HISTOIRE / LE TEMPS ET L’HISTOIRE par Renaud BUSENHARDT

« L’histoire est un grand présent, et pas seulement un passé« 

(ALAIN, Les aventures du cœur, HARTMANN).

L’histoire, c’est le temps raconté. Pourtant, l’historien évolue dans une temporalité qui est propre à son étude. Il conçoit le temps un peu différemment des autres ; il y voyage, il s’y projette, il en parle, il le fait parler. Paradoxalement, il a également tendance à s’en éloigner, parfois au risque de se retrouver si loin de ses bases, qu’il en perd sa légitimité.

 

L’HISTORIEN : AGENT SPATIO-TEMPOREL

Convenons d’une chose : pour les historiens, le temps historique se doit d’être divisé en périodes. Et ces laps de temps sont loin de se valoir tous, en durée au moins, puisqu’il serait iconoclaste et vexatoire de les soumettre à un classement qualitatif. Ce « découpage » du temps est intéressant car il révèle deux travers du temps historique : une terminologie fondée sur un chrono-centrisme et la dilatation du temps.

 

DE LA FIN AU DÉBUT DU TEMPS : DES PÉRIODES HISTORIQUES

 

En effet, penchons-nous un instant sur ces périodes si chères aux historiens, et arrêtons-nous aux termes utilisés pour les désigner.

Sans même parler de Préhistoire ou de Proto-histoire, de 600 avant J.C. à 476 après (Chute de Rome), on est dans l’histoire ancienne. De 476 à 1492, c’est l' »histoire médiévale ». Puis vient l' »histoire moderne » (1492-1789) suivie d’une période dite « contemporaine » (1789-1914). Enfin, même si l’on peut englober dans la période « contemporaine » les années 1914-1945, on a tendance à appeler ces trois décennies « histoire du temps présent ».

Arrêtons un instant cette pendule infernale, et amusons-nous des qualificatifs utilisés pour chaque tronçon de l’histoire. Ce qui remonte à 200 ans et plus est dite « moderne », et la Seconde Guerre Mondiale s’inscrit dans l' »histoire du temps présent » ! On pourrait penser qu’il n’y a là qu’une manie sémantique, une bataille de vocabulaire, une volonté de rapprocher, au moins par les termes choisis, ce qui est lointain. Mais l’enjeu est tout autre. L’histoire est censé expliquer le présent, et remonter dans le temps à partir d’un point de ce temps. Car l’historien, nous y reviendrons, ne peut se détacher de son temps propre, celui dans lequel il vit. Or, on a tendance à se situer à la fin de l’histoire. S’il faut un point de départ pour remonter les siècles, les historiens considèrent leur époque comme un aboutissement final, et figent le temps sur ce point. Dès lors, on a cette terminologie grotesque qui, par défaut, interdit de considérer l' »histoire future ». Par là, entendons qu’il est terriblement prétentieux de se croire à la fin de l’histoire. En effet, c’est refuser l’idée que le présent puisse devenir un passé. Il y a donc une réelle appropriation du temps par l’historien, et c’est là que se situe le piège du chrono-centrisme. Attention, toutefois : cette idée d’une « fin de l’histoire » n’est pas liée à la conception marxiste du temps historique, et qui voudrait que toute l’histoire ait un sens précis, celui du progrès humain. On aboutirait alors, avec l’avènement du communisme, à la fin de cette lente construction, à la fin de l’histoire. Il ne se trouve plus guère, de nos jours, d’allumés marxisants pour soutenir une telle conception.

 

DE LA DILATATION DU TEMPS

 

Autre travers révélé par le découpage historique, la dilatation apparente du temps. Plus on se rapproche de notre fin de siècle, plus le temps semble dense.

Jugez plutôt : on compte l’Ancienne et la Médiévale en siècles (voire en millénaires, puisque la Médiévale est réputée s’étendre sur près de mille ans, 1016 ans exactement), la Moderne ne couvre que 300 ans à peine, la Contemporaine 125 ans et l’histoire du temps présent quelques décennies. A cela, les raisons ne manquent pas. La principale étant un problème de sources, plus que d’unité. Il est évident que ces dates précises sont à prendre comme des repères. Au lendemain du 12 octobre 1492, la situation était rigoureusement identique à celle du 11 octobre : la (re)découverte du Nouveau Monde n’a pas changé en un éclair la face du monde connu. En fait, si le temps semble d’autant plus dense en se rapprochant de nous, c’est que l’historien a pris l’habitude de faire l’histoire avec tout. Il ne s’agit plus de s’arrêter sur de grands événements jugés révélateurs d’une période, mais de considérer que toute trace du passé est historique. Or, il est évident que plus la période est ancienne, moins nombreuses sont les sources en état d’être assimilées à une étude historique. Pour autant, la grande disproportion entre les périodes laisse perplexe. Y aurait-il des périodes plus riches en histoire que d’autres ? Certes pas, et sûrement y a-t-il encore un colossal pêché d’orgueil de la part des historiens. Prenons le cas de l’histoire médiévale ; la considérer dans son ensemble millénaire, c’est admettre une unité totale au sein de cette période, et c’est absurde. La scinder en plusieurs périodes, c’est sûrement plus honnête, mais c’est se retrouver devant le problème des sources insuffisantes. Cette « densification » apparente du temps n’est donc pas liée à la « richesse » historique de la période plus ou moins vaste, mais bien à la faculté technique des historiens de pouvoir l’étudier, toujours dans une optique dramatiquement assise sur un chrono-centrisme regrettable.

Toute la difficulté pour l’historien, est de ne pas anticiper. Il se doit, lorsqu’il plonge dans le temps passé (le temps « révolu » n’existe pas du fait que le passé a toujours une influence plus ou moins marquée sur le temps présent) de prendre garde au regard qu’il porte sur son étude. Dès lors, il doit s’interdire de juger avec les yeux d’un européen de la fin du XXème siècle, et doit se contenter d’analyser, d’expliquer, ce qui n’est déjà pas si mal. Voilà pour la théorie ; en pratique, les choses sont moins évidentes. L’historien, quoi qu’il fasse, ne peut prétendre à une étude objective du temps. D’abord parce que cette objectivité est un mythe, ensuite parce que l’historien, comme quiconque, est le produit de l’histoire. On ne regarde jamais une époque avec un œil naïf et pur. Qui oserait, aujourd’hui, parler du nazisme sans penser à le dénoncer ? Parce qu’il lui est impossible de faire autrement que de se transporter dans le temps avec son bagage idéologique, son jugement, l’historien ne peut prétendre à une étude objective. En principe, on s’accommode bien de ce décalage entre objectivité et impartialité. Les choses se compliquent lorsqu’on cherche à établir une vérité, qui par essence est toujours fuyante. C’est tout le problème posé par le procès PAPON : la justice, a contrario de l’histoire, ne veut pas se contenter d’une vérité approximative. En fait, l’histoire est devenue interrogative, et n’est plus apte à affirmer sur un ton sentencieux. C’est là, toutefois, un autre débat.

 

BIENVENUE DANS L’AUTRE DIMENSION

 

Nous l’avons vu, les historiens ont pris l’habitude de malmener le temps dans la conception que les « non-initiés » s’en font. Pour autant, on pourrait croire que l’essentiel est sauf si le temps reste ce long déroulement linéaire qu’on imagine.

Eh bien, non ! L’historien ne s’est pas contenté de distendre à loisir ce « fil maître du temps » historique. Désormais, sa boulimie de sources a fait s’étendre l’histoire à tous les domaines de la sociologie.

 

L’HISTOIRE POLYMORPHE

 

Parce que tout est devenu historique, les dates, les événements qui graduaient jusque-là la grande échelle du temps, ont perdu de leur importance. C’est bien ainsi, car trop longtemps on a considéré l’histoire comme une bande chronologique. L’essentiel du talent historique tenait dans la course aux renseignements chaque fois plus précis.

Depuis l’École des Annales, l’historien a appris à prendre ses distances avec la chronologie. Il est devenu archiviste et sociologue. Il s’intéresse alors à des sujets qui semblent fort peu historiques aux néophytes ; à ce titre, les thèmes des maîtrises et des thèses sont révélateurs (cf. ci-dessous).

L’histoire s’étudie désormais sans date. Bien que cette considération puisse paraître secondaire, voire ridicule aux yeux de l’historien pratiquant, elle reste significative d’une approche très détachée du temps.

Une étude trop exclusivement thématique de l’histoire débouche alors sur deux aspects liés l’un à l’autre de cette nouvelle science. D’abord, du fait qu’elle n’est plus cadencée par la chronologie, l’histoire s’étiole et se disperse. De fait, on en arrive à une multiplication des histoires. C’est la grande nouveauté de la science historique : dès lors que tout ce qui est passé est histoire, l’historien s’est approprié bien plus que l’écoulement du temps, il a fait sien le passé, dans son sens le plus général. On aboutit ainsi à une histoire polymorphe. Ses spécialités sont devenues infinies lorsqu’elle a accédé au statut de « science humaine » : on peut faire une histoire agricole, une histoire rurale, celle des procédés de construction, de la violence, des mouvements sociaux, des intellectuels, des femmes, une autre pour l’enseignement, les transports, etc. Chaque thème pouvant être abordé dans des cadres plus restreints encore que les périodes établies plus haut. Surtout si on combine ces études à des facteurs géographiques…

 

RÉCURRENCE ET CHRONO-CENTRISME

 

On peut donc désormais être historien sans jamais s’appuyer sur le temps. D’aucun diraient que ce n’est plus de l’histoire, mais de l’économie maquillée. il est vrai qu’à force de vouloir s’y fondre, l’historien n’a plus de prise sur le temps. C’est une chimie connue : les velléités d’ubiquité débouchent souvent sur la dissolution du velléitaire lui-même. Voilà qui pose question, et fort heureusement, il ne nous appartient pas d’y répondre ici.

Enfin, considérons le plus beau tour de force de la science historique moderne : détachée de la temporalité (dans le sens du temps « chronologique »), elle est parvenue à s’inclure elle-même dans son approche foisonnante du temps. Il s’agit dès lors de l’histoire de l’histoire : l’historiographie. Quelle merveille ! Voilà un vaste sujet d’étude en plus, et de surcroît le moyen de se dégager de legs indésirables. Car à devenir une science, on endosse toujours les hérésies des précurseurs. L’historiographie va permettre de les réfuter, voire de les railler.

Et la boucle est définitivement bouclée : on retombe sur le chrono-centrisme, puisque l’historien, en même temps qu’il considère sa propre période comme un point de départ incontestable, aura tendance à se situer à l’aboutissement de sa science… A moins qu’il ne s’agisse plus que d’une doctrine ?

Petits exemples de sujets de thèses parmi les plus « amusants » : La construction du canal du Nivernais – 1790-1850, Les possessions du paysan berrichon en 1613, La culture de la vigne charolaise au XIXème siècle, Les séances du Conseil municipal d’Auxonne de 1823 à 1848, La culture du chanvre dans les campagnes de la Marne : une agriculture de misère, Les tentatives physiocrates dans la montagne beaunoise… Cerise sur la tarte à la crème, on annonce prochainement une histoire de la note de bas de page ! C’est authentique…

Poster un commentaire

Classé dans LE TEMPS

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s