer une critique pointue de l’analyse macroéconomique développé par Bernard SCHMITT, mais que que le théoricien relève et contrecarre : il serait incohérent de définir un mouvement ondulatoire allant d’abord de t0 à tn, car aucun mouvement ne peut aller plus vite que le point de BARROW (qui, dans son « écoulement », définit le continuum). Car le temps est irréversible – contrairement au temps théorique de la mécanique – et a le sens d’un ordre croissant (c’est la « néguentropie » de BRILLOUIN, qui s’oppose au temps de la thermodynamique dont le sens est décroissant et qui désigne l' »entropie » de BOLTZMANN). « Étant lancée de tn à t0, l’onde laisse subsister l’écart entre les deux points du temps ; même le trajet complémentaire, de t0 à tn, n’implique plus la coïncidence des deux instants, puisque le mouvement ondulatoire ne survient qu’après l’écoulement du temps (t0 ; tn ) » (B. SCHMITT, ibid., p.58).

La production n’est ainsi entreprise et donc n’existe que parce qu’elle est « la rencontre d’un projet et de sa réalisation » (B. SCHMITT, ibid., p.58). La réalisation n’existe que comme aboutissement du projet. Tout projet qui n’est pas allé à son terme est non réalisé. Jean-Pierre DUPUY parle ainsi du « temps de projet » et de son lien avec le « temps de l’histoire » (« De l’omniscience divine aux anticipations rationnelles », pp.123-124, in René HEYER, Économie et symbolique, Presses Universitaires de Strasbourg, 1994). Toute réalisation (finie) se superpose donc au projet, c’est-à-dire à la préparation productive jusqu’à l’obtention du produit. On a ainsi un retour du point du temps tn au point du temps t0 de jet du projet, point exact de mise en route du processus productif.

 

LA PRODUCTION EST UN MOUVEMENT DONT L’UNITÉ TEMPOREL EST L’INSTANT

 

Produit et production n’existant qu’un instant, nous pouvons écrire, au-delà de leur dépendance, leur équivalence. Elle s’inscrit dans une période unitaire de temps, un point indivisible du temps continu. Corollairement, il ne peut exister qu’une et une seule production par période temporelle indivisible. C’est la définition que l’on pourrait donner d’un quantum de temps. « Toute production est une action instantanée ou ponctuelle dont l’efficacité s’étend immédiatement à la période intégrale » (B. SCHMITT, op.cit., p.50). La production est profondément active. Elle constitue en quelque sorte une « action au carré » ! « La production quantise le temps ; c’est dire qu’elle saisit d’un seul coup un morceau de temps continu : le premier résultat de la production est donc la définition d’un quantum de temps » (B. SCHMITT, ibid., p.54). Le produit est ainsi du temps « saisi », « quantisé ».

Lorsque nous parlons de consommation de temps, nous imaginons en quelque sorte un « prélèvement » de continuum. Quand nous disons qu’un mobile se déplace à la vitesse de 90 km/h, nous prélevons analytiquement une heure de continuum pour observer quelle distance est parcourue dans ce laps de temps. Puis nous reposons, sans l’avoir nullement altéré, le morceau de continuum prélevé. Henri GUITTON parle de « décomposition » et « recomposition » du temps en sciences. En science économique, à la différence de la physique classique, nous prélevons le continuum et nous le déformons, afin de saisir la production en discontinuités extrêmes : les quanta.

Le temps des mouvements économiques lui est donc spécifique, propre. « La connaissance précise des phénomènes économiques passe par l’approfondissement de la notion de temps, et la découverte des temps propres, base de la véritable dynamique. Le temps propre des variables économiques n’est plus un temps d’horloge, en ce sens qu’il est un temps interne et non une simple datation » (D. VITRY, op.cit., pp.114-115).

Pour conclure, distinguons clairement « temps de projet » et « temps quantique » : lorsque nous nous plaçons au sein même de l’acte de conception de tout produit (dans le cerveau humain), nous parlons de « temps de projet », le « temps quantique » se référant au « mouvement productif d’espace », lequel prend appui sur le travail humain, et plus précisément sur l’acte de conception. Autrement dit, le « temps quantique » est en quelque sorte une généralité – appliquée au mouvement économique – du « temps de projet » – appliqué à la partie « intellectuelle » du travail humain.

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