INTRODUCTION : ENTRE PHILOSOPHIE ET LITTERATURE PETIT VOYAGE A TRAVERS LE TEMPS par Valérie PERREAU & Claude MIGNON

« Le temps est un enfant qui joue au trictrac : royauté d’un enfant ! » (HÉRACLITE).

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais, mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus« .
A l’instar de SAINT-AUGUSTIN, on peut reconnaître que dès qu’on tente de saisir « objectivement » le temps, l’analyse ne nous livre qu’un paradoxe, à savoir que le passé n’est plus, que l’avenir n’est pas encore et que l’instant présent est encore à venir ou déjà passé ; ainsi l’auteur des Confessions distingue-t-il trois temps : « Le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur… Le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent de l’avenir, c’est l’attente ».

NON MAÎTRISE DU TEMPS ET CONDITION HUMAINE

Au XVIIème siècle, PASCAL, dont les sources sacrées – Bible et évangiles – forment avec SAINT-AUGUSTIN le terreau des Pensées, reprendra cette thématique comme signe de la misère de l’humaine condition. Incapable de maîtriser le temps, « nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt… Le présent n’est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais ».

A noter que ces lignes se situent dans la droite perspective de MONTAIGNE. Le thème de l’homme fuyant le présent et vivant dans la non-coïncidence avec lui-même, poursuivant des ombres, celles du passé comme de l’avenir, est, en effet, une constante des Essais. « Quoi que ce soit qui tombe en notre connaissance et jouissance, nous sentons qu’il ne nous satisfait pas, et allons béant après les choses à venir et inconnues, d’autant que les présentes ne nous saoûlent point » (Essais, I.L III).

Mais, en un autre sens : « je suis moi-même dans le temps », comme le dit si bien MERLEAU-PONTY. Car le temps existe bel et bien pour et par un être en qui le passé subsiste organiquement soit sous la forme inconsciente d’habitudes motrices, soit sous la forme de souvenirs plus ou moins disponibles. Cette distinction apparaît dans Matière et Mémoire où BERGSON diffère ce qu’il appelle la vraie-mémoire, celle de notre histoire, de la mémoire-habitude, véritable mécanisme corporel : « Le souvenir de la leçon, en tant qu’apprise par cœur, a tous les caractères d’une habitude… Au contraire, le souvenir de telle lecture particulière, la seconde ou la troisième par exemple, n’a aucun des caractères de l’habitude ».

MÉMOIRE OUBLIÉE…

Cependant, « se souvenir », ce n’est pas simplement « stocker », c’est aussi laisser perdre continuellement une certaine information. Si la mémoire est une fonction sociale, c’est parce que l’homme est un être oublieux : nos souvenirs personnels s’ordonnent dans les cadres mnémotechniques élaborés et imposés par la société sous forme de calendriers et de repères collectifs. Selon NIETZSCHE, l’oubli n’est pas un raté de la mémoire. Il représente une mise en place positive du passé, un effacement fonctionnel de certains souvenirs. L’oubli ne saurait donc se définir uniquement d’un point de vue négatif : on en concluera immédiatement que nul bonheur ne pourrait exister sans faculté d’oubli.

Le mythe d’un passé tout spirituel, qui provoque la mémoire bien plus que celle-ci ne l’évoque, d’un passé définitivement soustrait aux vicissitudes – pur objet de contemplation – figure chez BAUDELAIRE ou PROUST une réalité conforme à leur vœux et le parfait modèle de l’œuvre à accomplir. Mais l’objectivité du passé est illusoire, au regard de son évocation par une conscience actuelle ; sous ce rapport, l’infidélité du souvenir n’est pas l’exception mais la règle. En revanche, plus intimement, notre mémoire est révélatrice de notre existence présente. N’exprime-t-elle pas le sens, c’est-à-dire à la fois la direction et la signification de notre vie ? Oublier, anticiper, retenir, n’est-ce pas refuser ou accepter son « passé », se fermer ou s’ouvrir à de nouveaux projets ? N’est-ce pas former le récit de notre existence ? CAMUS, dans Le Mythe de Sisyphe, ne nous rappelle-t-il pas que le temps, bien qu’il nous porte, un moment viendra toujours où il faudra le porter. Le temps, notre pire ennemi, est le véritable révélateur de l’absurde.

Hors de nous, le temps s’affirme dans l’histoire de la connaissance, qui est la vraie mémoire de l’esprit humain : en nous, la mémoire de notre existence et son récit légendaire indiquent notre position sur la carte du Temps ; entre nous, les diverses expériences irréductibles de la temporalité vécue s’accordent et se conjuguent dans le temps du discours – qui est aussi bien celui de la connaissance absolue et celui du conte sans fin – dans l’espoir, peut-être, d’abolir le temps, « cette pure inquiétude de la vie », selon le mot de HEGEL.

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