EDUCATION / JEUX PSYCHOLOGIQUES ET CONSTRUCTION DU « JE » par Olivier BRIFFAUT

 « C’est le vrai droit du jeu de tromper le trompeur« 

(Charles PERREAU, Fables, « Le Chien, le Coq et le Renard »).

La relation éducative nécessite le décryptage des réactions du jeune pour parvenir à impulser des modifications comportementales. Le but ultime est la construction d’une personnalité adulte (citoyenne). Or, les relations humaines sont polluées par des échanges (verbaux) indésirés et indésirables… L’analyse transactionnelle permet de dépister ces jeux psychologiques pour les éviter… et favoriser – en tant qu’adulte-éducateur – l’émergence de l’autonomie de l’individu : du « Je »…

L’analyse transactionnelle – théorie de la personnalité et pratique thérapeutique utilisée (souvent implicitement) dans toute relation entre un adulte (Conseiller Principal d’Éducation ou Professeur) et un jeune – permet de rendre compte et de modifier les relations interindividuelles. Elle fut développée par le psychiatre et psychanalyste américain Éric BERNE (1910-1970). L’implantation de ce modèle fut plus lente et plus limitée en Europe qu’aux États-Unis, eu égard notamment à son caractère inévitablement réducteur. Elle permet toutefois d’approcher une explication rationnelle de ce que sont les jeux psychologiques et leurs incidences (nulles voire négatives : nous le montrerons) sur la construction de l’individu.

ANALYSE TRANSACTIONNELLE : ASSISE CONCRÈTE DE LA RELATION ÉDUCATIVE

L’analyse transactionnelle se fonde sur une théorie de la personnalité qui doit autant à un certain behaviorisme qu’à la tradition freudienne (Éric BERNE, d’abord psychanalyste freudien, rompit avec l’Institut de psychanalyse de San Fransisco en 1956).

La personnalité se fonde sur des états du Moi qui sont distincts mais qui peuvent cependant, dans certaines conditions, être simultanément présents à la conscience : les états du Moi peuvent ainsi être intégralement conservés de façon permanente (Éric BERNE, Analyse transactionnelle et psychiatrie, 1971).

Mais ces états du Moi ne doivent pas être confondus avec les instances freudiennes (Ça, Moi, Surmoi) : l’état du Moi Enfant, Adulte ou Parent sont des entités concrètes, qui sont directement perçues par l’éducateur ou le patient (les jeunes ne sont pas formés à cette perception, c’est à l’adulte-éducateur de l’accompagner) et qui s’imposent comme des « réalités phénoménologiques » ; ce sont des ensembles cohérents d’expériences vécues s’exprimant dans des comportements observables.

L’observation de la structure de la personnalité du jeune rend donc possible – sur une base concrète – l’existence de l’acte éducatif, la relation éducative gagnant en efficacité si l’adulte-éducateur lui-même a appris à comprendre ses propres réactions, donc (comment s’est bâtie) sa personnalité.

LES ÉTATS DU MOI : PARENT, ADULTE, ENFANT

Le Moi est ainsi constitué de trois états (eux-mêmes complexes) discontinus et séparés par une barrière plus ou moins élastique ou poreuse : osons signifier qu’il peut y avoir « du jeu » entre ces états du Moi.

On distingue l’état du Moi Parent, manifestation de l’extéropsyché : c’est la partie du Moi constituée par l’ensemble des sentiments, des idées et des comportements que l’enfant a repris à son entourage, essentiellement à ses parents. Lorsqu’une personne est dans son Parent, elle reproduit les attitudes et les comportements qu’elle a empruntés aux figures parentales qui l’ont marquée dans le passé. On peut citer comme exemples verbaux caractéristiques : « Les gens bien ont des diplômes » ou « Il faut regarder avant de traverser« … L’État du Moi Parent se décompose en deux ensembles, chacun d’entre eux comportant une face positive et une face négative : d’une part, le Parent Normatif (aspect positif) lorsque l’individu (adulte-éducateur ou jeune) est au clair avec lui-même et ne se comporte pas sous le coup de pulsions sadiques, morbides ou liées à une quelconque vengeance (attention : les jeunes sentent ces nuances !), et le Parent Persécuteur (aspect négatif), situation induisant chez l’autre (le jeune) une réaction négative (rébellion) ; d’autre part, le Parent Donnant (aspect positif) et le Parent Sauveur (aspect négatif) qui fait les choses à la place du jeune, ce qui ne sert pas à grand chose (les leçons de morale – inutiles – sont connues par cœur des jeunes, ce qui ne veut pas dire que le rôle de l’adulte-éducateur n’est pas de nommer et de citer la Loi, en cherchant l’adhésion du jeune…), induisant une escalade dans la colère (contre soi-même, en fait, devant le constat d’impuissance), d’où une tendance à l’auto-dévalorisation (serait-ce là une origine du « malaise enseignant » ?).

Le Moi Adulte (non subdivisable) est un intégrateur de données objectives, chargé du traitement des informations externes et internes, collectant les données et les manipulant ; son fonctionnement échappe à l’affectivité et au jugement de valeur : il est seul effecteur de l’épreuve de réalité. On peut citer là comme exemples verbaux caractéristiques : « Je manque d’informations » ou « Je suis responsable de ce qui se passe« … Cet état du Moi fonctionne par questionnements. En termes de transactions, il sollicite l’état du Moi Adulte de l’autre (ce qui ne veut pas dire que c’est celui-là qui sera effectivement activé, d’où la notion de « jeu » : cf. plus loin). Son origine est la pensée autonome « personnelle », neutre et objective, laquelle ne s’affirme vraiment qu’à partir de douze ans, bien que son point de départ remonte à la première année (enregistrement du Parent et de l’Enfant).

L’état du Moi Enfant issu de l’archéopsyché, exprime les besoins, sensations, émotions, toute l’affectivité de l’individu qui s’est développée depuis l’enfance à partir de l’inné et de l’acquis. C’est le premier état du Moi à apparaître, et il induit des comportements liés aux procédures nécessaires pour obtenir l’approbation et les « caresses » (dans le sens des attentions) des parents réels. On peut citer l’exemple verbal suivant : « Chaque fois que mon père lève le bras, je crois qu’il va me frapper« … Le Moi Enfant peut affecter les formes de l’Enfant Adapté, sans lequel état du Moi nous nous poserions continuellement la question de savoir ce qui est bon (et non bien) pour nous. L’Enfant Adapté se prolonge en deux aspects négatifs : d’une part, l’Enfant Adapté Soumis, caractérisant le jeune n’ayant pas assimilé le fait qu’il peut faire des choses pour lui et non pour les autres, et qui prolonge ainsi l’état de symbiose (qui est, soit dit en passant, sain par rapport à la mère, dans la jeune enfance) ; d’autre part, l’Enfant Adapté Rebelle ou Spontané, dominé par les émotions fondamentales (peur, colère, désir…), en situation de contre-dépendance. Remarquons que notre système scolaire engendre souvent lui-même, de part son organisation notamment, mais aussi le comportement des adultes (lié à la méconnaissance d’eux-mêmes, de l’autre, de la situation, dont ils souffrent : cf. plus loin) la soumission et / ou (alternativement, parfois chez un même jeune d’ailleurs) la rébellion ! Le Moi Enfant peut aussi affecter les formes de l’Enfant Libre, Nature, Créateur, doué d’une pensée intuitive et d’une appréciation fine des relations interpersonnelles ; c’est cet état du Moi qui insuffle l’énergie aux autres états du Moi, mais qui se trouve souvent étouffé dans la vie sociale…

Chaque état du Moi peut avoir deux fonctions : celle de direction ou de contrôle, et celle d’action ou d’expression ; ainsi l’individu parvient-il à un comportement optimum quand il peut donner à son Adulte la direction et le contrôle de sa vie : l’autonomie est ce à quoi il faut parvenir pour tout jeune (tous les textes officiels de l’Éducation Nationale insiste sur cet objectif éducatif fondamental).

CONTAMINATIONS : JEUX STRUCTURELS

L’analyse structurale fonde la relation éducative et plus globalement la démarche thérapeutique de l’analyse des transactions. Celle-ci n’a pas pour but unique de permettre à l’individu d’identifier ses états du Moi et leurs relations, mais aussi et surtout, concernant le jeune (non conscient de cette structure), de (l’aider à) remédier à certaines déformations structurelles de sa personnalité : c’est tout le problème des « contaminations ».

L’Adulte est toujours plus ou moins contaminé par le Parent et / ou par l’Enfant. Il y a contamination de l’Adulte par le Parent lorsque la personne tient pour Adulte, c’est-à-dire actuelle et vérifiée, une information erronée provenant du Parent ; une telle contamination constitue un « préjugé » (« De nos jours, les diplômes ne préparent pas les jeunes à la vie active, la preuve, c’est qu’ils finissent presque tous au chômage » est un exemple entendu tant de fois, impulsé – ou pour le moins, relayé – par le pessimisme ambiant que véhiculent – de façon irresponsable – les média…).

Il y a contamination de l’Adulte par l’Enfant lorsque la personne tient pour une information Adulte une information provenant en fait de l’Enfant : il s’agit généralement d’une sensation imprécise à forte charge émotive ; une telle contamination constitue une « illusion » (« C’est pas possible, tout le monde m’en veut ! » : exemple prélevé dans le discours des jeunes, là aussi particulièrement récurrent !).

Avoir conscience de ces contaminations (personnelles et chez l’autre) permet de ne pas subir leurs jeux (que l’on pourrait qualifier de « structurels ») contrariant le bon développement de l’état du Moi Adulte.

 

TRANSACTIONS : JEUX CONJONCTURELS

 

Selon les relations (avec soi-même, avec un autre, avec un groupe…), des interactions spécifiques s’établissent entre les différents états du Moi des partenaires. Ces interactions – ou transactions (véritables unités de mesure des relations) – correspondent à des échanges « stimulus-réponse » qui mettent en jeu les différents états du Moi : si deux personnes se rencontrent, six « personnes » peuvent entrer en relation (Parent-Parent, Parent-Enfant…).

Ainsi, une classification des transactions peut-elle être établie : transactions parallèles, caractérisées par une certaine stabilité, prévisibilité, voire une symétrie (Adulte-Adulte…), transactions croisées (« cause la plus fréquente de mésentente« , selon BERNE), caractérisées par l’instabilité et l’imprévisibilité (Adulte visé, mais Enfant actionné…), mais qui sont rendues nécessaires, dans la relation éducative, pour amener le jeune à utiliser tous ses états du Moi, gage de la complète construction de son « Je » et de son accession à l’autonomie.

Mais il existe aussi – et surtout, selon Éric BERNE qui pense que 80 % de la vie sociale est représentée par des transactions dites « à double-fond » – des transactions cachées. Les intentions sont inconscientes (sinon, nous pouvons parler de manipulation) et initiatrices de jeux psychologiques (que l’on pourrait qualifier de « conjoncturels »). Elles émanent de l’éducation – et donc plus globalement des normes sociales (interrogeons-nous à cet égard sur le rôle de nos sociétés occidentales dans l’existence de ce que l’on nomme couramment « la crise d’adolescence »…) – et doivent être dépistées : il faut parvenir à déceler les demandes cachées que le jeune ne peut exprimer clairement. Sachant que tout jeune (comme tout individu d’ailleurs) a besoin, pour la construction du « Je », de recevoir des signes de reconnaissance (« strokes« ) – inconditionnelle (portant sur l' »Être »), conditionnelle (portant sur le « Faire ») – la difficulté étant de ne pas confondre ces deux types de strokes, ce qui ne manque pas – hélas – d’arriver dans nos établissements scolaires (l’exemple le plus courant est le suivant : « Tu es nul !« , alors que seul tel ou tel travail est insatisfaisant)… Le jeu psychologique est une situation ratée (cf. Éric BERNE, Des Jeux et des Hommes), manifestation observable d’une envie de relation, mais qui s’exprime par une transaction cachée. L’impossibilité d’émettre des messages directs (francs) induit l’utilisation de stratagèmes, anti-éducatifs. Pour qu’il y ait jeu, il faut que soit présente une amorce, émise par un Persécuteur (expression d’une envie d’entrer en relation par un biais, souvent – dans 90 % des cas – l’humour), amorce qui doit rencontrer chez l’autre – la Victime – un point faible, engendrant une réponse automatique, catalyseur d’un « coup de théâtre » au cours duquel on constate un renversement des rôles. Le bénéfice (il y a eu tout de même échange, ce qui était recherché) est négatif, dans le sens que les (trois) protagonistes ressentent un malaise, le piège de la communication ayant fonctionné : chacun est passé par le rôle de Persécuteur, celui de Victime et celui de Sauveteur, cette triangulation étant automatique dans tout conflit…

On peut citer ici un exemple de situation courante en établissement scolaire, à proscrire absolument car anti-éducative : sont mis en scène un enseignant Persécuteur, un élève Victime et un CPE Sauveteur, ne jouant là aucunement son rôle de médiateur… Mais on peut toujours stopper un jeu psychologique par la fuite, en faisant des demandes directes, ou en utilisant la confrontation par questionnement Adulte-Adulte ou Parent-Parent (s’il y a bienveillance).

L’antidote de cette triangulation est la règle des 3 P : P1. Permission (il faut se donner la permission de, s’autoriser à prendre des risques, d’où une nécessaire confiance en soi de la part de l’adulte-éducateur, mais aussi une mise en confiance du jeune par l’adulte) ; P2. Protection (chacun ne peut se donner quelque permission que si celle-ci est activée dans un cadre sécurisé) ; P3. Puissance (pour se donner quelque permission, il faut en avoir les moyens). Cette règle renvoie chacun à sa responsabilité personnelle, ce qui n’est pas confortable (les jeunes rejettent souvent la faute sur l’autre) : cet outil doit être utilisé pour renvoyer le jeune à ses propres ressources et le faire évoluer.

MESSAGES PERMISSIFS CONTRE INHIBITEURS : CONSTRUCTION DU « JE »

Mais l’analyse transactionnelle met aussi en évidence l’existence, chez tout individu, d’une « décision de survie », plan non réflexif mais bien réel, adopté généralement avant l’âge de six ans : cette décision et le plan qui en résulte proviennent des différents messages permissifs ou inhibiteurs envoyés par les parents de façon verbale ou non verbale. On peut distinguer cinq messages auxquels peuvent correspondre des réactions (non exhaustives, chacun devant innover) visant à améliorer la construction du jeune. Chaque lecteur peut s’interroger sur le(s) message(s) au(x)quel(s) il obéit ! I. La croyance de base du « Fais Plaisir », c’est que toute tâche, toute réalisation, doit procurer du plaisir à quelqu’un d’autre. Le Fais Plaisir est anxieux de l’approbation des autres en toutes circonstances, et est extrêmement prudent quand il formule une critique de peur de blesser ; il a besoin de beaucoup de signes de reconnaissance, d’être responsabilisé, stimulé… II. La croyance de base du « Sois Fort », c’est que ce qui coûte vaut spécialement la peine d’être entrepris, la valeur étant attribuée au stress, aux soucis, au côtoiement du désastre, à la douleur… Le Sois Fort ne se plaint pas, ne tolère aucun signe de faiblesse (chez lui comme chez les autres) tout en vivant dans la crainte de ne plus pouvoir faire face ; il est nécessaire de surveiller qu’un tel individu n’a pas une charge de travail trop excessive… III. La croyance de base du « Fais Effort », c’est qu’il ne faut pas seulement agir, mais s’adonner à ce que l’on fait de manière continue : il est interdit d’arrêter une action… Fais Effort a donc tendance à trop agir, en rendant les choses plus dures qu’elles ne le sont, à se répéter pour être sûr d’être compris ; il a par conséquent besoin de délais fermes, d’aide dans l’organisation de son travail, d’être remotivé régulièrement et bien supervisé vers la fin des projets… IV. La croyance de base du « Dépêche-toi », c’est qu’une action accomplie en un court laps de temps possède de ce fait une mystérieuse vertu supplémentaire, compte non tenu de la qualité du travail effectué ! Il convient de découper les projets destinés au Dépêche-toi en multiples tâches intermédiaires… V. La croyance de base du « Sois Parfait » enfin, c’est que toute tâche, toute personne, tout produit, toute phrase, peuvent être évalués sur une échelle allant de bien à mal, engendrant dès lors une perte d’évaluation objective de ce qui est réellement important ; le Sois Parfait n’acceptant que très modérément les critiques, il est souhaitable de bien préciser quel est le degré de qualité requis et de lui confier le « fignolage » des projets… Pouvoir repérer chez soi et chez les autres ces différents messages structuraux permet de lutter contre la méconnaissance (de soi, des autres et de la situation) engendrant diverses formes de passivité (l’incapacitation ou tout simplement, consciemment, ne rien faire ; la suradaptation ; l’agitation ou la sublimation ; la violence et l’agressivité), et, de ce fait, d’éviter les jeux psychologiques. Contre ces messages contraignants, l’adulte-éducateur doit formuler des messages permissifs qui, toujours répétés, participeront de la construction du « Je »…

La « décision de survie » et les scénarios qu’elle induit ordonnent les différents comportements du jeune, lui permettant de s’adapter au monde extérieur. Là est l’optimisme d’Éric BERNE (contrairement à FREUD), le jeune pouvant, au long de sa maturation et grâce aux expériences nouvelles, assouplir ses scénarios et modifier sa décision de survie. Si pourtant la décision est trop rigide, ce sont les expériences nouvelles qui seront distordues de façon à être admises dans les scénarios, et, peu à peu, les malaises et les troubles du comportement apparaîtront. Dans ce cas, le but de l’analyse transactionnelle pourrait être – dans un cadre clinique et non plus purement éducatif – de parvenir à une véritable re-décision de survie en retrouvant la décision première et en analysant les scénarios… C’est là une autre dimension de l’analyse qui devient thérapeutique : finalement, avec soi, un autre jeu ?

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