LITTERATURE / DERRIERE LE MIROIR par Anne BERTONI

« Vivre à l’image de cette beauté, c’est cela que je voudrais savoir faire.

La netteté de ce pays, la transparence, la profondeur et le miracle de cette rencontre de l’eau,

de la pierre et de la lumière, voilà la seule connaissance, la première morale.

Cette harmonie n’est pas illusoire. Elle est réelle, et devant elle je ressens la nécessité de la parole« 

(Andreï MAKINE, Le Testament français).

 

Le signe, qu’il s’agisse d’une main que l’on agite pour un au-revoir, ou de dessins cabalistiques laissés par quelques fervents admirateurs de l’ésotérisme, est un moyen d’entrer en contact, de partager un message, bref, de témoigner.

 

LE BESOIN DU SIGNE 

 

« Signe : chose perçue qui permet de conclure à l’existence ou à la réalité d’une autre chose, à laquelle elle est liée » ;

« Réalité : caractère de ce qui existe vraiment et qui n’est pas seulement une invention ou une apparence« 

(Dictionnaire Le Robert, édition 1995).

 

SIGNE DESSINÉ, PARLÉ, TRANSMIS, MUSICAL,FONDATEUR DE L’HARMONIE DE LA COMMUNAUTÉ HUMAINE 

 

Faudrait-il s’en tenir à l’approche notionnelle du signe, que celle-ci est déjà marquée du trait d’union : la chose et ce qui la représente, l’idée et le concept, le signifiant et le signifié. Il n’y a donc a priori pas de signe gratuit, mais bien derrière une intention, la volonté d’unir, de réunir, de faire correspondre, au sens baudelairien du terme. De la métaphysique platonicienne, aux poètes voyants du romantisme, pour arriver aux doctrines religieuses (soufi, entre autres), il paraît évident, voire indispensable à certains chercheurs de mettre en relation différentes manières de percevoir le monde. D’ores et déjà, le signe s’inscrit ici dans une volonté de partage, de répartition universelle harmonieuse qui facilite l’acceptation de l’être humain dans cette immensité. Mais cette démarche est individuelle : où est ma place ? Que signifie ce que je ressens ?

Comment accepter des mots si grands, tel que « vie », « mort » ? Il s’agit donc d’un processus d’identité dans l’ordre des choses. Ainsi, à quoi me sert cette main négative sur le mur d’une grotte et saurai-je jamais où galope ce troupeau d’aurochs sur la pierre ? On pourrait, par déformation moderniste, penser d’abord à une velléité artistique de l’homme préhistorique (pourquoi pas ?), mais alors, qu’advient-il des signes de calculs repérés sur les pierres sumériennes ? Des mots ? Des signes inscrits sur une portée musicale ? Plus loin que l’évidence du signe porteur de sens, il faut poser le regard sur son utilité. Ce postulat émis, il apparaît donc que le signe est inhérent au fonctionnement humain.

 

SIGNE RELIGIEUX DE L’ORDRE DU RASSEMBLEMENT SPIRITUEL :SIGNE DE CONNAISSANCE OU DE RECONNAISSANCE ? 

 

Dès lors, où se situe la frontière entre acceptation individuelle et reconnaissance collective du signe ? Cette dernière est-elle fondée sur une réalité ? Si l’on admet que les cultures ancestrales furent d’abord orales, il manque quelque chose à cette démonstration. C’est peut-être à la scission de ces deux époques que naît la confusion entre signe et symbole. Ainsi, si l’on observe dans la religion judéo-chrétienne la valeur interprétative de la croix, elle est aujourd’hui indissociable du personnage christique. Or, à l’époque historique du Christ, elle relève avant tout d’une punition infligée aux voleurs notamment, une façon commune de châtier les punis, dans tous les cas. Elle ne recèle pas en soi de valeur théogonique. Ainsi, c’est tout juste si elle ne passe pas du mauvais présage à l’emblème de la foi. On peut donc considérer que ce signe s’est proprement éloigné de sa réalité. Il s’est mué d’instrument de torture courant en symbole de la souffrance humaine tout entière.

Il en va de même, dans le registre mythologique avec l’objet du Graal ; outre que les spécialistes débattront sans doute encore longtemps de ce qu’il était réellement, l’interprétation de sa valeur reste de même problématique. Corne d’abondance, Révélation, simple objet d’apparat ? Des Tuaatha De Danaan irlandais à Wolfram Von EISCHENBACH en passant par Chrétien De TROYES, toutes les lectures demeurent possibles. Il est toutefois étrange et intéressant de voir de quelle manière un objet, dont on ignore les contours précis, a pu et peut encore générer une multitude symbolique dont la racine demeure, qu’on le veuille ou non, la récompense de l’homme révélé dans son identité.

 

SIGNE DES SOCIÉTÉS SECRÈTES 

 

Évidemment, le signe et sa réalité pourraient ainsi se réduire à la bipolarité exotérisme-ésotérisme. Cette facilité a ses limites, mais, chronologiquement, elle explique la démarche de certains individus et peut-être la confusion et la vacuité modernes. En effet, si l’Église a su regrouper autour d’un texte et des lois engendrées une partie de la communauté, elle a, du même coup, donné naissance aux parjures, aux hérétiques.

Toutefois, il serait faux de prétendre que l’ésotérisme est né d’une réaction. Il existe sans doute depuis le début du signe, sans doute dès le départ, les hommes gravant ou rassemblant des cailloux d’une telle ou telle façon ont voulu être clairs à certains et demeurer hermétiques à d’autres. Disons pour tenter la précision que l’avènement d’une loi unique n’a fait que renforcer cette volonté chez certains de ne pas montrer tout ce qui doit être compris.

Ainsi, dès les premiers textes, le secret du signe préexiste (relisons Le Nom de la Rose par exemple pour nous en convaincre…). Pis encore : le signe déborde la page, il s’échappe dans les airs, atterrissant parfois sur les murs des églises ! A quelques kilomètres de distance voisinent ainsi l’abbatiale de Vézelay et son « négatif » si l’on peut dire, Saint-Père-sous-Vézelay, où l’art enfin libéré ose présenter ses monstres et sa force. Pour le pèlerin averti, ces deux lieux saints sont indissociables, exprimant en tous les cas que la vérité n’est pas univoque. Ici, si les signes divergent, la profondeur de la réalité s’harmonise…

Les alchimistes, depuis Nicolas FLAMEL, expriment encore mieux que ce qui se voit et se regarde mérite interprétation : Zénon, dans L’Oeuvre au Noir de Marguerite YOURCENAR, plonge ainsi dans l' »abîme » du monde pour en extraire la quintessence. D’une façon générale, hors les charlatans ou autres amateurs de folklore occultiste, ces travaux sont la preuve qu’on ne peut se contenter du signe, et que sa signification est parfois fort lointaine de ce qu’il semble annoncer. On comprend mieux, de fait, pourquoi ces sociétés réellement secrètes gênent tout pouvoir en place et pourquoi elles ont quasiment toujours été poursuivies, des méandres de l’Inquisition aux théories nazies cherchant à exterminer les francs-maçons. Ces vies sont le témoignage d’expériences réalisées par le filtre de l’individu ; si elles se rejoignent autour d’une même soif de Vérité, les chemins pour y parvenir, donc l’utilisation de signe, demeurent variables et aboutissent à une réalité qui ne peut valoir que comme le mythe : à titre symbolique, c’est-à-dire qu’elle ne peut être saisie telle quelle et réinvestie en un autre corpus. Le lecteur doit entrer dans la quête comme en un vêtement : en se l’appropriant. Sinon, nous fabriquerions tous le même or…

 

LE (MAUVAIS) TRAITEMENT DU SIGNE / NAISSANCE DU DOGME = UN SIGNE = UNE RÉALITÉ 

 

Mais ces entreprises demeurent minoritaires. Très rapidement, les hommes ont convenu d’une vérité unique pour un signe. A cette époque est né le dogme, et si nos ancêtres parvenaient à instituer le sacré en rapport avec les signes parfois uniquement fournis par le milieu naturel, il nous a fallu apprendre à nous réunir physiquement pour communier spirituellement. Le texte, riche en signes à interpréter personnellement, est devenu une loi incontournable. Du signe à la réalité, il n’était même plus besoin de franchir le pas de l’herméneutique. Bref, dès cet instant, le signe s’est suffi à lui-même. C’est-à-dire qu’il « devenait » réalité, dans une sorte de consensus incontournable. Il est difficile d’éviter la pensée de la catastrophe et des tristes conséquences qui s’ensuivirent. Le rejet de la différence doit une victoire sans égal à ce malheureux amalgame.

D’autre part, cela contribua sans aucun doute à réduire la part intellectuelle de l’homme au sens où le but était de produire des êtres « égaux », terme qui n’inclue pas forcément la profondeur d’une identité, mais bien plutôt l’uniformité. L’homme ne peut se résumer aux codes qu’il utilise, ce serait admettre que les signes d’une portée font la musique. Or, c’est bien l’interprétation qui fait le chef-d’œuvre.

 

LA NOUVELLE PLACE DU SIGNE

 

Les poètes voyants du XIXème siècle ont heureusement contribué à rétablir la force des différents plans de réalité. Mettant à mal mythes et valeurs ancestrales, ils ont cherché, à travers l’expérience, à proposer les multiples facettes du monde auquel ils appartenaient. Mais l’ère industrielle et son productivisme renvoient trop souvent ces essais au rencard de tentatives artistiques. Le code s’installe dans une univocité dénuée de sens. Le réflexe de l’obéissance aux signes est devenu automatique.

Avant l’avènement de l’écriture, le signe pouvait cohabiter avec la réalité, ainsi les mythes s’actualisaient-ils de façon particulière chez chacun des membres de la communauté. La parole donnait aux deux concepts leur valeur de concomitance. La réalité plurielle ne posait problème à personne. Mais dès l’instant où le pouvoir politique en place (chute de Rome) a écrit et décidé de ce qui valait ou non comme vérité, l’obscurité est devenue effrayante, dissociée de la lumière, son ennemie.

Sur une ligne temporelle, le signe est donc systématiquement « avant-coureur », fatal d’une certaine manière, le présent se résumant à une période d’actes dénués d’analyse ; du coup, ce que l’on nomme « réalité » se cantonne à ce que l’on observe a posteriori, une prise en considération des conséquences engendrées par le signe.

 

SUPRÉMATIE DU SIGNE 

 

Cela donne inévitablement au signe une valeur arbitraire que les structuralistes n’ont pas manqué de noter, en leur temps. Il devient une fin en soi ; il préfigure un animal aux comportements étranges qu’on ne peut que laisser divaguer à sa guise. Le mieux que le chercheur puisse alors espérer est une avancée phénoménologique. La réalité découle du signe, au sens péjoratif.

Ainsi, certains domaines de la pensée ont évolué vers une observation objective, donc uniforme du signe : la religion, dont il a été question plus haut, peut en certaines occurrences, ne se résumer qu’à un assemblage de rites dogmatisés, sans souci de résonance individuelle.

« S’il y a des différences entre hindouisme, bouddhisme et taoïsme, elles sont loin d’avoir la même importance que celles qui séparent le christianisme de l’islam et du judaïsme. Elles n’ont pas provoqué de guerres saintes parce que, en Orient, on ne prend jamais pour la réalité elle-même les formulations verbales qui la définissent » (R. PIRSIG, Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes).

Dans un autre registre, les communautés des années 70, en quête d’amour, n’ont-elles pas souvent produit qu’un schéma vide de mode d’existence, désacralisant le rapport spirituel de l’homme au monde, alors que dans le même temps, tous les symboles d’harmonie semblaient réunis ? (Tom WOLFE, Acid Test, pour ne citer qu’un exemple).

Si les jeunes électeurs de cette fin de siècle ont tant de mal à trouver la voie d’un engagement politique, au sens étymologique du terme, ne faut-il pas y voir la perte d’une notion de réalité dans le discours tenu par les hommes de pouvoir ?

En conclusion, il reste à savoir si demeure aujourd’hui une herméneutique de l’événement ou si le processus de confusion est un phénomène normal dans l’évolution humaine.

A la manière de DIDEROT dans Jacques le Fataliste, doit-on envisager le signe comme la somme de ce qui est écrit sur le « grand rouleau » ? Il serait sans doute dommage de négliger le fait selon lequel l’homme cherche désespérément un signe, mais que celui-ci se différencie du code ou du symbole ; il tend, à de rares exceptions, à se sentir vivant, appartenant au monde et relié aux forces qui l’ont créé.

Que l’on nomme ce souci comme l’on voudra, c’est bien d’un signe de connaissance de soi, puis de reconnaissance, dont nous avons tous besoin. A quoi sert le travail de l’artiste, si ses semblables ne lisent pas, ne regardent pas, n’entendent pas ? De même sur le plan de l’inspiration, une œuvre est-elle envisageable quand aucun signe ne sourd de notre environnement ?

« Si (l’art) m’est nécessaire, c’est qu’il ne se sépare de personne, et me permet de vivre tel que je suis, au niveau de tous. L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes » (A. CAMUS, Discours de Suède).

Car au fond, entre signe et réalité, s’installe un autre couple : celui de l’image et ce qu’elle veut dire. Or, l’engouement des foules pour les films d' »action » n’est pas un hasard. C’est comme un besoin, un soulagement, qui va de la volonté de passivité à l’identification au héros. L’interprétation fausserait en quelque sorte une telle attitude, puisqu’elle ramènerait rapidement le spectateur à sa véritable identité. Ces scenarii sont uniquement basés sur l’événement et son déroulement, créant un impact sur la sensibilité de celui qui regarde ; le projet n’est pas ici de comprendre, mais de ressentir (Armageddon, Mars Attacks, Le Cinquième Elément, Pulp Fiction, Seven, The Titanic, etc., plus antérieurement, les films au héros invincibles).

Cependant, il faut se garder des généralités ; tout comme le cinéma d’auteur perdure en parallèle de celui qui vient d’être évoqué (Marius et Jannette, Western, pour ne citer qu’eux), certains individus persistent dans leurs recherches des « Correspondances » : le domaine de l’art, celui de la littérature (sortant de l’ère du nouveau roman), sont empreints de retours vers ce que l’être humain sait donner de lui-même sans forcément le formuler immédiatement.

Alors, il nous faut revenir sur ce qui a été écrit plus haut : peut-être chacun d’entre nous, à la manière de l’alchimiste dubitatif, secrète-t-il son or, pour pouvoir un jour penser et dire : « J’appartiens à ce monde« .

« C’est pourquoi il faut ouvrir le livre et soigneusement peser ce qui y est développé. Lors connaîtrez que la drogue dedans contenue est bien d’autre valeur que ne promettait la boîte. C’est-à-dire que les matières ici traitées ne sont tant plaisanterie comme le titre au-dessus prétendait » (François RABELAIS, Gargantua, Prologue)…

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