HISTOIRE / QUAND LA FRANCE ASSIMILAIT SANS COMPLEXE par Renaud BUSENHARDT

« La République est le gouvernement qui nous divise le moins« 

(A. THIERS, Discours à l’Assemblée Législative, 13 février 1850).

Comment la France a-t-elle, au fil du temps, considéré les étrangers sur son sol ? Les remous actuels sur cette question sont-ils la remise en cause d’une attitude devenue « traditionnelle » quant au traitement des « étrangers français » ? Pourquoi le modèle intégrationniste français est-il désormais jugé défaillant et inapte ?

D’emblée, cernons les notions à utiliser. En effet, il faut instaurer ou réinstaller des nuances essentielles à des termes si galvaudés qu’on a pris l’habitude de les confondre. Distinguons d’abord entre assimilation et intégration.

On va considérer que l’assimilation consiste à fondre une minorité dans un groupe numériquement majoritaire. Quant à l’intégration, elle se contente d’établir un lien réciproque, durable et solide entre ces deux groupes (une ou des minorités et la majorité présente) et de les réunir sur des notions et des valeurs communes.

Or, et que les actuels altruistes bien-pensants et naïfs s’en consolent, la France a toujours procédé avec ses étrangers par assimilation. On pourra nous objecter que l’on n’est pas obligé d’agir aujourd’hui comme avant. Certes, mais ces mêmes objecteurs prennent eux-mêmes exemple sur le XIXème siècle pour démontrer que la France a toujours su s’accommoder d’étrangers perçus d’abord comme « inassimilables ». Quel fut-il donc, ce XIXème siècle si riche d’enseignements, semble-t-il, sur la question ?

L’ASSIMILATION RÉPUBLICAINE AU XIXème SIÈCLE

Avant tout, c’est durant cette période que s’est posé pour la première fois le problème d’une immigration massive. En outre, l’État moderne qu’était devenue la France ne pouvait l’ignorer, et se devait d’apporter des solutions concrètes pour gérer ces flux migratoires. Voilà qui suggère déjà une attitude bien claire de la part de la nation française : il n’a pas été question de rejeter ces immigrés, de les cantonner dans des ghettos et des statuts d’éternels étrangers, mais bien d’en faire des Français. Car, qui oserait encore en douter, si le fameux « droit du sol » prévalait partout, on savait déjà que le lieu de naissance simplement attesté de documents administratifs en règle, ne suffisait pas à faire un Français d’un fils d’immigré. Il a donc fallu mettre en place tout un système pour « fabriquer des Français ». On comprendra que la tâche n’était pas aisée. Mais la République du XIXème siècle avait déjà les moyens de faire de chacun de ses habitants un citoyen construit. On a donc purement et simplement appliqué cette méthode à tous les résidents, fils d’étrangers ou non.

Les moyens dont s’était dotée la République étaient aussi peu nombreux qu’incontournables : l’école, le travail, l’armée. Autant de passages obligés, pour tous les citoyens, et qui devaient permettre l’émergence de Français égaux et aux origines nationales ou ethniques indiscernables. En effet, plus que sa naissance, plus que sa religion, son mode de vie, c’est sa visibilité qui fait d’un immigré un individu « étranger » (car visuellement « étrange ») ou un « Français transparent ». La République, il faut en être bien conscient, n’a pas laissé le choix aux étrangers de suivre ou non le chemin du « creuset français ». C’était cela, ou rien. Et ne nous leurrons pas, cette politique était d’une brutalité sans complexe. Qui n’a pas entendu ses grands-parents évoquer l’exemple d’enfants sévèrement punis à l’école pour avoir parlé entre eux polonais, ou italien, ou espagnol ? Pire, la république n’avait pas non plus de complexe à vouloir détruire, au nom d’un égalitarisme forcé, ce que l’on appelle pudiquement désormais les « particularismes locaux », et parler breton ou basque, c’était s’exposer à de rudes sanctions. La brutalité assimilationniste de la France s’exerçait aussi par une obligation laïque : l’école et l’armée ne s’accommodaient ni l’une ni l’autre des croyances des citoyens. Ou du moins, elles refusaient de les prendre en compte, d’en faire des paramètres indispensables au libre épanouissement des futurs citoyens.

Le prix à payer pour devenir français paraît élevé de nos jours. Mais les objectifs visés l’étaient également.

Il s’agissait de créer des Français, au pire contre leur gré, tout en posant comme postulat que tous voulaient le devenir, choix qui avait été fait par défaut en immigrant, et nécessité rendue absolue par la naissance sur le sol français.

 

L’ASSIMILATION IMPOSE LE REJET DU COMMUNAUTARISME

 

Il est vrai que la France n’a jamais considéré être un pays de communautés, a contrario des pays anglo-saxons qui revendiquent et favorisent cette organisation. Se contenter d’intégrer des immigrés, c’était les encourager à se réunir en une ou plusieurs communautés qui accepteraient alors de se ranger aux institutions du pays qui les accueille. On aurait des groupes intégrés, certes, mais pas franchement une seule communauté égalitaire. En France, accepter de telles communautés, c’était prendre le risque de dresser des Français contre d’autres.

Et les Français – leur esprit désespérément gaulois n’étant pas mort – n’ont pas besoin de ça pour s’entre-déchirer.

La République a eu au moins un mérite, celui de forcer les Français à l’union. A la veille de la Révolution Française, MIRABEAU pouvait encore déclarer que la France était « un agrégat inconstitué de peuples désunis« . Mais quelques années plus tard, on proclamait la Nation, une et indivisible.

Cette obligation d’une seule communauté ne s’est pas faite sans heurts.

Vendéens et Chouans ont contesté fermement l’obligation qui leur était faite de servir un pays pour lequel ils ne se sentaient pas d’attachement, et la Levée en Masse de 1793 a grossi les rangs de la contre-révolution plus efficacement que les guerres idéologiques.

 

DU CONSTANT SOUCI FRANÇAIS D’UNIFICATION

 

Historiquement, pourtant, cette volonté d’unifier le territoire et sa population, n’est pas l’apanage exclusif de la République. On a récemment célébré l’anniversaire des Édits de Nantes, en même temps qu’on a fustigé leur révocation en 1685 par LOUIS XIV. Pourtant, on peut comprendre ce que ces Édits dits « de Tolérance » représentaient de dangers pour le Roi Soleil, champion de l’État dans sa conception moderne.

En dehors de l’aspect religieux, les Édits de Nantes disposaient que les Huguenots et partisans de la « Religion Prétendue Réformée » bénéficiaient de places fortes et de troupes d’armes autonomes. Cette situation d’imperium in imperio était parfaitement insupportable dans un état se voulant moderne.

Il en va de même au sujet de l’existence de communautés officiellement reconnues en France. Pas plus qu’elle ne rend possible la reconnaissance d’un « peuple corse, composante du peuple français« , la République ne peut concevoir des communautés plus ou moins indépendantes en son sein. C’est aussi dans cet esprit que fut finalement décidée la séparation de l’Église et de l’État.

En effet, le contrat qui lie la République aux citoyens refuse toute médiation, et réclame avant tout une adhésion à ses principes.

Libre à chacun, par la suite, d’appartenir ou non à une communauté quelconque. Mais il est essentiel que chaque citoyen soit avant toute chose traité sur un plan d’égalité, duquel sont bannies les considérations religieuses, ethniques, et culturelles. La République, toutefois, était capable d’intégrer par la suite les communautés rejointes par ses citoyens. Il n’y avait pas là de paradoxe, mais simplement un enchaînement : pour peu qu’un étranger ait été assimilé, il pouvait s’intégrer, mais l’assimilation devait être préalable. Respecter les lois de la République, en accepter toutes les contraintes, vivre avec elle et pas seulement en elle, en étaient les conditions préalables et sine qua non.

Cette relation forcée, toutefois, n’a pas été en sens unique. Et d’abord parce qu’elle a fait bénéficier des bienfaits de la République à ces nouveaux Français. La frontière était nette entre les Français de quelqu’origine qu’ils fussent, et ceux qui ne l’étaient pas. A ce titre, devenir Français constituait une vraie motivation.

L’accession à ce « statut » signifiait une égalité de traitement, un libre exercice de la démocratie et des libertés garanties par un État de Droit.

Les renoncements imposés ne se sont donc pas faits à perte, mais ont bien permis l’acquisition totale et définitive des avantages et prérogatives inhérents à la nationalité française.

A l’inverse, la République a gagné une réputation légitime, celle d’une réelle capacité d’assimilation. En outre, « l’enrichissement culturel », si bien mis en avant de nos jours, n’a pas été ignoré. Mieux que si elles étaient restées enfermées dans des « communautés », les populations issues de l’immigration ont imprégné la France de coutumes, de savoirs, d’arts qui font désormais partie du « patrimoine national » : qui voit encore une « Pollack » en Marie CURIE, un « Rital » en PLATINI ?

 

L’ÉCHEC ÉVIDENT DE L’INTÉGRATION

 

On a vu que l’assimilation des populations immigrées de la fin du XIXème siècle ne s’était pas faite sans brutalité. De nos jours, on hésite et on considère que les renoncements indispensables sont autant d’atteintes aux droits de l’homme. La France, comme le reste du monde, s’est construite autour de notions nouvelles au XXème siècle : le respect des minorités, l’attention portée à tout ce qui pourrait constituer un phénomène d’acculturation (jugée inadmissible), la précaution maladive et presque craintive sur la question même des populations immigrées et étrangères… Tout ceci, lié à une peur obsédante d’apparaître raciste ou fasciste, fait que l’on ne peut plus espérer traiter le problème comme nos aïeux le pensaient.

Il n’en demeure pas moins qu’au XIXème siècle, le but était clair et avoué sans détour : fabriquer des Français. De nos jours, du fait aussi que la nationalité n’a plus autant d’importance dans un espace européen transnational, on donne souvent l’impression de ne pas savoir quoi faire. C’est probablement ainsi que l’on confond intégration et assimilation. Il est donc logique que le problème se pose en termes nouveaux. Ceux qui pensent que la France n’a pas en ce moment de problème d’intégration des populations étrangères, s’appuyant sur sa capacité d’assimilation du siècle passé, font deux erreurs grossières : d’abord, ils se fourvoient gravement en pensant que cette assimilation s’est faite sans heurt, ensuite ils ont la bêtise de ne pas voir les évidences ; non seulement les populations concernées ne sont pas les mêmes (et encore, est-ce bien un frein ?), mais surtout la France ne peut plus se permettre une telle politique. Jugée par le « concert des nations », elle apparaîtrait violente, irrespectueuse, et sûrement se trouverait-il quelques poignées de chatouilleux pour hurler au racisme !

Agir de la sorte, c’est refuser de voir, en gardant la tête froide, que le problème existe et qu’une politique nouvelle d’assimilation (on a vu pourquoi la France préférait assimiler plutôt que d’intégrer) doit être mise en place. Et refuser de voir le problème, c’est alimenter le lisier où se vautrent les extrémismes les plus inquiétants.

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