HISTOIRE / DE QUELLE COULEUR EST LA FRANCE ? par Renaud BUSENHARDT

Le titre même induit fatalement une méfiance du lecteur, tant la « couleur » nationale est un sujet sensible, qui ne s’aborde que furtivement. Et cette réticence vient éclairer que la « couleur » n’est pas uniquement une question de pigment. Au-delà, la question implique une dimension de haute politique, voire un type de société. Et pourtant, au regard de l’histoire, il faut raison garder, et poser froidement – certains diront cyniquement – la question.

Le problème n’est pas tant celui du drapeau. Encore que, le sujet n’est tranché que depuis peu, et c’est bien par là qu’on peut saisir tout ce que peut représenter, ou pas, l’allégeance à une couleur dans laquelle la « nation » est prête à se reconnaître. En optant pour les trois couleurs bleue, blanche et rouge, la Révolution ne s’est guère montrée imaginative. Les origines mêmes du choix demeurent obscures tant les versions se contredisent : insertion du blanc de la maison de France au sein des couleurs parisiennes pour sceller l’union du Roi et de la Nation ? Idée séduisante, mais qui fait de la France le reflet de Paris. De nos jours, beaucoup de provinciaux (qui sont majoritaires !) trouveraient sévère cette usurpation, qui n’en était cependant pas une en 1789 tant Paris commandait à la France… A moins que le tricolore ne soit que reprise des couleurs de la jeune Amérique libre et démocratique ? Mais peut-on décemment accepter qu’on défende à Seattle en plein état de siège des couleurs importées. Idée inconcevable !

En définitive, sûrement le drapeau tricolore s’est-il imposé de lui-même, le bleu-blanc-rouge étant depuis longtemps une « couleur » usuelle en France, particulièrement dans les armées du Roi et des grands vassaux. En 1789, il n’y a en fait qu’une recréation, mais à laquelle s’ajoute une dimension différente. Le drapeau est officiellement investi d’un rôle de représentation qu’il n’avait jusque là pas connu.

Il ne désigne pas non plus une personne ou un système politique particulier, mais se veut à la fois le point de ralliement et la projection de la Nation souveraine. Il occupe dès lors une place qu’on considère centrale, fédérateur, en amont, de tous les « Français », et apte, en aval, à représenter cette unité, à constituer à lui seul un projet de société.

Non seulement chaque Français est invité à se reconnaître en lui, mais aussi à s’en prévaloir, à en faire son patrimoine, un bien commun qui se défend et s’honore. Prenons en pour preuve que ce drapeau unitaire a supplanté tous les autres, jugés factieux, et demeure longtemps le seul dans lequel l’ensemble des Français se reconnaisse. La féodalité et son héraldique empesée chassées de la vie publique, chaque pays, chaque région qui compose la Nation doit se reconnaître dans le drapeau tricolore ; il n’y a pas d’alternative puisque les principes d’égalité et de fraternité prévalent : nous sommes tous concitoyens, et se prévaloir d’une spécificité locale qui primerait cette belle unité proclamée est un acte jugé factieux, rétrograde et xénophobe. Il l’est demeuré.

Ailleurs, et l’on peut reparler des États-Unis, il y a allégeance consentie d’entités bien définies au drapeau commun, et les États ont tous conservé un drapeau identitaire, qui côtoie la bannière étoilée… Le principe a été repris pour la construction européenne, puisque chaque état membre conserve ses couleurs, associées au drapeau de l’UEA ce titre, il faut se demander si le recours aux étoiles était d’une grande opportunité. Comment prétendre que notre drapeau tricolore n’est pas une copie des Stars and Stripes américaines, si les hampes européennes s’ornent de drapeaux qui reprennent des étoiles (certes jaunes, mais est-ce plus habile ?) sur fond bleu ? D’autant que la configuration actuelle des étoiles U.S. ne date que de 1948, et que, bien avant, le nombre des états représentés sur la Sprangled Banner était tel que les étoiles formaient un cercle… Bref, passons.

En devenant le symbole de la nation, le drapeau tricolore s’est assuré un bel avenir. On sait moins, en revanche, que les bandes verticales n’ont pas toujours été la marque de la France. Il suffit pour s’en convaincre de se rendre aux Invalides, pour constater que les armées napoléoniennes ont conquis l’Europe avec des bannières présentant un losange blanc, orné de bleu et de rouge. Ce n’est qu’en 1812 que la forme actuelle s’impose. Pour assez peu de temps puisque la restauration est celle de la Maison de France, qui rentre de Belgique avec, précisément, armes et bagages. Et les armes de la Maison de France, c’est le lys et le blanc, qui remplacent au Louvre les abeilles impériales et le drapeau des Français.

Les bandes verticales vont en revanche rester une référence pour l’Europe pendant ce que les historiens ont appelé « le printemps des peuples« . Belges et Italiens, sur le modèle français, vont en assimiler le principe.

De façon très significative, LOUIS-PHILIPPE en même temps qu’il devient Roi des Français, restaure le tricolore dans son rôle fédérateur. Et la République Sociale de 1848 ne pourra rien contre. Le 25 février, la foule réclame qu’on adopte le drapeau rouge. C’est LAMARTINE qui, du balcon de l’Hôtel de Ville, plaide pour le tricolore, arguant que ce dernier « a fait le tour du monde avec la République et l’Empire, alors que le drapeau rouge n’a fait que le tour du champ de Mars dans le sang du peuple » ! Cette fois, l’affaire est entendue, le bleu-blanc-rouge est entré dans le patrimoine français, et devenu un irréfutable élément historique, aussi indispensable au sentiment d’appartenance nationale que VERCINGETORIX ou Jeanne d’ARC.

Curieusement, c’est à partir de cette époque que s’opère une alchimie étrange. Alors même que le bleu-blanc-rouge est enfin devenu le seul drapeau des Français, eux-mêmes tendent à en prendre les couleurs. Et toute la seconde moitié du XIXème siècle, et même au-delà, restera le théâtre d’un affrontement où chacun fera valoir sa couleur : le République adore son bleu, les royalistes espèrent jusqu’à Mac MAHON la victoire du blanc, tandis que les socialistes croient en l’avenir du rouge. Les royalistes évacués, le république anticléricale combattra férocement le blanc immaculé des papistes français.

Par la suite, il faut bien admettre que le sort sera moins heureux pour les couleurs de la France. Et on peut voir le début du discrédit des couleurs nationales quand on s’imagine que les mêmes étendards ont vu la République abolir l’esclavage, et Vichy déporter des milliers d’innocents… Mais quelle leçon, aussi, susurrée en ces temps depuis Londres : la nation ne peut exister sans drapeau, sans « panache blanc » auquel se rallier, mais elle ne se résume, fort heureusement, pas à cela. Les détracteurs goguenards du patriotisme de casernes devraient bien se le figurer. Il demeure grotesque de saluer un morceau d’étoffe, comme il est parfaitement ridicule, dans l’absolu, d’accorder une valeur quelconque à des souvenirs de famille. Mais sans cela, y aurait-il de l’humanité ?

De fait, de quelle couleur est la France ? Certains la voudraient rose et verte, d’autres n’y voient que du bleu roi, d’autres encore lui préfère les États-Unis d’Europe. Mais la mode, un peu partout depuis une veille de fête nationale 1998, c’est de la proclamer « black-blanc-beur« . Curieux mélange, qui renvoie à une vision exclusivement urbaine et citadine de la société. Certes, le message peut paraître séduisant, voire humaniste. Mais combien peuvent se reconnaître là-dedans ? Sans rougir, pourquoi vouloir à ce point sacrifier un patrimoine, une « culture » (le terme est la mode) à une évanescence de modernité ?

Se trouverait-il un LAMARTINE pour rappeler, froidement, que le drapeau « black-blanc-beur » n’a fait que le tour du stade de France ?

Si l’on prétend que le drapeau national n’est qu’une fadaise, une vieillerie de l’histoire sans intérêt, il ne faut pas s’étonner que les pays se replient sur eux-mêmes. Que reste-t-il aux Français si le point de ralliement symbolique s’efface ? Hélas, il ne reste que le petit étendard local, qui cristallise toutes les frustrations, qu’elles soient corses, bretonnes, basques, savoisiennes, marseillaises et même de Seine-Saint-Denis !

Le tricolore a des vertus dont on ne saurait se passer : puisque le drapeau ne représente ni race ni communauté, ni régions précise, il proclame partout une belle égalité. Et – pourquoi ne pas l’avouer ? – jouer au contraire sur les particularités qui divisent plus que sur les forces qui rassemblent, c’est l’école du fascisme. C’est la xénophobie appliquée. Il y a des lois contre cela…

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