LITTERATURE / LE TEMPS, C’EST L’HOMME ! par Anne BERTONI

« Le temps ne se mesure pas lui-même. Il suffit de regarder un cercle et la chose devient évidente« 

(F. HERBERT, Leto II, Dune, La maison des mères).

 

« Manquer de temps » ; « ne pas avoir le temps » ; « dans le temps » ; autant d’expressions qui marquent une soumission à la structure élaborée. Si les Grecs ont conçu un jour le temps comme une occasion de rencontre, un moment privilégié avec les dieux, il est devenu le grand absent du monde moderne, celui après lequel on court, une véritable chimère… Existe-t-il vraiment ?

Vaste question si on l’envisage du point de vue philosophique, et corrélativement, littéraire ; comment évoquer un concept froid, sans teneur aucune, dès qu’on le dissocie de la mémoire humaine ? S’agit-il du temps mythique, historique, réel ? La mise en question de ces trois notions aurait de quoi faire sourire si elle ne régissait une partie de la culture mondiale ; quelle est donc cette prétention humaine selon laquelle il faudrait maîtriser ce que l’on ne conçoit pas forcément ?

 LE TRAVAIL DE MÉMOIRE Une des particularités de l’homme est justement sa mémoire. Elle peut constituer un vaste réceptacle de situations, un édifiant témoignage de comportements de communautés à travers les âges. Elle survit ainsi à l’esprit par la tradition de communication, la parole, le livre…

Alors, l’homme est l’acteur principal du temps, bien que les causes et conséquences événementielles lui soient inconnues sur l’instant, ce qui le distingue du maître : le temps peut donc être d’abord une succession de clichés mis en mémoire dans la gigantesque banque de données humaine.

Sans doute est-ce pour cela que l’expérience beatnik, considérée historiquement, dérangea autant et en fut rapidement réduite à une anecdote de gens névrosés et drogués qu’on imagine être nés dans les années soixante.

 LE TEMPS DE L’EXPÉRIENCE En réalité, les compagnons de KEROUAC et Sur la route furent les vétérans de la Seconde Guerre Mondiale. On peut aujourd’hui supposer de façon sérieuse que ce qui mena ces hommes sur les chemins de l’aventure fut avant tout la soif d’une identité volée au cours d’événements face auxquels l’homme vivant l’horreur – et l’indicible – perdit toute notion de maîtrise : il ne savait plus rien, s’étant rendu compte qu’il était capable de tout.

Ne faut-il pas lire, dans ces longs voyages, une nécessité de novices dans l’initiation, la volonté de dépouillement total, jusqu’à la naissance d’un homme neuf, défait des illusions et revenu à ses véritables racines ? En ce sens, c’est la quête, certes souvent désespérée, d’un espace-temps qui motive GINSBERG, BURROUGHS, Tom WOLF et la kyrielle d’artistes qui les suivit ; c’est-à-dire de repères qui fondent l’homme comme partie intégrante d’un monde naturel d’abord, ni au-dessus, ni en-deçà. Mais en parfaite synergie.

Easy Rider, entre autres, illustre d’un point de vue cinématographique cette idée. Robert DE NIRO, dans Taxi Driver, incarne la résurgence de ce motif humain destructuré, quant à son milieu social et sa personnalité profonde.

Osons ! Les mélodies électriques de HENDRIX et un de ses groupes, The Experience, n’ont-elles pas renvoyé Jim MORRISON et quelques autres vers les Voyelles rimbaldiennes ?

L’histoire n’est plus, dès lors, envisagée comme procédant d’un début et d’une fin (ce que l’on peut nommer la conception « horizontale » du temps), mais elle évacue les distances entre l’être humain et ce qui le fonde. Les Correspondances baudelairiennes, et bien évidemment PLATON, évoquent-ils rien d’autre que cette harmonie entre le visible et l’abstrait, le temps réel et mythique s’unissant en une identité complexe, mais homogène (conception « verticale ») ?

De ce point de vue, le statut culturel et religieux de l’homme change : il s’agit dès lors d’être un élément constitutif, participant, l’attente s’évaporant comme un mauvais rêve. Le meilleur peut être présent, il dissipe les angoisses des soldats du Rivage des Syrtes ou du Désert des Tartares. En valorisant l’expérience de la mémoire, le fantasme n’est plus une douleur engendrée par l’absence, mais il atteint au merveilleux, à ce que peut créer l’esprit dans la mesure de ses limites.

Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, la science fiction, l’Héroïc Fantasy, sont des genres en plein essor. HERBERT, TOLKIEN, SPIELBERG, LUCAS, pour le cinéma osent enfin assumer la création d’épopées défiant les notions temporelles connues, tout en y mêlant le fruit de leurs lectures, de leurs pensées, de leurs perceptions oniriques. Car si quelques essais ont été faits précédemment (La machine à explorer le temps de WELLS, La quête onirique de Kadath l’inconnue de LOVECRAFT), la répercussion sur un large public reste douteuse. Bien souvent, les auteurs catégorisés « marginaux » n’accèdent pas à l’étude théorique ou simplement approfondie de leur entreprise.

 

LE TEMPS DE L’ILLUSION 

Certes, on ne peut nier que cette expérience de réunification des différents concepts du temps ait été vouée à un échec partiel dans cette seconde moitié de siècle, parfois même auparavant (Les plaintes d’un Icare chez BAUDELAIRE témoignent de l’incapacité à rejoindre l’Absolu). Le besoin de racines chanté par Bob MARLEY est trop rapidement devenu un commerce et la caricature de ce que ce mouvement souhaitait être. L’espace du lien entre les hommes et les dieux, l’espace rituel, est souvent devenu le lieu de consommation de substances diverses et variées qui ne reflétaient effectivement qu’une parodie de ce qu’avaient pu être et sont encore, dans certains coins reculés du Mexique par exemple, les moments du sacrifice, c’est-à-dire, littéralement, où l’on « fait le sacré », et par extension, de communion avec les principes fondateurs. La distance est grande entre l’écriture de KEROUAC et les restes surannés de communautés imitant un faux rassemblement autour d’un faux partage.

Aujourd’hui peut-être, les travellers anglo-saxons, sillonnant le Royaume-Uni avec leurs caravanes et leur musique, sont-ils les nouveaux bastions d’une génération refusant le temps comme marque univoque de la productivité humaine… En cela, loin des ravers sophistiqués, se rapprochent-ils sans doute de leurs ainés, lassés par une société de consommation mensongère, qui ne propose qu’une posologie de secours à leur malaise.

« Man, I’m beat » est malheureusement le slogan de deux époques séparées par des décennies, mais souvent réunies en une même impuissance.

Il ne s’agit pas ici de fomenter un brûlot anti-progressiste, à l’encontre de l’ère industrielle. Ce qui arrive, cette fameuse fuite du temps, n’est pas la cause des machines, mais bien celle de certains hommes convaincus qu’on peut dissocier l’identité humaine, ainsi que la culture dont elle est porteuse, comme on dissèque un moteur de voiture. Or, « je » est à la fois le conteur, l’historien et l’homme à l’expérience unique. Il n’existe en fait aucun spécialiste de chacune de ces trois parties, simplement des êtres qui développent davantage telle ou telle notion du temps en eux.

 

RECONNAISSANCE D’UN STATUT DU TEMPS 

En revanche, si la pérennité d’une telle démarche semble encore douteuse, le travail effectué du point de vue philosophique sur le temps est incontournable. BACHELARD est sans aucun doute celui par qui le joyeux désordre (apparent) du rêve est arrivé. Enfin ! et de manière scientifique, il est permis de penser que l’activité onirique ne se situe pas dans l’infériorité à la vie sociale, mais bien comme un réseau fournissant les bases de son identité, à travers le travail de son inconscient : c’est dire si l’on ne peut se contenter de l’apparence pour affirmer que l’on connaît quelqu’un.

Alors, la notion « horizontale » du temps est pour le moins, une fois encore, renvoyée aux calendes grecques. Le temps humain n’est donc pas seulement ce que l’on montre, le visible; il existe également en profondeur, sans les normes qu’on lui impose dans sa partie émergée. Où, ailleurs qu’en reve, est.il permis à l’homme de voler dans les airs, sans considération pour les distances parcourues, quelles qu’elles soient, avec son corps comme seul véhicule ? D’où viennent les personnages fabuleux qui fondent les mythologies ?

Chez les Celtes, il n’existait aucune distance entre les dieux et leurs fidèles, chacun d’entre eux incarnant une divinité, celle-ci pouvant s’exprimer à tout moment. Du coup, la métaphysique ne revêtait pas ce statut de tabou qu’elle recèle souvent aujourd’hui, la communion étant d’abord duelle puis collective. La conception religieuse n’étant pas installée dans la rédemption, le temps se vivait immédiatement, dans sa totalité (réelle, historique, mythique). Mais l’homme moderne a perdu les clefs d’un des symboles de ces temps révolus: Stonehenge, bien-sûr… Aujourd’hui, ce site pour touristes bardés d’appareils photographiques (vite, consommons cette image qui témoigne de notre culture ancestrale !) s’associe aux nuées de druides new-age qui, pour quelques milliers de francs, vous proposent de venir toucher votre aura (sic) au cours d’une semaine de . »réflexion et d’harmonie ».

Peut-être tous ces mensonges sont-ils nés de l’incapacité humaine à envisager le temps au-delà de sa propre expérience de vie, de ce besoin de penser (pourquoi ?) qu’avec soi finit le monde. Pourtant, l’entreprise de PASCAL, dans son étude des Deux Infinis, reste un des plus honnêtes efforts de l’auteur pour faire entrevoir à ses semblables nos limites. A la même époque, les personnages raciniens n’offrent.ils pas une splendide illustration de l’homme, intermédiaire désespéré entre la morale humaine et l’instinct divin, à la manière de Phèdre, par exemple, les mains tendues, mais le corps soclé ? Alors, il est évident que le temps déborde le carcan de la norme imposée par l’homme : sans doute est-ce pour cela qu’en théâtre, la règle des trois unités s’impose à ce moment, comme un garde-fou…

Évidemment, il y a autre chose que ce que la culture impose à travers une histoire événementielle et non plus traditionnelle. Ce manque, il se traduit comme la soif du retour au paradis perdu, mais avant tout, n’est-ce pas le besoin de savoir, tout simplement, d’où l’on vient, individuellement ? Qui a raconté le premier conte pour endormir son enfant, qui a peint le premier ange ?

La communauté humaine doit se réunir autour d’un consensus affectif et culturel pour pouvoir envisager le temps comme un des éléments fondateurs de ce qui est; l’absence est douleur et aujourd’hui, hélas, le temps joue les fantômes dans nos vies réglées ; or, il n’est pas à prendre. Il est déjà là, mais on n’envisage qu’une partie de son mystère lorsqu’on le limite à un cadran divisé en heures.

Le présent ne doit pas rester la définition entre hier et demain.

« Un cœur auquel peuvent suffire lieu et temps ne connaît vraiment rien de son immensité ! » (SILESIUS).

« Le temps est un grand maitre, il règle bien des choses » (P. CORNEILLE, Sertorius).

« Le temps passe. Et chaque fois qu’il y a du temps qui passe, il y a quelque chose qui s’efface » (J. ROMAIN, Les Hommes de Bonne Volonté, « Les Amours Enfantines »). A Ludo.

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