HISTOIRE / E PLURIBUS UNUM* DES PAYS A LA NATION : LA GRANDE OEUVRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE par Renaud BUSENHARDT

* Devise américaine : « De plusieurs, un seul« .

Alors que se profile une Europe aux contours politiques flous, la question est devenue brûlante de savoir quelle organisation en découlera dans les relations entre les différents membres : supranationalité, fédéralisme, confédération d’états indépendants (une C.E.I. de l’ouest), simple union économique ? Et chacun de mettre en garde contre la boîte de Pandore…

Attention, nous dit-on, de ne pas jouer aux apprentis sorciers et de ne pas déchaîner les nationalismes vindicatifs. Il existe pourtant, dans l’histoire des hommes qui se répète sans cesse, des exemples réussis d’union et de réunion au sein d’une nation commune. A ce titre, c’est sous la Révolution Française que s’est développée la conception qui est la nôtre de ce qu’est une Nation.

A la veille de la Révolution, MIRABEAU déclarait encore que la France était « un agrégat inconstitué de peuples désunis« . Il est vrai que le Royaume de France avait plus de raisons de division que d’union. Si depuis 1539 et l’ordonnance de Villers-Cotterêts, le Français était la seule langue officielle du royaume, la foule des dialectes et patois locaux demeurait la norme. Pas d’unité économique (les barrières d’octroi ont été les premières cibles, avant la Bastille, des révolutionnaires dans les villes), pas d’unité juridique, une organisation locale variable sur le plan fiscal (pays d’État et d’Élection s’opposent), un morcellement complexe et sclérosant du territoire, et aucun sentiment réel, en dehors des villes, d’appartenir à une entité territoriale et politique commune à la France. Seuls facteurs d’union, le Roi et la religion.

Or, LOUIS XIV avait accentué jusqu’au paroxysme le centralisme du pouvoir royal ; cœur du système, tout gravitait autour du soleil. Réduire au maximum le pouvoir seigneurial local, placer toujours plus au devant des institutions les représentants du Roi (les Officiers Royaux), telle était, jusqu’à l’obsession, la tâche que s’était assignée le Souverain Absolu. Jusqu’à l’écœurement de sa population qui lui voua une haine sans borne, au point de faire un « Bien Aimé » de son très nonchalant successeur…

La révolution s’est en fait rapidement trouvée devant une alternative préoccupante : quelle forme d’unité donner à la France. Très vite, il est apparu que l’unité territoriale était la seule réponse possible aux pouvoirs très locaux de l’aristocratie.

L’union s’est faite avant tout pour rompre avec l’Ancien Régime, pour en finir avec les particularismes locaux, par soucis d’égalité autant que de liberté. Nobles idéaux, qui ont permis d’opposer la Nation (proclamée dès le 17 juin 1789) au Roi. En l’occurrence ce dernier prête serment de fidélité à la nation, et déclenche un enthousiasme fervent lorsqu’il arbore la cocarde à son revers.

Pourtant, beaucoup ne sont pas prêts à enterrer les Pays. Alors que l’autre Nation (les États-Unis) a choisi une union de type fédéral, la question se pose aussi en France. Et la tentation fédéraliste trouvera de quoi s’exprimer, dès le 14 juillet 1790, baptisé Fête de la Fédération Le problème est sous-jacent mais crucial : union librement consentie des Pays dans une Nation France, ou centralisme imposant une unité dans la reconnaissance indiscutable de la Nation ?

Lors du découpage territorial en départements (1790), MIRABEAU, encore lui, se montre assez tempéré, refusant un découpage géométrique « à l’américaine » à la raison qu’on « diviserait ce qui est encore plus inséparable, on trancherait tous les liens qui resserrent depuis si longtemps les mœurs, les habitudes, les coutumes, les productions et le langage« . Pour autant, il ne conteste pas l’utilité d’en finir avec les provinces dont il faut changer le découpage « parce qu’après avoir aboli les prétentions et les privilèges, il serait imprudent de laisser subsister une administration qui pourrait offrir les moyens de les réclamer et les reprendre« .

Sûrement faut-il voir dans cette retenue la cause de la résurgence quasiment sempiternelle des Pays, y compris dans la France contemporaine.

Tout le temps que les Girondins restent aux commandes, la Nation reste cette union à tendance fédéraliste, bien que le début des guerres avec l’Europe empêche qu’on prenne le temps de trancher la question, à défaut des têtes…

Les premiers revers militaires voient la fin des Girondins et l’arrivée des Jacobins, partisans d’un centralisme sans concession, au prétexte qu’il est seul apte à construire une Nation véritablement égalitaire et unie. La première conséquence est d’offrir un second front contre-révolutionnaire en France, celui de l’intérieur. La Vendée, déjà échauffée par la Constitution Civile du clergé, se soulève réellement, et un peu partout resurgit le vieux réflexe anti-centraliste de la province.

Les départements soit font appel aux troupes étrangères (la Corse se livre aux Anglais, BONAPARTE les combattra à Toulon) soit se soulèvent au nom du Fédéralisme, contre le jacobinisme de la capitale. C’est le cas de Lyon, où le 12 octobre 1793, la répression jacobine s’abat avec une brutalité féroce : on fait tirer au canon sur les prisonniers dans les casernes.

La république centralisatrice qui se veut la seule image valable de la Nation Unie, doit vaincre ou périr. Et elle parvient au prix d’une cruauté inouïe et salvatrice, à ne rien laisser se détacher d’elle.

Au point que même au-delà de l’Empire, qui demeure la manifestation suprême du centralisme politique, la notion d’indivisibilité du territoire restera un pilier de tous les régimes qui vont se succéder en France. La Restauration elle-même va considérer comme une aubaine ce centralisme qui coupe l’herbe sous les pieds des nobles revanchards, et c’est parce qu’on les accuse d’incitation à la sédition que les républicains seront persécutés dans le premier tiers du XIXème siècle.

L’unité nationale, une fois le cas du roi évacué, s’est faite contre l’idée de Pays. Et cette unité est demeurée longtemps une obsession française, légitimée par la suite, débarrassée de son aspect brutal et intransigeant par des penseurs tel RENAN, dénonçant un peu facilement la propension allemande à forcer son unité.

Il n’empêche que, au-delà du ressentiment de certains excités férus d’une authenticité illusoire, le pari des jacobins a réussi. L’unité de la France ne fait pas de doute aujourd’hui.

Le XXème siècle, pourtant, n’a pas échappé au problème. Déjà, au moment de l’autodétermination algérienne, on a reproché à DE GAULLE de menacer « l’unité nationale » dont la constitution le rendait garant.

Sûrement faut-il laisser au grand homme le mot de la fin, alors qu’on ne jure désormais que par la décentralisation dont certains veulent faire une idée moderne, alors que d’autres qui n’ont rien appris pensent voir en DE GAULLE un partisan du centralisme jacobin et anti-européen. Comme un fait exprès qui vient rattraper les massacres de 1793, c’est à Lyon que DE GAULLE déclara : « L’effort multiséculaire de centralisation qui fut longtemps nécessaire à la France pour réaliser et maintenir son unité, malgré les divergences des provinces qui lui étaient successivement rattachées, ne s’impose plus désormais. Au contraire, ce sont les activités régionales qui apparaissent comme les ressorts de sa puissance économique de demain« .

De fait, est-on si sûr qu’il aurait condamner sans réserve une idée fédéraliste de l’Europe ?

Poster un commentaire

Classé dans PLURIEL

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s