HISTOIRE / LA TRES GRANDE GUERRE : DESEQUILIBRE ET RUPTURE par Renaud BUSENHARDT

Alors que nous venons de célébrer, souvent dans une coupable indifférence, le 80ème anniversaire de la victoire de 1918, qu’il nous soit permis de revenir sur l’événement majeur qu’a été le premier conflit mondial : une guerre en apparence déchaînée, mais qui reste surtout la manifestation funeste d’un équilibre toujours maintenu entre les belligérants.

On a beau, en effet, penser que l’équilibre de la terreur est un terme qui ne s’applique qu’à la Guerre Froide, la situation en 1914 n’était guère différente en matière de relations internationales. Entre 1910 et 1914, la polarisation s’est accrue en Europe. Entendons par là que sont nées des alliances puissantes, des « blocs », foncièrement antagonistes, ennemis déclarés et animés d’une volonté tenace d’en découdre. D’un côté, l’Alliance, qui comprend les Empires Centraux (Allemands, Austro-Hongrois, et Ottomans), de l’autre, l’Entente, assemblage mal cimenté et hétéroclite, réunissant les démocraties française et britannique à l’Empire russe.

Le drame qui se joue alors est celui de forces extrêmement équilibrées : les unes peuvent s’appuyer sur une puissance industrielle colossale, les autres sur de vastes étendues continentales et outre-mer. Il en est de même dans tous les domaines : les faiblesses d’un camp sont compensées par sa suprématie à un autre niveau. Il faut bien se rendre compte que cet équilibre solide est une nouveauté mal assimilée par une Europe qui sort d’un siècle marqué par les déséquilibres de tous ordres, et particulièrement sur le plan des relations internationales. Les conflits coloniaux (qui oserait prétendre que les rapports de force étaient équitables entre indigènes et puissances colonisatrices ?), la suprématie militaire de la Prusse (en particulier après Sadowa en 1866), l’habileté de Bismarck à lui conserver le « leadership » en Europe en maintenant l’isolement politique de la France au profit de GUILLAUME II, mais aussi l’instabilité sociale et économique, sont autant de marques du déséquilibre de l’Europe à la fin du XIXème siècle.

Toutefois, dans les premières années du nouveau siècle, les choses se figent : le monde est (définitivement, semble-t-il) partagé entre les Grandes Puissances (le contentieux marocain de 1905 est probablement le dernier affrontement colonial entre Européens, et encore n’a-t-il pas dégénéré en conflit ouvert), en Europe, la paix sociale est plus ou moins maintenue (les radicaux gouvernent en France) au besoin par les armes (NICOLAS II reste un tsar autocrate après la répression des mouvements de 1905), et la France rompt son isolement diplomatique en profitant des intransigeances de l’Allemagne. Ce processus d’équilibrage des forces, néanmoins, est indissociable d’une polarisation radicale en Europe. Cette nouveauté politique se double d’un paradoxe subtil : les relations s’équilibrent mais la paix se trouve plus que jamais menacée par une grande instabilité internationale (velléités revanchardes en France, panslavistes en Russie, nationalistes dans les Balkans…). C’est là une distinction qu’il faut bien assimiler ; équilibre et stabilité ne vont pas de pair. Or, à partir de 1912, si l’Europe présente un visage équilibré dans le sens où personne ne peut s’en prétendre le champion, l’instabilité semble être la règle, chacun pensant pouvoir dominer son voisin et au besoin le corriger militairement en deux temps-trois mouvements.

Les coups de feu de Gabriel PRINCIP, le 28 juin 1914 à Sarajevo, n’ont nullement provoqué de déséquilibres, ni même d’instabilités supplémentaires : ils ont simplement et tragiquement sonné l’heure de la pesée… Et devant l’argument de forces très équitables, les stratégies héritées du siècle précédent sont inaptes, dérisoires, et effroyablement meurtrières. D’ailleurs, la guerre ne se débloque que lorsque se modernisent les stratégies (recours aux chars et à l’arme aérienne). Reste que pendant quatre longues années, l’équilibre se maintiendra, dans une instabilité quotidienne. La Guerre des Tranchées n’a rien à voir avec la Drôle de Guerre (septembre 1939 – mai 1940) où les forces étaient très déséquilibrées, mais la situation très stable pendant ces quelques mois. A contrario, entre 1914 et 1918, le front est équilibré, mais instable : on relève près de 8000 morts par jour en France.

Pourquoi, dès lors, s’être lancé dans cette folle équipée ? Probablement parce que, précisément, l’équilibre était atteint entre les Blocs. Un équilibre armé, un équilibre de la terreur. Mais les bélligérants se sont leurrés sur la réalité de cet équilibre.

A la différence de la Guerre Froide, aucun élément décisif ne pouvait réfréner les puissances bellicistes : cet équilibre de la terreur, sans la menace définitive de l’holocauste nucléaire, restait un équilibre jugé incertain, et on pensait que le plus sûr moyen d’être fixé sur la question était de « tenter le coup », ce qui ne coûterait pas grand-chose, pensait-on. On s’est aperçu très tard que l’enjeu de cette guerre était bel et bien l’anéantissement de l’ennemi, conception nouvelle relayée par l’apparition de la « guerre totale » déjà esquissée sous la Révolution (« Tout est soldat pour vous combattre » proclamait La Marseillaise).

A ce titre, la paix de Versailles est significative. Au conflit équilibré, à une victoire incertaine, on a répondu par une paix « carthaginoise, édifiée sur l’hypocrisie et constituant un défi à la justice, à la pitié et au bon sens » (J.M. KEYNES). En soumettant un vaincu à peine plus endommagé que ses vainqueurs, on a voulu faire gagner un Bloc, refusant de voir les frustrations qu’une telle paix engendrerait. On a cru en finir avec la polarisation en Europe en supprimant un pôle, mais en refusant de pardonner aux vaincus, et en prenant soin de les exclure du reste du monde (l’Allemagne n’obtient que bien après 1918 le droit de siéger à la S.D.N.). En fait, plutôt que de régler les problèmes d’instabilité, on a rompu l’équilibre en Europe. Cet équilibre si nécessaire à la paix, fût-elle armée, une fois détruit, précipitait les vaincus dans des rêves de revanche ; et pourquoi s’en offusquer ? Rompre un isolement diplomatique, affirmer sa volonté de réparer ce qu’on considère comme des injustices, pourquoi en blâmer Hitler et en féliciter la Troisième République après 1870 ? Les ressentiments sont les mêmes et la comparaison s’arrête là, n’en déplaise aux polémistes chagrins…

Il y a là un paradoxe qui semble désespérant : des guerres naissent d’un équilibre armé, et les déséquilibres sont facteurs de guerres sauvages. Pourtant, il faut relever que des limites nouvelles sont apparues à ces théories fumeuses. D’abord, l’équilibre n’est dangereux qu’à trois conditions sine qua non : une (bi)polarisation poussée, une instabilité entretenue sur la scène internationale, et l’absence d’armes de destruction massive telle l’arme nucléaire. C’est un principe bien connu en économie : peser avantages et inconvénients, et décider qu’une action reste rentable tant que les avantages s’imposent aux conséquences dommageables. C’est pourquoi l’équilibre de la terreur de la Guerre Froide ne pouvait pas dégénérer. L’aphorisme « paix improbable, guerre impossible » résume parfaitement une situation dans laquelle aucun camp ne pouvait se risquer à « tenter le coup », a contrario de 1914.

En 1918, lors du Traité de Versailles, on a refusé de rompre définitivement avec les notions d’équilibre et de déséquilibre. La plus grande humiliation qu’on ait réservée aux survivants de quatre années de carnage sans nom, aura été de refuser de solder les questions européennes, et de privilégier une « paix » imposée, dramatiquement partisane et déséquilibrée, source d’instabilités insolubles, parce que les volontés ont été paralysées par des obsessions héritées d’un autre âge (conquêtes territoriales devant revenir aux vainqueurs) et une peur panique devant une idéologie mal connue et qui revendiquait la mise en péril de toutes les stabilités retrouvées au nom, précisément, d’un rééquilibrage social (le bolchevisme).

Ainsi, 1918 marque le point de rupture de l’équilibre européen. Il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre Mondiale et la construction européenne pour que soit abandonnée la compétition belliqueuse entre États en Europe, et que soit trouvée, dans l’union, une réponse apte à dépasser les déséquilibres et les instabilités dont ils se sont nourris tout au long des siècles précédents.

La disparition récente d’une Europe bipolaire, toutefois, a réveillé les vieilles instabilités maintenues en sommeil par l’équilibre de la terreur inhérent à la Guerre Froide. Parvenir à éviter l’apparition en Europe Centrale d’un pôle hors Union Européenne, c’est se prémunir contre un des trois facteurs qui jadis ont jeté l’Europe dans la Grande Guerre : polarisation, instabilité, absence de frein à l’aventure militaire. Les déchirements de l’ex-Yougoslavie nous en présentent un détestable avant-goût.

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